III. — L'ordination
Après une retraite de six semaines, Lamennais se dit « irrévocablement décidé » : il sera prêtre et prêtre séculier. « Si je n'étais pas complètement résolu à obéir aux ordres salutaires de ^L Carron, je retomberais dans mes premières incertitudes et dans l'abîme sans fond, d'où sa main charitable m'a tiré. » Jean se déclare enchanté de n'être pour rien dans cette décision là. » Seul M. Carron détermina son pénitent : (( Reposez-vous sur ma conscience, écrivait-il le 28 Octobre ; ce bien-aimé Féli ne m'échappera point ; l'Eglise aura ce qui lui appartient. »
Au retour de l'exil, la colonie se fixe dans l'impasse des Feuillantines, au coin des rues actuelles du Val de Grâce et Denfert-Rochereau. Féli y a son petit apparsemcnt séparé. Rien ne lui manque pour être heureux, mais l'angoisse le saisit. « Il ne faut rien moins que les conseils et l'autorité de mon bon père, écrit-il, pour triompher de l'extrême répugnance que je me sens à prendre le parti auquel il veut que je me résolve. » ^lalgré cela, le 24 Décembre 181.'), il est sous-diacre; en Février il est diacre, et prêtre le 9 Mars 1810. « Il lui en a singulièrement coûté pour prendre sa dernière résolution, affirme Jean, M. Carron d'un côté, moi de l'autre, nous l'avons entraîné, mais sa pauvre àme est encore ébranlée de ce coup. »
INTRODUCTION IX
Très paie, le clicr ablié l-'éli célèbre sa première messe aux l'eiiillanlincs, entouré de tous ceux qui l'aiment.
Sur les mois suivants, nous avons peu de détails. Ils rendraient sans doute moins surprenante la lettre lro|) connue du 2.") Juin adressée par Féli à son frère Jean : « Je suis et ne puis qu'être désormais extraordinairement malheureux... Je n'entends lairc de reproches à qui que ce soit; il y a des destins inévitables; mais si j'avais été moins conliant ou moins faible, ma position serait bien difrérente. Hnfin, elle est ce qu'elle est. et tout ce qui me reste à faire, est de m'arranger de mon mieux et s'il se peut de m'endormir au pied du poteau où l'on a rivé ma chaîne; heureux si je puis obtenir qu'on ne vienne point sous mille prétextes fatigants troubler mon sommeil. »
Peu de jours après, Lamennais déclarait sa lettre trop vive. On cherchait alors à le faire entrer chez les Missionnaires de France, dirigés par M. de Janson. Peut-être faudrait-il voir ici surtout une réponse à des instances maladroites, réponse écrite par un malade exaspéré, en voyant la sujétion absolue qu'on voulait lui imposer au nom du sacerdoce.
D'ailleurs, si les conseillers manquaient de prudence, Lamennais manqua de courage. Malgré ses 34 ans, il abdiquait sans cesse devant les responsabilités à prendre : c'était plus qu'une erreur, c'était une faute.
Au demeurant, on a trop oublié que le nouveau prêtre, en Juin 1816, même aux heures de fièvre et de prostration physique et morale, travaillait avec zèle à un ouvrage d'apologétique qui témoigne d'une àme vraiment sacerdotale, sincèrement éprise d'apostolat. Chateaubriand avait montré la beauté du Christianisme, VEssai sur V Indifférence devait en prouver la valeur individuelle et sociale. Il parut en Novembre 1817.
INTRODUCTION