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Apres lin expose' liistoritiiu- où il essaie de prouver (\uc ri']glise a été lécliiite en sei\ilu(le ehaque fois qu'elle a accepté les faveurs de llJat, Lamennais aboutit à l'aire considéier la Séparation comme la seule condition digne de ri^glise vis-à-vis de 1 I^tat. Il dénonce a\cc clocjuence des abus possibles et souvcr.t lécls, mais il méconnaît la doctrine de ri^glisc sur l'union nécessaire des deux pouvoirs et ferme les yeux sur les avantages réciproques qu'ils en ont recueillis dans 1 histoire.
Catholiques, voilà où l'on vous conduit ! Eglise de France, voilà ce qui te menace ! On te dira ce que déjà l'on te dit : l'Etat te salarie, donc tu dois dépendre de l'Etat, obéir à l'Etat, agir, parler, selon qu'il te commandera de parler et d'agir; car tu lui appartiens comme l'esclave appartient à son maître, comme ce qui est vendu appartient à qui l'a acheté. Tu n'as plus rien à toi; ton enseignement, ta discipline, ton culte, ta prière, ton Dieu, tout est à l'Etat, il a tout payé. Comprends-le bien, et vis en paix sous la protection de notre mépris et de ta bassesse.
Toute notre âme se soulève à cette pensée. L'expression manque à l'indignation comme à la douleur. On ne sait plus que se voiler la face et se taire. Il faut parler cependant, il le faut.
Encore une fois, Eglise de France, voilà le sort qui t'est réservé, si tu demeures ce que tu es, ce qu'on a fait de toi. Tu descendras au-dessous, mille fois au-dessous de l'Eglise grecque, aux jours de
son ignominie, dans les derniers temps de l'empire; au-dessous de ce qu'elle est devenue sous le cimeterre des Mahomet II et des Soliman, et tu ne pourras t'en plaindre, car tu l'auras voulu. La Providence te donne le choix entre l'opprobre de cette mort infâme et la gloire d'une éclatante, d'une magnifique régénération. La Charte te déclare libre, et toute atteinte portée à ta liberté est une violation de la Loi fondamentale contre laquelle le pouvoir ne peut rien, et par laquelle seule il existe. Il renoncerait à ses propres droits en attaquant les tiens, il déchirerait le contrat qui l'unit au peuple, et qui l'oblige comme le peuple; et dès lors toutes les fois que l'on osera, sous quelque prétexte que ce soit, attenter à ton indépendance solennellement proclamée, les catholiques, qu'ils le sachent bien, ne devront, ne pourront l'imputer qu'à eux-mêmes, à leur insouciance ou à leur lâcheté. Le pouvoir n*a, contre le prêtre qui veut fermement être libre selon la loi, qu'un moyen de contrainte, l'argent. Il peut lui dire : « Obéis-moi, ou je supprimerai ton salaire »; parce que le salaire dépend de lui, et que le reste n'en dépend pas. Le salaire dépend de lui : c'est un fait, et l'on disputerait éternellement sur la question d'indemnité, on établirait de mille manières le droit incontestable du clergé à cette indemnité, il n'en resterait pas moins certain que le budget ecclésiastique, voté chaque année, peut être restreint ou entièrement retranché chaque année. Le reste ne dépend pas du pouvoir, car la Charte ne dépend pas de lui; elle est sa loi comme elle est notre loi; et le ministre assez hardi pour attaquer directement la liberté de conscience et de
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culte, pour violer l'un des droits que renferme cette liberté, commettrait une vraie forfaiture. L'Eg-lise peut donc, quand elle le voudra, rentrer dans son indépendance : il faudrait, pour l'en empêcher, mettre les catholiques hors la loi.
Evêques de France, nos pères et nos guides, quelle haute mission vous est donnée, et combien vous serez grands dans la mémoire des hommes, de quelle reconnaissance et de quel amour ils environneront vos noms révérés, si, ne regardant que le Ciel et vous confiant en sa puissance, vous accomplissez sans hésitation, avec l'inflexible et calme fermeté du devoir et la sécurité de la foi, la résolution généreuse déjà prise au fond de nos cœurs de sauver la religion commise à votre garde et de la transmettre à nos neveux pure et libre comme Dieu l'a faite, quoi qu'il doive vous en coûter de combats et de sacrifices! Et vous ne combattrez pas seuls, nous le jurons au nom de ce clergé si fidèle à ses chefs, si docile à leur voix, si prêt à tout supporter avec allégresse, et la tribulation et le travail, et la souffrance, et la mort même, pour le Christ et l'Epouse du Christ ! Nous le jurons au nom de vingt-cinq millions de Français dont vous défendrez les droits les plus chers, et qui vous béniront d'en avoir assuré, par votre courage sacerdotal, la jouissance à leurs descendants!
Et pour agir selon l'esprit de l'unité catholique et avec toute la force qui lui est propre, permettez, ô vous en qui repose notre confiance et notre espoir, permettez que vos enfants vous supplient de porter l'expression de leurs craintes et de leurs vœux aux pieds de celui qui est aussi votre père et
leur père, lui exposant l'état de notre Eglise, implorant pour elle ses priè\'es et ses bénédictions, et le conjurant de régler, d'ordonner, avec la souveraine autorité qui lui appartient, ce qu'il jugera de meilleur pour elle, sûr qu'il do!t être, quoi qu'il commande, de trouver le même dévouement, la même obéissance unanim.e et parfaite dans les pasteurs et dans le troupeau.
La source unique de tous les maux dont nous cherchons le remède, c'est la servitude dans laquelle le catholicisme gémit. Qui s'étonnera de le voir languissant, courbé sous le poids des fers qui l'accablent ? Ces fers brisés, il se lèvera dans sa force première et ce jour sera grand; il marquera une de ces époques où il semble qu'il se fasse comme une immense effusion de vie, oii le genre humain, poussé par je ne sais quelle puissance inconnue qui s'éveille en lui, s'élance dans l'avenir avec une sorte de prophétique espoir. Oui, encore une fois, ce jour sera grand. Eglise de France, Eglise illustrée par tant de siècles de. gloire et par tant de bienfaits répandus sur une longue chaîne de générations, Eglise maintenant si humiliée qu'on ne te juge pas digne même de la protection commune, lève les yeux et contemple les destins nouveaux qui te sont réservés. Ceux dont tu subis le dédain, ceux qui demandent avec mépris : A quoi sert-elle ? ceux-là mêmes, je te le dis, te devront ce qu'ils désirent avec une si vive ardeur, la liberté, qu'ils ne peuvent recevoir que de toi. En t'affranchissant, tu affranchiras le monde ; car la liberté des peuples a pour condition, pour base nécessaire, la liberté de l'Eglise. L'histoire l'atteste à toutes ses pages, et la raison le conçoit nettement, puisque
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l'Eglise en sol n'est que l'expression vivante de rinlelligencc sociale. Sitôt qu'elle cesse d'être indépendante, le règne de la force brute commence, et les révolutions qui tourmentent la société depuis quarante ans ne sont, en effet, que la lutte de l'intelligence contre la force, le duel à mort du christianisme et du pouvoir purement matériel qui aspire à dominer seul. L'affranchissement de l'Eglise sera donc le premier acte qui annoncera le terme de ces crises terribles. Elle développera, elle affermira les libertés publiques, en les unissant au principe d'ordre, c'est-à-dire à cette justice immuable, éternelle, qui n'est autre que la Loi divine, dont elle conserve, au milieu du mouvement rapide des opinions humaines, invariablement le dépôt. Séparée des choses du temps, étrangère à la politique, sans autre arme que la persuasion, sans autre appui que la vertu, sans autre force que la force toute puissante de la vérité et de la charité, elle apparaîtra entre la terre et le Ciel, comme le signe consolateur qui, du sein de la nue où le tonnerre gronde encore, annonce la fin de l'orage, et les peuples la reconnaissant à ses bienfaits inépuisables, au caractère sacré qui l'élève au-dessus des passions humaines et des intérêts humains, la salueront avec des transports d'amour et d'espérance. Car, queHe que soit la faiblesse de l'homme et sa corruption native, ce qui le rappelle à son origine, à sa nature première, ne perd jamais son empire sur lui : il y a dans son cœur une fibre immortelle, celle que fait vibrer la religion.
Paroles d'un Croyant
Pour expliquer les passions, les critiques soulevées par ce petit livre, pour montrer aussi que, dans la mentalité de Lamennais, toute la question religieuse n'est en 1833 qu'une question sociale, il faut citer des pages virulentes. Le style alors devient mordant, tendu ; c'est celui d'un tribun, d'un visionnaire ; «il manque de souplesse, de richesse et de fécondité )). Lamennais le dit lui-même dans une lettre du 4 Mai 1834.
Prêtez l'oreille, et dites-moi d'où vient ce bruit confus, vague, étrange, que l'on entend de tous côtés.
Posez la main sur la terre, et dites-moi pourquoi elle a tressailli.
Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde : il y a là un travail de Dieu.
Est-ce que chacun n'est pas dans l'attente ? Est-ce qu'il y a un cœur qui ne batte pas ?
Fils de l'homme monte sur les hauteurs et annonce ce que tu vois.
Je vois à l'horizon un nuage livide, et autour une lueur rouge comme le reflet d'un incendie.
Fils de l'homme, que vois-tu encore ?
PAHOLKS d'un croyant 211
Je vois la mer soulever ses flots, et les montagnes agiter leurs cimes.
Je vois les fleuves changer leurs cours, les collines chanceler, et en tombant combler les vallées.
Tout s'ébranle, tout se meut, tout prend un nouvel aspect.
Fils de l'homme que vois-tu encore?
Je vois des tourbillons de poussière dans le lointain, et ils vont en tous sens, et se choquent, et se mêlent et se confondent. Ils passent sur les cités, et quand ils ont passé, on ne voit plus que la plaine.
Je vois les peuples se lever en tumulte et les rois pâlir sous leur diadème. La guerre est entre eux, une guerre à mort.
Je vois un trône, deux trônes brisés, et les peuples en dispersent les débris sur la terre.
Je vois un peuple combattre comme l'archange Michel combattait contre Satan. Ses coups sont terribles, mais il est nu, et son ennemi est couvert d'une épaisse armure.
O Dieu ! il tombe ; il est frappé à mort. Non, il n'est que blessé ; Marie, la Vierge-Mère, l'enveloppe de son manteau, lui sourit, et l'emporte pour un peu de temps hors de combat.
Je vois un autre peuple lutter sans relâche, et puiser de moment en moment des forces nouvelles dans cette lutte. Ce peuple a le signe du Christ sur le cœur.
Je vois un troisième peuple sur lequel six rois ont mis le pied, et toutes les fois qu'il fait un mouvement, six poignards s'enfoncent dans sa gorge.
Je vois sur un vaste édifice, à une grande hauteur dans les airs, une croix que je distingue à peine, parce qu'elle est couverte d'un voile noir.
Fils de l'homme, que vois-tu encore?
Je vois l'Orient qui se trouble en lui-même, fl regarde ses antiques palais crouler, ses vieux temples tomber en poudre, et il lève les yeux comme pour chercher d'autres grandeurs et un autre Dieu.
Je vois vers l'Occident une femme à l'œil fier, au front serein ; elle trace d'une main ferme un léger sillon, et partout où le soc passe, je vois se lever des générations humaines qui l'invoquent dans leurs prières et la bénissent dans leurs chants.
Je vois au Septentrion des hommes qui n'ont plus qu'un reste de chaleur concentrée dans leur tête, et qui l'enivre ; mais le Christ les touche de sa croix, et le cœur commence à battre.
Je vois au Midi des races affaissées sous je ne sais quelle malédiction : un joug pesant les accable, elles marchent courbées ; mais le Christ les touche de sa croix, et elles se redressent.
Fils de l'homme, que vois-tu encore?
Il ne répond point; crions de nouveau :
Fils de l'homme, que vois-tu?
Je vois Satan qui fuit, et le Christ entouré de ses anges, qui vient pour régner.
Vous êtes fils d'un même père, et la même mère vous a allaités; pourquoi donc ne vous aimez-vous pas les uns les autres comme des frères ? et pourquoi vous traitez-vous bien plutôt en ennemis ?
PAHOLKS d'I'N CKOVANT 213
Celui qui n'aime pas son frère est maudit sept fois, et celui qui se fait l'ennemi de son frère est maudit septante fois sept fois.
C'est pourquoi les rois et les princes, et tous ceux que le monde appelle grands ont été maudits : ils n'ont point aimé leurs frères, et ils les ont traités en ennemis.
Aimez-vous les uns les autres, et vous ne craindrez ni les grands, ni les princes, ni les rois.
Ils ne sont forts contre vous que parce que vous n'êtes point unis, que parce que vous ne vous aimez point comm.e des frères les uns les autres.
Ne dites point : « Celui-là est d'un peuple, et moi je suis d'un autre peuple. » Car tous les peuples ont eu sur la terre le même père, qui est Adam., et ont dans le ciel le même père, qui est Dieu.
Si l'on frappe un membre, tout le corps souffre. Vous êtes tous un même corps : on ne peut opprimer l'un de vous, que tous ne soient opprimés.
Si un loup se jette sur un troupeau, il ne le dévore pas tout entier sur le champ ; il saisit un mouton et le mange. Puis, sa faim étant revenue, il en saisit un autre et le mange, et ainsi jusqu'au dernier, car sa faim revient toujours.
Ne soyez pas comme les moutons, qui, lorsque le loup a enlevé l'un d'eux, s'effrayent un moment et puis se remettent à paître. Car, pensent-ils, peutêtre se contentera-t-il d'une première ou d'une seconde proie, et qu'ai-je affaire de m'inquiéter de ceux qu'il dévore ? qu'est-ce que cela me fait, à moi ? il ne me restera que plus d'herbe.
En vérité, je vous le dis : Ceux qui pensent ainsi en eux-mêmes sont marqués pour être la pâture de la bête qui vit de chair et de sang.
Lorsqu'un arbre est seul, il est battu des vents et dépouillé de ses feuilles; et ses branches, au lieu de s'élever, s'abaissent comme si elles cherchaient la terre.
Lorsqu'une plante est seule, ne trouvant point d'abri contre l'ardeur du soleil, elle languit et se dessèche, et meurt.
Lorsque l'homme est seul, le vent de la puissance le courbe vers la terre, et l'ardeur de la convoitise des grands de ce monde absorbe la sève qui le nourrit.
Ne soyez donc point comme la plante et comme l'arbre qui sont seuls : mais unissez-vous les uns aux autres, et appuyez-vous, et abritez-vous mutuellement.
Tandis que vous serez désunis, et que chacun ne songera qu'à soi, vous n'avez rien à espérer, que souffrance, et malheur, et oppression.
Qu'y a-t-il de plus faible que le passereau, et de plus désarmé que l'hirondelle ? Cependant quand paraît l'oiseau de proie, les hirondelles et les passereaux parviennent à le chasser, en se rassemblant autour de lui, et le poursuivant tous ensemble.
Prenez exemple sur le passereau et sur l'hirondelle.
Celui qui se sépare de ses frères, la crainte le suit quand il marche, s'assied près de lui quand il repose, et ne le quitte pas même durant son sommeil.
Donc, si l'on vous demande : « Combien êtes-
PAROLES d'un croyant 215
VOUS? » répondez : « Nous sommes un, car nos frères, c*est nous, et nous, c'est nos frères. »
Dieu n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni esclaves, ni rois ni sujets : il a fait tous les hommes égaux.
Mais, entre les hommes, quelques-uns ont plus de force ou de corps, ou d'esprit, ou de volonté, et ce sont ceux-là qui cherchent à s'assujettir les autres, lorsque l'orgueil ou la convoitise étouffent en eux l'amour de leurs frères.
Et Dieu savait qu'il en serait ainsi, et c'est pourquoi il a commandé aux hommes de s'aimer, afin qu'ils fussent unis, et que les faibles ne tombassent point sous l'oppression des forts.
Car celui qui est plus fort qu'un seul sera moins fort que deux, et celui qui est plus fort que deux sera moins fort que quatre; et ainsi les faibles ne craindront rien lorsque, s'aimant les uns les autres, ils seront unis véritablement.
Un homme voyageait dans la montagne, et il arriva en un Heu où un gros rocher, ayant roulé sur le chemin, le remplissait tout entier, et hors du chemin il n'y avait point d'autre issue, ni à gauche, ni à droite.
Or, cet homme voyant qu'il ne pouvait continuer son voyage à cause du rocher, essaya de le mouvoir pour se faire un passage, et il se fatigua beaucoup à ce travail, et tous ses efforts furent vains.
Ce que voyant, il s'assit plein de tristesse et dit : « Que sera-ce de moi lorsque la nuit viendra et me surprendra dans cette solitude, sans nourriture, sans abri, sans aucune défense, à l'heure où les bêtes féroces sortent pour chercher leur proie ? »
Et comme il était absorbé dans cette pensée, un autre voyageur survint, et celui-ci, ayant fait ce qu'avait fait le premier et s'étant trouvé aussi impuissant à remuer le rocher, s'assit en silence et baissa la tête.
Et après celui-ci, il en vint plusieurs autres, et aucun ne put mouvoir le rocher, et leur crainte à tous était grande.
Enfin l'un d'eux dit aux autres : « Mes frères, prions notre Père qui est dans les cieux : peut-être qu'il aura pitié de nous dans cette détresse. »
Et cette parole fut écoutée, et ils prièrent de cœur le Père qui est dans les cieux.
Et quand ils eurent prié, celui qui avait dit : « Prions, » dit encore : « Mes frères, ce qu'aucun de nous n'a pu faire seul, qui sait si nous ne le ferons pas tous ensemble ? »
Le voyageur c'est l'homme, le voyage c'est la vie, le rocher, ce sont les misères qu'il rencontre à chaque pas sur sa route.
Aucun homme ne saurait soulever seul ce rocher, mais Dieu en a mesuré le poids de manière qu'il n'arrête jamais ceux qui voyagent ensemble.
Vous êtes dans ce monde comme des étrangers.
Allez au Nord et au Midi, à l'Orient et à l'Occident, en quelque endroit que vous vous arrêtiez, vous trouverez un homme qui vous en chassera en disant : « Ce champ est à moi. »
Et après avoir parcouru tous les pays, vous reviendrez, sachant qu'il n'y a nulle part un pauvre
PAROLKS d'un croyant 217
petit coin de terre où vous puissiez reposer après votre labeur, où, arrivé au dernier terme, vos enfants puissent enfouir vos os comme dans un lieu qui soit à vous.
C'est là, certes, une grande misère.
Et pourtant, vous ne devez pas vous trop affliger car il est écrit de celui qui a sauvé la race humaine :
Le renard a sa tanière, les oiseaux du ciel ont leur nid, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête.
Or, il s'est fait pauvre pour vous apprendre à supporter la pauvreté.
Ce n'est pas que la pauvreté vfenne de Dieu, mais elle est une suite de la corruption et des mauvaises convoitises des hommes, et c'est pourquoi il y aura toujours des pauvres.
La pauvreté est fille du péché, dont le germe est en chaque homme, et de la servitude, dont le germe est en chaque société.
Il y aura toujours des pauvres, parce que l'homme ne détruira jamais le péché en soi.
Il y aura toujours moins de pauvres, parce que peu à peu la servitude disparaîtra de la société.
Voulez-vous travailler à détruire la pauvreté, travaillez à détruire le péché, en vous premièrement, puis dans les autres, et la servitude dans la société.
Ce n'est pas en prenant ce qui est à autrui qu'on peut détruire la pauvreté ; car comment, en faisant des pauvres, diminuera-t-on le nombre des pauvres ?
Chacun a droit de conserver ce qu'il a, sans quoi personne ne posséderait plus rien.
Mais chacun a droit d'acquérir par son travail ce qu'il n'a pas, sans quoi la pauvreté serait éternelle.
Affranchissez donc votre travail, affranchissez vos bras, et la pauvreté ne sera plus parmi les hommes qu'une exception permise de Dieu pour leur rappeler l'infirmité de leur nature et le secours mutuel et l'amour qu'ils se doivent les uns aux autres.
Lorsque toute la terre gémissait dans l'attente de la délivrance, une voix s'éleva de la Judée, la voix de celui qui venait souffrir et mourir pour ses frères, et que quelques-uns appelaient par dédain le Fils du charpentier.
Le Fils donc du charpentier, pauvre et délaissé en ce monde, disait :
« Venez à moi, vous tous qui haletez sous le poids du travail, et je vous ranimerai. »
Et depuis ce temps-là jusqu'à ce jour, pas un de ceux qui ont cru en lui n'est demeuré sans soulagement dans sa misère.
Pour guérir les maux qui affligent les hommes, il prêchait à tous la justice qui est le commencement de la charité, et la charité qui est la consommation de la justice.
Or, la justice commande de respecter le droit d'autrui, et quelquefois la charité veut que l'on abandonne le sien même, à cause de la paix ou de quelque autre bien.
Que serait le monde si le droit cessait d'y régner, si chacun n'était en sûreté de sa personne et ne jouissait sans crainte de ce qui lui appartient ?
PAROLES d'un croyant 219
Mieux vaudrait vivre au sein des forêts que dans une société ainsi livrée au brigandage.
Ce que vous prendrez aujourd'hui, un autre vous le prendra demain. Les hommes seront plus misérables que les oiseaux du ciel, à qui les autres oiseaux ne ravissent ni leur pâture ni leur nid.
Qu'est-ce qu'un pauvre ? C'est celui qui n'a point encore de propriété.
Que souhaite-t-il ? De cesser d'être pauvre, c'est-à-dire d'acquérir une propriété.
Or, celui qui dérobe, qui pille, que fait-il, sinon abolir autant qu'il est en lui le droit même de propriété ?
Piller, voler, c'est donc attaquer le pauvre aussi bien que le riche ; c'est renverser le fondement de toute société parmi les hommes.
Quiconque ne possède rien ne peut arriver à posséder que parce que d'autres possèdent déjà ; puisque ceux-là seuls peuvent lui donner quelque chose en échange de son travail.
L'ordre est le bien, l'intérêt de tous.
Ne buvez point à la coupe du crime : au fond est l'amère détresse et l'angoisse et la mort.
Lorsqu'un de vous souffre une injustice, lorsque, dans sa route à travers le monde, l'oppresseur le renverse et met le pied sur lui ; s'il se plaint, nul ne l'entend.
Le cri du pauvre monte jusqu'à Dieu, mais il n'arrive pas à l'oreille de l'homme.
Et je me suis demandé : « D'où vient ce mal ?
Est-ce que celui qui a créé le pauvre comme le riche, le faible comme le puissant, aurait voulu ôter aux uns toute crainte dans leurs iniquités, aux autres toute espérance dans leur misère ? »
Et j'ai vu que c'était là une pensée horrible, un blasphème contre Dieu.
Parce que chacun de vous n'aime que soi, parce qu'il est seul et veut être seul, sa plainte n'est point entendue.
Au printemps, lorsque tout se ranime, il sort de l'herbe un bruit qui s'élève comme un long murmure.
Ce bruit formé, de tant de bruits qu'on ne les pourrait compter, est la voix d'un nombre innombrable de pauvres petites créatures imperceptibles.
Seule, aucune d'elles ne serait entendue : toutes ensemble, elles se font entendre.
Vous êtes aussi cachés sous l'herbe, pourquoi n'en sort-il aucune voix?
Quand on veut passer une rivière rapide, on se forme en une longue file sur deux ran^-s, et rapprochés de la sorte, ceux qui n'auraient pu, isolés des autres, résister à la force des eaux la surmontent sans peine.
Faites ainsi, et vous romprez le cours de l'iniquité, qui vous emporte lorsque vous êtes seuls, et vous jette brisés sur la rive.
Que vos résolutions soient lentes, mais fermes. Ne vous laissez aller ni à un premier ni à un second mouvement.
Mais si l'on a commis contre vous quelque injustice, commencez par bannir tout sentiment de haine de votre cœur, et puis, levant les mains et
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les yeux en haut, dites à votre Père, qui est dans les cieux :
« O Père, vous êtes le protecteur de l'innocent et de l'opprime ; car c'est votre amour qui a créé le monde, et c'est votre justice qui le gouverne.
» Vous voulez qu'elle règne sur la terre, et le méchant y oppose sa volonté mauvaise.
» C'est pourquoi nous avons résolu de combattre le méchant.
» O Père ! donnez le conseil à notre esprit, et la force à nos bras ! »
Quand vous aurez ainsi prié du fond de votre âme, combattez et ne craignez rien.
Si d'abord la victoire paraît s'éloigner de vous, ce n'est qu'une épreuve; elle reviendra, car votre sang sera comme le sang d'Abel égorgé par Caïn et votre mort comme celle des martyrs.
Vous n'avez qu'un jour à passer sur la terre; faites en sorte de le passer en paix.
La paix est le fruit de l'amour; car, pour vivre en paix, il faut savoir supporter bien des choses.
Nul n'est parfait, tous ont leurs défauts; chaque homme pèse sur les autres, et l'amour seul rend ce poids léger.
Si vous ne pouvez supporter vos frères, comment vos frères vous supporteront-ils?
Il est écrit du fils de Marie : « Comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. »
Aimez donc vos frères qui sont dans le monde, et aimez-les jusqu'à la fin.
L*amour est infatigable, il ne se lasse jamais. L*amour est inépuisable; il vit et renaît de luimême, et plus il s'épanche, plus il surabonde.
Qui s'aime plus que son frère n'est pas digne du Christ, mort pour ses frères. Avez-vous donné vos biens, donnez encore votre vie, et l'amour vous rendra tout.
Je vous le dis en vérité, celui qui aime, son cœur est un paradis sur la terre. Il a Dieu en soi, car Dieu est amour.
L'homme vicieux n'aime point, il convoite : il a faim et soif de tout; son œil, tel que l'œil du serpent, fascine et attire, mais pour dévorer.
L'amour repose au fond des âmes pures, comme une goutte de rosée dans le calice d'une fleur.
Oh! si vous saviez ce que c'est qu'aimer!
Vous dites que vous aimez, et beaucoup de vos frères manquent de pain pour soutenir leur vie, de vêtements pour couvrir leurs membres nus, d'un toit pour s'abriter, d'une poignée de paille pour dormir dessus, tandis que vous avez toutes choses en abondance.
Vous dites que vous aimez, et il y a, en grand nombre, des malades qui languissent privés de secours, sur leur pauvre couche, des malheureux qui pleurent sans que personne pleure avec eux, des petits enfants qui s'en vont, tout transis de froid, de porte en porte, demander aux riches une miette de leur table, et qui ne l'obtiennent pas.
Vous dites que vous aimez vos frères; et que feriez-vous donc si vous les haïssiez ?
Et moi, je vous le dis, quiconque, le pouvant, ne soulage pas son frère qui souffre est l'ennemi de
1»AIU)LLS d'un CllOVAM 223
son frère; et quiconque, le pouvant, ne nourrit pas son frère qui a faim est son meurtrier.
Il se rencontre des hommes qui n'aiment point Dieu et qui ne le craignent point : fuyez-les, car il sort d'eux une vapeur de malédiction.
Fuyez l'impie, car son haleine tue ; mais ne le haïssez pas, car qui sait si déjà Dieu n'a pas changé son cœur ?
L'homme qui, même de bonne foi, dit : « Je ne crois point, » se trompe souvent. Il y a bien avant dans l'âme, jusqu'au fond, une racine de foi qui ne sèche point.
La parole qui nie Dieu brûle les lèvres sur lesquelles elle passe, et la bouche qui s'ouvre pour blasphémer est un soupirail de l'enfer.
L'impie est seul dans l'univers. Toutes les créatures louent Dieu, tout ce qui sent le bénit, tout ce qui pense l'adore : l'astre du jour et ceux de la nuit le chantent dans leur langue mystérieuse.
Il a écrit au firmament son nom trois fois saint.
Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux.
Il l'a écrit aussi dans le cœur de l'homme, et l'homme bon l'y conserve avec amour; mais d'autres tâchent de l'effacer.
Paix sur la terre aux hommes dont la volonté est bonne !
Leur sommeil est doux, et leur mort est encore plus douce, car ils savent qu'ils retournent vers leur père.
Comme le pauvre laboureur, au déclin du jour,
quitte les champs, regagne sa chaumière, et, assis devant la porte, oubhe ses fatigues en regardant le ciel : ainsi, quand le soir se fait, l'homme d'espérance regagne avec joie la maison paternelle, et, assis sur le seuil, oublie les travaux de l'exil dans les visions de l'éternité.
Deux hommes étaient voisins, et chacun d'eux avait une femme et plusieurs petits enfants, et son seul travail pour les faire vivre.
Et l'un de ces deux hommes s'inquiétait en luimême, disant : « Si je meurs ou que je tombe malade, que deviendront ma femme et mes enfants?»
Et cette pensée ne le quittait point, et elle rongeait son cœur comm.e un ver ronge le fruit oij il est caché.
Or, bien que la même pensée fût venue également à l'autre père, il ne s'y était point arrêté; « car, disait-il. Dieu, qui connaît toutes ses créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants. »
Et celui-ci vivait tranquille, tandis que le premier ne goûtait pas un instant de repos ni de joie intérieurement.
Un jour qu'il travaillait aux champs, triste et abattu à cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux entrer dans un buisson, en sortir et puis bientôt y revenir encore.
Et s'étant approché, il vit deux nids posés côte à côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes.
l'AHOLKs d'in choyant 225
Et quand il fut retourné à son travail, de temps en temps, il levait les yeux, et reg^ardait ces oiseaux qui allaient et venaient portant la nourriture à leurs petits.
Or, voilà qu'au moment où l'une des mères rentrait avec sa becquée, un vautour la saisit, l'enlève, et la pauvre mère, se débattant vainement sous sa serre, jetait des cris perçants.
A cette vue, l'homme qui travaillait sentit son âme plus troublée qu'auparavant : « car, pensait-il, la mort de la mère, c'est la mort des enfants. Les miens n'ont que moi non plus. Que deviendront-ils si je leur manque ? ».
Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne dormit point.
Le lendemain, de retour aux champs, il se dit : « Je veux voir les petits de cette pauvre mère : plusieurs sans doute ont déjà péri. » Et il s'achemina vers le buisson.
Et, regardant, il vit les petits bien portants ; pas un ne semblait avoir pâti.
Et, ceci l'ayant étonné, il se cacha pour observer ce qui se passerait.
Et, après un peu de temps, il entendit un léguer cri, et il aperçut la seconde mère rapportant en hâte la nourriture qu'elle avait recueillie, et elle le distribua à tous les petits indistinctement, et il y en eut pour tous, et les orphelins ne furent point délaissés dans leur misère.
Et le père qui s'était défié de la Providence raconta le soir à l'autre père ce qu'il avait vu.
Et celui-ci lui dit : « Pourquoi s'inquiéter ? Jamais Dieu n'abandonne les siens. Son amour a
des secrets que nous ne connais* espérons, aimons et poursuivo paix.
» Si je meurs avant vous, vo mes enfants; si vous mourez av< père des vôtres.
» Et si l'un et l'autre, nous m soient en âge de pourvoir eux-m sites, ils auront pour père le Pè cieux. »
Quand vous avez prié, ne se cœur plus léger et votre âme pi
La prière rend l'affliction me la joie plus pure : elle mêle à 1' de fortifiant et de doux, et à céleste.
Que faites-vous sur la terre, à demander à Celui qui vous y ;
Vous êtes un voyageur qui cl marchez point la tête baissée yeux pour reconnaître sa route.
Votre patrie, c'est le ciel ; et dez le ciel, est-ce qu'en vous il est-ce que nul désir ne vous p est-il muet?
rAlU)I.i:S I) l X CHOYANT
Et s'il a été si bon envers elles, était-ce délaisser ensuite et les repousser loin de h
En vérité, je vous le dis, quiconque dit cœur que Dieu méprise ses œuvres bl Dieu.
Il en est d'autres qui disent : «A quoi b( Dieu ne sait-il pas mieux que nous ce d avons besoin ? »
Dieu sait mieux que vous ce dont v besoin, et c'est pour cela qu'il veut que v( demandiez ; car Dieu est lui-même votre besoin, et prier Dieu c'est commencer à Dieu.
Le père connaît les besoins de son fils ; cause de cela que le fils n'ait jamais une { demande et d'actions de o-râces pour son
Quand les animaux soufirent, quand ils c ou quand ils ont faim, ils poussent des cris Ces cris sont la prière qu'ils adressent à Dieu l'écoute. L'homme serait-il donc création le seul être dont la voix ne dî monter à l'oreille du Créateur ?
Il passe quelquefois sur les campagnes qui dessèche les plantes, et alors on voit flétries pencher vers la terre ; mais, hume la rosée, elles reprennent leur fraîcheur, et
N'est-ce pas à ceux qui ont des lumières de conduire ceux qui manquent de lumières?
Ainsi parlent une foule d'hypocrites qui veulent faire les affaires du peuple afin de s'engraisser de la substance du peuple.
Vous êtes incapables, disent-ils, d'entendre vos intérêts ; et sur cela, ils ne vous permettront pas même de disposer de ce qui est à vous pour un objet que vous jugerez utile ; et ils en disposeront contre votre gré, pour un autre objet qui vous déplaît et vous répugne. |
Vous êtes incapables d'administrer une petite J propriété commune, incapables de savoir ce qui " vous est bon ou mauvais, de connaître vos besoins et d'y pourvoir ; et, sur cela, on vous enverra des hommes bien payés, à vos dépens, qui géreront vos biens à leur fantaisie, vous empêcheront de faire ce que vous voudrez, et vous forceront de faire ce que vous ne voudrez pas.
Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à vos enfants ; et, par tendresse pour vos enfants, on les jettera dans des cloaques d'impiété et de mauvaises mœurs, à moins que vous n'aimiez mieux qu'ils demeurent privés de toute espèce d'instruction.
Vous êtes incapables de juger si vous pouvez, vous et votre famille, subsister avec le salaire qu'on vous accorde pour votre travail ; et l'on vous défendra, sous des peines sévères, de vous concerter ensemble pour obtenir une augmentation de salaire, afin que vous puissiez vivre, vous, vos femmes et vos enfants.
Si ce que dit cette race hypocrite et avide était vrai, vous seriez bien au-dessous de la brute, car la
PAHOLKS d'un chovam 229
brute sait tout ce qu'on affirme que vous ne savez pas, et elle n'a besoin que de l'instinct pour le savoir.
Dieu ne vous a pas faits pour être le troupeau de quelques autres hommes. Il vous a faits pour vivre librement en société comme des frères ('). Or un frère n'a rien à commander à son frère. Les frères se lient entre eux par des conventions mutuelles, et ces conventions, c'est la loi, et la loi doit être respectée, et tous doivent s'unir pour empêcher qu'on ne la viole, parce qu'elle est la sauvegarde de tous, la volonté et l'intérêt de tous.
Il y a des animaux stupides qu'on enferme dans des étables, qu'on nourrit pour le travail, et puis, lorsqu'ils vieillissent, qu'on engraisse pour mang-er leur chair.
Il y en a d'autres qui vivent dans les champs en liberté, qu'on ne peut plier à la servitude, qui ne se laissent point séduire par des caresses trompeuses ni vaincre par des menaces.
Les hommes coirageux ressemblent à ceux-ci ; les lâches sont comme les premiers.
Comprenez bien comment on se rend libre. Pour être libre, il faut avant tout aimer Dieu, car si vous aimez Dieu, vous ferez sa volonté, et la
(') On reconnaît ici — et souvent dans ces paij[es — l'idéologue qui a été apprécié dans l'Introduction, à propos de L'Avenir. Il bâtit la eilé de ses rêves en dehors et audessus de notre monde, sans se soucier des exigences de l'organisation sociale, exigences incompatibles avec la liberté et l'égalité absolues. Ces deux idées enchantaient les contemporains de Lamennais, elles ne sufllscnt plus aux nôtres.
volonté de Dieu est la justice et la charité, sans lesquelles point de liberté.
Lorsque, par violence ou par ruse, on prend ce qui est à autrui; lorsqu'on l'attaque dans sa personne ; lorsqu'en chose licite on l'empêche d'ag-ir comme il veut, ou qu'on le force d'agir comme il ne veut pas; lorsqu'on viole son droit d'une manière quelconque, qu'est-ce que cela? Une injustice. C'est donc l'injustice qui détruit la liberté.
Si chacun n'aimait que soi et ne songeai}; qu'à soi, sans venir au secours des autres, le pauvre serait obligé souvent de dérober ce qui est à autrui, pour vivre et faire vivre les siens, le faible serait opprimé par un plus fort, et celui-ci par un autre encore plus fort, l'injustice régnerait partout. C'est donc la charité qui conserve la liberté.
Aimez Dieu plus que toutes choses, et le prochain comme vous-mêmes, et la servitude disparaîtra de la terre.
Cependant ceux qui profitent de la servitude de leurs frères mettront tout en œuvre pour la prolonger. Ils emploieront pour cela le mensonge et la force.
Ils diront que la domination arbitraire de quelques-uns et l'esclavage de tous les autres est l'ordre établi de Dieu ; et, pour conserver leur tyrannie, ils ne craindront point de blasphémer la Providence.
Répondez-leur que leur Dieu à eux est Satan, l'ennemi de la race humaine, et que le vôtre est celui qui a vaincu Satan.
Après cela, ils déchaîneront contre vous leurs
PAHOLKS d'un (:iu)vant 2;n
satellites ; ils feront bâtir des prisons sans nombre pour vous y enfermer ; ils vous poursuivront avec le fer et le feu; ils vous tourmenteront et répandront votre sang- comme l'eau des fontaines.
Si donc vous n'êtes pas résolus à combattre, sans relâche, à tout supporter sans fléchir, à ne jamais vous lasser, à ne céder jamais, gardez vos fers et renoncez à une liberté dont vous n'êtes pas dignes.
La liberté est comme le royaume de Dieu : elle souffre violence, et les violents la ravissent.
Et la violence qui vous mettra en possession de la liberté n'est pas la violence féroce des voleurs et des brigands, l'injustice et la veng-eance, la cruauté, mais une volonté forte, inflexible, un courage calme et g-énéreux.
La cause la plus sainte se change en une cause impie, exécrable, quand on emploie le crime pour la soutenir. D'esclave l'homme de crime peut devenir tyran, mais jamais il ne devient libre.
Seigneur, nous crions vers vous du fond de notre misère.
Comme les animaux qui manquent de pâture pour donner à leurs petits,
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme la brebis à qui on enlève son agneau.
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme la colombe que saisit le vautour,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme la gazelle sous la griffe du tigre,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme le taureau épuisé de fatigue et ensanglanté par l'aiguillon,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme l'oiseau blessé que le chien poursuit,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme l'hirondelle tombée de lassitude en traversant les mers, et se débattant sur la vague.
Nous crions vers vous. Seigneur.
Commes des voyageurs égarés dans un désert brûlant et sans eau,
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme des naufragés sur une côte stérile.
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme celui qui, à l'heure où la nuit se fait, rencontre près d'un cimetière un spectre hideux.
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme le père à qui on ravit le morceau de pain qu'il portait à ses enfants affamés,
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme le prisonnier que le puissant injuste a jeté dans un cachot humide et ténébreux.
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme l'esclave déchiré par le fouet du maître,
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme l'innocent qu'on mène au supplice.
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme le peuple d'Israël dans la terre de servitude.
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme les descendants de Jacob dont le roi d'Egypte faisait noyer dans le Nil les fils premiersnés.
PAROLES d'un choyant 233
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme les douze tribus dont les oppresseurs augmentaient tous les jours les travaux, en retranchant chaque jour quelque chose de leur nourriture,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme toutes les nations de la terre, avant qu'eût lui l'aurore de la délivrance,
Nous crions vers vous. Seigneur.
Comme le Christ sur la croix, lorsqu'il dit : « Mon Père, mon Père, pourquoi m'avez-vous délaissé ? »
Nous crions vers vous, Seigneur.
O Père! vous n'avez point délaissé votre Fils, votre Christ, si ce n'est en apparence et pour un moment; vous ne délaisserez point non plus à jamais les frères du Christ. Son divin sang, qui les a rachetés de l'esclavage du Prince de ce monde, les rachètera aussi de l'esclavage des ministres du Prince de ce monde. Voyez leurs pieds et leurs mains percés, leur côté ouvert, leur tête couverte de plaies sanglantes. Sous la terre que vous leur aviez donnée pour héritage, on leur a creusé un vaste sépulcre, et on les y a jetés pêle-mêle, et on en a scellé la pierre d'un sceau sur lequel on a, par moquerie, gravé votre saint nom. Et ainsi, Seigneur, ils sont là gisants ; mais ils n'y seront pas éternellement. Encore trois jours, et le sceau sacrilège sera brisé, et la pierre sera brisée, et ceux qui dorment se réveilleront, et le règne du Christ, qui est justice et charité, et paix et joie dans l'Esprit-Saint, commencera. Ainsi soit-il.
Tout ce qui arrive dans le monde a son signe qui le précède.
Lorsque le soleil est près de se lever, l'horizon se colore de mille nuances, et l'Orient paraît tout en feu.
Lorsque la tempête vient, on entend sur le rivage un sourd bruissement, et les flots s'agitent comme d'eux-mêmes.
Les innombrables pensées diverses qui se croisent et se mêlent à l'horizon du monde spirituel sont le signe qui annonce le lever du soleil des intelligences.
Le murmure confus et le mouvement intérieur des peuples en émoi sont le signe précurseur de la tempête qui passera bientôt sur les nations tremblantes.
Tenez-vous prêts, car les temps approchent.
En ce jour-là, il y aura de grandes terreurs et des cris tels qu'on en a point entendus depuis les jours du déluge.
Et il y aura des hommes qui seront saisis de la soif du sang, et qui adoreront la Mort, et qui voudront la faire adorer.
Et la Mort étendra sa main de squelette comme pour les bénir, et cette bénédiction descendra sur leur cœur, et il cessera de battre.
Et les savants se troubleront dans leur science, et elle leur apparaîtra comme un petit point noir, quand se lèvera le soleil des intelligences.
Et, à mesure qu'il montera, sa chaleur fondra les nuages amoncelés par la tempête, et ils ne seront
I»AIU)LES l/UN C KO VA NT 23.>
plus qu'une lég-ère vapeur, qu'un vent doux chassera vers le couchant.
Jamais le ciel n'aura été aussi serein, ni la terre aussi verte et aussi féconde.
Et, au lieu du faible crépuscule que nous appelons jour, une lumière vive et pure rayonnera d'en haut, comme un reflet de la face de Dieu.
Et les hommes se regarderont à cette lumière, et ils diront : Nous ne connaissions ni nous ni les autres : nous ne savions pas ce que c'est que l'homme. A présent, nous le savons.
Et chacun s'aimera dans son frère et se tiendra heureux de le servir ; et il n'y aura ni petits ni grands, à cause de l'amour qui égale tout, et toutes les familles ne seront qu'une famille, et toutes les nations qu'une nation.
Ceci est le sens des lettres mystérieuses que les Juifs aveugles attachèrent à la croix du Christ.
C'était une nuit d'hiver. Le vent soufflait au dehors, et la neige blanchissait les toits.
Sous un de ces toits, dans une chambre étroite, étaient assises, travaillant de leurs mains, une femme à cheveux blancs et une jeune fille.
Et de temps en temps la vieille femme réchauffait à un petit brasier ses mains pâles. Une lampe d'argile éclairait cette pauvre demeure, et un rayon de la lampe venait expirer sur une image de la Vierge suspendue au mur.
Et la jeune fille, levant les yeux, regarda en silence, pendant quelques moments, la femme à
cheveux blancs ; puis elle dit : « Ma Mère, vous n'avez pas été toujours dans ce dénûment. »
Et il y avait dans sa voix une douceur et une tendresse inexprimables.
Et la femme à cheveux blancs répondit : « Ma fille, Dieu est le maître : ce qu'il fait est bien fait. »
Ayant dit ces mots, elle se tut un peu de temps ; ensuite elle reprit :
« Quand je perdis votre père, ce fut une douleur que je crus sans consolation : cependant vous me restiez ; mais je ne sentais qu'une chose alors.
» Depuis, j'ai pensé que s'il vivait et qu'il nous vît dans cette détresse, son âme se briserait; et j'ai reconnu que Dieu avait été bon envers lui. »
La jeune fille ne répondit rien, mais elle baissa la tête, et quelques larmes, qu'elle s'efforçait de cacher, tombèrent sur la toile qu'elle tenait entre ses mains.
La mère ajouta : « Dieu, qui a été bon envers lui, a été bon aussi envers nous. De quoi avonsnous manqué, tandis que tant d'autres manquent de tout ?
» Il est vrai qu'il a fallu nous habituer à peu, et, ce peu, le gagner par notre travail ; mais ce peu ne suffit-il pas ? et tous n'ont-ils pas été dès le commencement condamnés à vivre de leur travail ?
» Dieu, dans sa bonté, nous a donné le pain de chaque jour : et combien ne l'ont pas ! un abri, et combien ne savent oii se retirer !
» Il vous a, ma fille, donnée à moi : de quoi me plaindrais-je ? »
A ces dernières paroles, la jeune fille, tout émue, tomba aux genoux de sa mère, prit ses mains, les baisa, et se pencha sur son sein en pleurant.
PAUOLKS d'un chovam 237
Et la mère, faisant un effort pour élever la voix : « Ma fille, dit-elle, le bonheur n'est pas de posséder beaucoup, mais d'espérer et d'aimer beaucoup.
» Notre espérance n'est pas ici-bas, ni notre amour non plus, ou, s'il y est, ce n'est qu'en passant.
» Après Dieu, vous m'êtes tout en ce monde ; mais ce monde s'évanouit comme un song-e, et c'est pourquoi mon amour s'élève avec vous vers un autre monde.
» Un jour, je priai avec plus d'ardeur la Vierge Marie, et elle m'apparut pendant mon sommeil, et il me semblait qu'avec un sourire céleste elle me présentait un petit enfant.
» Et je pris l'enfant qu'elle me présentait, et lorsque je le tins dans mes bras, la Vierge-Mère posa sur sa tête une couronne de roses blanches.
» Peu de mois après, vous naquîtes, et la douce vision était toujours devant mes yeux. »
Ce disant, la femme aux cheveux blancs tressaillit, et serra sur son cœur la jeune fille.
A quelque temps de là, une âme sainte vit deux formes lumineuses monter vers le ciel, et une troupe d'anges les accompagnait, et l'air retentissait de leurs chants d'allégresse.
Ce que vos yeux voient, ce que touchent vos mains, ce ne sont que des ombres, et le son qui frappe votre oreille n'est qu'un grossier écho de la voix intime et mystérieuse qui adore, et prie, et gémit au sein de la création.
Car toute créature gémit, toute créature est dans le travail de l'enfantement, et s'efforce de naître à la vie véritable, de passer des ténèbres à la lumière, de la région des apparences à celle des réaltés.
Ce soleil si brillant, si beau, n'est que le vêtement, l'emblème obscur du vrai soleil, qui éclaire et échauffe les âmes.
Cette terre si riche, si verdoyante, n'est que le pâle suaire de la nature : car la nature, déchue aussi, est descendue comme l'homme dans le tombeau, mais comme lui elle en sortira.
Sous cette enveloppe épaisse du corps, vous ressemblez à un voyageur qui, la nuit, dans sa tente, voit ou croit voir des fantômes passer.
Le monde réel est voilé pour vous. Celui qui se retire au fond de lui-même l'y entrevoit comme dans le lointain. De secrètes puissances qui sommeillent en lui se réveillent un moment, soulèvent un coin du voile que le Temps retient de sa main ridée, et l'œil intérieur est ravi des merveilles qu'il contemple.
Vous êtes assis au bord de l'océan des êtres, mais vous ne pénétrerez point dans ses profondeurs. Vous marchez le soir le long de la mer, et vous ne voyez qu'un peu d'écume que le flot jette sur le rivage.
A quoi vous comparerai-je encore ?
Vous êtes comme l'insecte ailé dans le ver qui rampe, aspirant à sortir de cette prison terrestre, pour prendre votre essor vers les cieux.
Qui est-ce qui se pressait autour du Christ pour entendre sa parole ? Le peuple.
i»ar()m:s d'ln choyant 2'V.)
Qui est-ce qui le suivait dans la montagne et les lieux déserts pour écouter ses enseig-nements? Le peuple.
Qui voulait le choisir pour roi ? Le peuple.
Qui étendait ses vêtements et jetait devant lui les palmes en criant Hosannah, lors de son entrée à Jérusalem ? Le peuple.
Qui est-ce qui se scandalisait à cause des malades qu'il guérissait le jour du sabbat? Les scribes et les pharisiens.
Qui disait de lui : Il est possédé? Qui l'appelait un homme de bonne chère et aimant le plaisir ? Les scribes et les pharisiens.
Qui le traitait de séditieux et de blasphémateur? qui se ligua pour le faire mourir ? qui le crucifia sur le Calvaire entre deux voleurs ?
Les scribes et les pharisiens, les docteurs de la loi, le roi Hérode et ses courtisans, le gouverneur romain et les princes des prêtres.
Leur astuce hypocrite trompa le peuple même. Ils le poussèrent à demander la mort de celui qui l'avait nourri dans le désert avec sept pains, qui rendait aux infirmes la santé, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, et aux perclus l'usage de leurs membres.
Mais Jésus, voyant qu'on avait séduit ce peuple comme le serpent séduisit la femme, pria son Père, disant : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. »
Et cependant, depuis dix-huit siècles, le Père ne leur a pas encore pardonné, et ils traînent leur supplice par toute la terre, et par toute la terre l'esclave est contraint de se baisser pour les voir.
La miséricorde du Chris!: est sans exclusion. Il est venu dans ce monde pour sauver non pas quelques hommes, mais tous les hommes. Il a eu pour chacun d'eux une goutte de sang-.
Mais les petits, les faibles, les humbles, les pauvres, tous ceux qui souffraient, il les aimait d'un amour de prédilection.
Son cœur battait sur le cœur du peuple, et le cœur du peuple battait sur son cœur.
Et c'est là, sur le cœur du Christ, que les peuples malades se raniment, et que les peuples opprimés reçoivent la force de s'affranchir.
Malheur à ceux qui s'éloignent de lui, qui le renient ! Leur misère est irrémédiable et leur servitude éternelle.
Lorsque, après une longue sécheresse, une pluie douce tombe sur la terre, elle boit avidement l'eau du ciel, qui la rafraîchit et la féconde.
Ainsi, les nations altérées boiront avidement la parole de Dieu, lorsqu'elle descendra sur elles comme une tiède ondée.
Et la justice avec l'amour, et la paix et la liberté germeront dans leur sein.
Et ce sera comme au" temps oii tous étaient frères, et l'on n'entendra plus la voix du maître ni la voix de l'esclave, les gémissements du pauvre ni les soupirs des opprimés, mais des chants d'allégresse et de bénédiction.
Les pères diront à leurs fils : « Nos premiers jours ont été troublés, pleins de larmes et d'an-
PAROLKS l/('\ CHOYANT 241
goisses. Maintenant le soleil se lève et se couche sur notre joie. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir ! »
Et les mères diront à leurs filles : « Voyez nos fronts, à présent si calmes ; le chagrin, la douleur, l'inquiétude y creusèrent jadis de profonds sillons. Les vôtres sont comme, au printemps, la surface d'un lac qu'aucune brise n'agite. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir ! »
Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges : « Vous êtes belles comme les fleurs des champs, pures comme la rosée qui les rafraîchit, comme la lumière qui les colore. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d'être auprès de nos mères : mais quand nous vous voyons et que nous sommes près de vous, il se passe en nos âmes quelque chose qui n'a de nom qu'au ciel. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir ! »
Et les jeunes vierges répondront : « Les fleurs se fanent, elles passent ; vient un jour où ni la rosée ne les rafraîchit, ni la lumière ne les colore plus. Il n'y a sur la terre que la vertu qui jamais ne se fane ni ne passe. Nos pères sont comme l'épi qui se remplit de grains vers l'automne, et nos mères sont comme la vigne qui se charge de fruits. II est doux de voir nos pères : il nous est doux d'être auprès de nos mères : et les fils de nos pères et de nos mères nous sont doux aussi. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant de mourir. »
Les fils de Satan sont nombreux dans le monde. A mesure qu'ils passent, Dieu écrit leurs noms dans un livre scellé, qui sera ouvert et lu devant tous à la fin des temps.
11 y a des hommes qui n'aiment qu'eux-mêmes; et ceux-ci sont des hommes de haine ; car n'aimer que soi, c'est haïr les autres.
Il y a les hommes d'orgueil, qui ne peuvent souffrir d'égaux, qui veulent toujours commander et dominer.
Il y a les hommes de convoitise, qui demandent toujours de l'or, des honneurs, des jouissances, et ne sont jamais rassasiés.
Il y a les hommes de rapine, qui épient le faible pour le dépouiller de force ou de ruse, et qui rôdent la nuit autour de la demeure de la veuve et de l'orphelin.
il y a les hommes de meurtre, qui n'ont que des pensées violentes, qui disent : « Vous êtes nos frères », et tuent ceux qu'ils appellent leurs frères, sitôt qu'ils les soupçonnent d'être opposés à leurs desseins, et écrivent des lois avec leur sang.
Il y a les hommes de peur, qui tremblent devant le méchant et lui baisent la main, espérant par là se dérober à son oppression, et qui, lorsqu'un innocent est attaqué sur la place publique, se hâtent de rentrer dans leur maison, et d'en fermer la porte.
Tous ces hommes ont détruit la paix, la sûreté et la liberté sur la terre.
Vous ne retrouverez donc la liberté, la sûreté, la paix, qu'en combattant contre eux sans relâche.
La cité qu'ils ont faite est la cité de Satan ; vous avez à rebâtir la cité de Dieu.
PAHOLKS d'iN choya NT 243
Dans la cité de Dieu, chacun aime ses frères comme soi-même, et c'est pourquoi nul n'est délaissé, nul n'y souffre, s'il est un remède à ses souffrances.
Dans la cité de Dieu, tous sont égaux, aucun ne domine, car la justice seule y règne avec l'amour.
Dans la cité de Dieu, chacun possède sans crainte ce qui est à lui, et ne désire rien de plus, parce que ce qui est à chacun est à tous, et que tous possèdent Dieu, qui renferme tous les biens.
Dans la cité de Dieu, nul ne sacrifie les autres à soi, mais chacun est prêt à se sacrifier pour les autres.
Dans la cité de Dieu, s'il se glisse un méchant, tous se séparent de lui, et tous s'unissent pour le contenir ou pour le chasser : car le méchant est l'ennemi de chacun, et l'ennemi de chacun est l'ennemi de tous.
Quand vous aurez rebâti la cité de Dieu, la terre refleurira, et les peuples refleuriront, parce que vous aurez vaincu les fils de Satan qui oppriment les peuples et désolent la terre, les hommes d'orgueil, les hommes de rapine, les hommes de meurtre et les hommes de peur.
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour Dieu et les autels de la patrie.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour la justice, pour la sainte
cause des peuples, pour les droits sacrés du genre humain.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour délivrer mes frères de l'oppression, pour briser leurs chaînes et briser les chaînes du monde.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre contre les hommes iniques pour ceux qu'ils renversent et foulent aux pieds, contre les maîtres pour les esclaves, contre les tyrans pour la liberté.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour que tous ne soient plus la proie de quelques-uns, pour relever les têtes courbées et soutenir les g-enoux qui fléchissent.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour que les pères ne maudissent plus le jour où il leur fut dit : « Un fils vous est né ; » ni les mères celui où elles le serrèrent pour la première fois sur leur sein.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour que le frère ne s'attriste plus en voyant sa sœur se faner comme l'herbe que la terre refuse de nourrir; pour que la sœur ne regarde plus en pleurant son frère qui part et ne reviendra point.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu ?
PAROLKS d'un choyant 2A^
Je vais combattre pour que chacun mange en paix le fruit de son travail; pour sécher les larmes des petits enfants qui dem.andent du pain, et on leur répond : « 11 n'y a plus de pain : on nous a pris ce qui en restait. »
Que tes armes soient bénies, jeune soldat!
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour le pauvre, pour qu'il ne soit pas à jamais dépouillé de sa part dans l'héritage commun.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, oii vas-tu ?
Je vais combattre pour chasser la faim des chaumières, pour ramener dans les familles l'abondance, la sécurité et la joie.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour rendre à ceux que les oppresseurs ont jetés au fond des cachots l'air qui manque à leurs poitrines et la lumière que cherchent leurs yeux.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples et les empêchent de s'embrasser comme les fils du même père, destinés à vivre unis dans un même amour.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour affranchir de la tyrannie de l'homme la pensée, la parole, la conscience.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, où vas-tu ?
Je vais combattre pour les lois éternelles descendues d'en haut, pour la justice qui protège les droits, pour la charité qui adoucit les maux inévitables.
Que tes armes soient bénies, jeune soldat !
Jeune soldat, oii vas-tu ?
Je vais combattre pour que tous aient au ciel un Dieu, et une patrie sur la terre.
Que tes armes soient bénies, sept fois bénies, jeune soldat !
Le laboureur porte le poids du jour, s'expose à la pluie, au soleil, aux vents, pour préparer par son travail la moisson qui remplira ses greniers à l'automne.
La justice est la moisson des peuples.
L'artisan se lève avant l'aube, allume sa petite lampe, et fatigue sans relâche pour gagner un peu de pain qui le nourrisse lui et ses enfants.
La justice est le pain des peuples.
Le marchand ne refuse aucun labeur, ne se plaint d'aucune peine; il use son corps et oublie le sommeil, afin d'amasser des richesses.
La liberté est la richesse des peuples.
Le matelot traverse les mers, se livre aux flots et aux tempêtes, se hasarde entre les écueils, souffre le froid et le chaud, afin de s'assurer quelque repos dans ses vieux ans.
La liberté est le repos des peuples.
Le soldat se soumet aux plus dures privations, il veille et combat, et donne son sang pour ce qu'il appelle la gloire.
PAROLES d'un croyant 247
La liberté est la g^loire des peuples.
S'il est un peuple qui estime moins la justice et la liberté que le laboureur sa moisson, l'artisan un peu de pain, le marchand les richesses, le matelot le repos et le soldat la gloire, élevez autour de ce peuple une haute muraille, afin que son haleine n'infecte pas le reste de la terre.
Quand viendra le grand jour du jugement des peuples, il lui sera dit : « Qu'as-tu fait de ton âme? on n'en a vu ni signe ni trace. Les jouissances de la brute ont été tout pour toi. Tu as aimé la boue, va pourrir dans la boue. »
Et le peuple, au contraire, qui au-dessus des biens matériels aura placé dans son cœur les vrais biens ; qui pour les conquérir n'aura épargné aucun travail, aucune fatigue, aucun sacrifice, entendra cette parole :
« A ceux qui ont une âme, la récompense des âmes. Parce que tu as aimé plus que toutes choses la liberté et la justice, viens et possède à jamais la justice et la liberté. »
Il s'en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé!
J'ai passé à travers les peuples, et ils m'ont regardé, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L'exilé partout est seul.
Lorsque je voyais, au déclin du jour, s'élever du creux d'un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disais : Heureux celui qui retrouve le soir le foyer domestique, et s'y assied au milieu des siens. L'exilé partout est seul.
Où vont ces nuages que chasse la tempête ? Elle me chasse comme eux, et qu'importe où ? L'exilé partout est seul.
Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles ; mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays : ils ne me disent rien. L'exilé partout est seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ; mais son murmure n'est pas celui qu'entendit mon enfance : il ne rappelle à mon âme aucun souvenir. L'exilé partout est seul.
Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L'exilé partout est seul.
On m'a demandé : « Pourquoi pleurez-vous ? » Et quand je l'ai dit, nul n'a pleuré, parce qu'on ne me comprenait point. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des vieillards entourés d'enfants, comme l'olivier de ses rejetons ; mais aucun de ces vieillards ne m'appelait son fils, aucun de ces enfants ne m'appelait son frère. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes filles sourire, d'un sourire aussi pur que la brise du matin, à celui que leur amour s'était choisi pour époux ; mais pas une ne m'a souri. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, s'étreindre comme s'ils avaient voulu de deux vies ne faire qu'une vie ; mais pas un ne m'a serré la main. L'exilé partout est seul.
11 n'y a d'amis, d'épouses, de pères et de frères que dans la patrie. L'exilé partout est seul.
Pauvre exilé! cesse de gémir; tous sont bannis comme toi : tous voient passer et s'évanouir pères, frères, épouses, amis.
PAHOLKS d'un choyant 249
La patrie n'est point ici-bas ; l'homme vainement l'y cherche ; ce qu'il prend pour elle n'est qu'un gîte d'une nuit.
Il s'en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !
Et la patrie me fut montrée.
Je fus ravi au-dessus de la région des ombres, et je voyais le temps les emporter d'une vitesse indicible à travers le vide, comme on voit le souffle du midi emporter les vapeurs légères qui glissent dans le lointain sur la plaine.
Et je montais, et je montais encore ; et les réalités invisibles à l'œil de chair m'apparurent, et j'entendis des sons qui n'ont point d'écho dans ce monde de fantômes.
Et ce que j'entendais, ce que je voyais était si vivant, mon âme le saisissait avec une telle puissance, qu'il me semblait qu'auparavant tout ce que j'avais cru voir et entendre n'était qu'un songe vague de la nuit.
Que dirai-je donc aux enfants de la nuit et que peuvent-ils comprendre ? Et des hauteurs du jour éternel, ne suis-je pas aussi retombé avec eux au sein de la nuit, dans la région du temps et des ombres?
Je voyais comme un océan immobile, immense, infini, et dans cet océan, trois océans : un océan de force, un océan de lumière, un océan de vie ; et ces trois océans, se pénétrant l'un l'autre sans se confondre, n formaient qu'un même océan, qu'une même unité invisible, absolue, éternelle.
Et cette unité était Celui qui est ; et au fond de son être, un nœud ineffable liait entre elles trois Personnes, qui me furent nommées, et leurs noms étaient le Père, le Fils, l'Esprit; et il y avait là une génération mystérieuse, un souffle mystérieux, vivant, fécond; et le Père, le Fils, l'Esprit étaient Celui qui est.
Et le Père m'apparaissait comme une puissance qui, au dedans de l'Etre infini, un avec elle, n'a qu'un^ seul acte, permanent, complet, illimité, qui est l'Etre infini lui-même.
Et le Fils m'apparaissait comme une parole, permanente, complète, illimitée, qui dit ce qu'opère la puissance de Dieu, ce qu'il est, ce qu'est l'Etre infini.
Et l'Esprit m'apparaissait comme l'amour, l'effusion, l'aspiration mutuelle du Père et du Fils, les animant d'une vie commune, animant d'une vie permanente complète, illimitée, l'Etre infini.
Et ces trois étaient un, et ces trois étaient Dieu, et ils s'embrassaient et s'unissaient dans l'impénétrable sanctuaire de la substance une ; et cette union, cet embrassement, étaient, au sein de l'immensité, l'éternelle joie, la volupté éternelle de Celui qui est.
Et dans les profondeurs de cet infini océan de l'Etre, nag-eait et flottait et se dilatait la création, telle qu'une île qui incessamment dilaterait ses rivages au milieu d'une mer sans limites.
Elle s'épanouissait comme une fleur qui jette ses racines dans les eaux, et qui étend ses long filets et ses corolles à la surface.
Et je voyais les êtres s'enchaîner aux êtres, et se produire et se développer dans leur variété innombrable, s'abreuvant, se nourrissant d'une sève qui
PAHOLHS d'un choyant 251
jamais ne s'épuise, de la force, de la lumière et de la vie de Celui qui est.
Et tout ce qui m'avait été caché jusqu'alors se dévoilait à mes regards, que n'arrêtait plus la matérielle enveloppe des essences.
Dégagé des entraves terrestres, je m'en allais de monde en monde, comme ici-bas l'esprit va d'une pensée à une pensée ; et, après m'ètre plongé, perdu, dans ces merveilles de la puissance, de la sagesse et de l'amour, je plongeais, je me perdais dans la source même de l'amour, de la sagesse et de la puissance.
Et je sentais ce que c'est que la patrie ; et je m'enivrais de lumière, et mon âme, emportée par des flots d'harmonie, s'endormait sur les ondes célestes, dans une extase inénarrable.
Et puis je voyais le Christ à la droite de son Père, rayonnant d'une gloire immortelle.
Et je voyais aussi comme un agneau mystique immolé sur un autel ; des myriades d'anges et les hommes rachetés de son sang l'environnaient, et, chantant ses louanges, ils lui rendaient grâces dans le langage des cieux.
Et une goutte du sang de l'Agneau tombait sur la nature languissante et malade, et je la vis se transfigurer, et toutes les créatures qu'elle renferme palpitèrent d'une vie nouvelle, et toutes élevèrent la voix et cette voix disait :
« Saint, Saint, Saint est celui qui a détruit le mal et vaincu la mort. »
Et le Fils se pencha sur le sein du Père, et l'Esprit les couvrit de son ombre, et il y eut entre eux un mystère divin, et les cieux en silence tressaillirent.
Affaires de Rome
Récit du voyage de Lyon à Rome
Il est certain que si les écrivains de V Avenir avaient pu savoir d'une manière positive que Rome désapprouvait leurs efforts, ils seraient aussitôt rentrés dans le silence et dans l'inaction, avec regret, sans doute, mais sans hésiter un instant. Il est certain encore que si, moins dominés par une délicatesse scrupuleuse, ils eussent méprisé tant d'indignes attaques et continué hardiment leurs travaux, aucun acte de l'autorité ne serait venu les forcer de les interrompre.
Dans leur candeur, ils s'arrêtèrent à une autre résolution. Indécis sur ce qu'ils devaient croire des dispositions du souverain pontife à leur égard, trois d'entre eux, de l'avis de tous, prirent le parti de se rendre à Rome, pour s'assurer de ce qu'ils auraient sans cela ignoré longtemps, et toujours peut-être. La suspension de VAvenîry jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu les éclaircissements qu'ils allaient chercher dans la capitale du monde chrétien, dut prouver aux plus soupçonneux leur parfaite bonne foi.
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De nombreux témoig^nag-es d'intérêt, de vives marques de sympathie leur furent donnés sur toute leur route. En arrivant à Lyon, ils trouvèrent la ville au pouvoir des pauvres ouvriers, que tous, hors leurs implacables ennemis, bénissaient ; car, défenseurs d'une cause juste et sainte, et jusqu'au bout dignes d'elle, pas une pensée mauvaise ou suspecte n'était montée en leur cœur après le combat ; le peuple avait vaincu, et l'ordre, et la liberté et la sécurité rég-naient. Tels étaient les hommes que le maréchal Soult, un mois plus tard, refusait même d'écouter, parce qu'il ne traitait pas, disait-il, avec des brig-ands. Ces souvenirs doivent être conservés ; ils ne forment pas la moins instructive partie de l'histoire.
En descendant le Rhône, nous rencontrâmes de rechef, au milieu du fleuve, devant Valence, les douceurs de la civilisation constitutionnelle et monarchique. Une troupe de g-endarmes et autres gens de police se précipitèrent à bord du bateau qu'ils guettaient au passage pour y exercer toutes ces petites et basses et vexatoires inquisitions d'où dépend aujourd'hui, comme chacun sait, la sûreté des empires. Elles atteignirent principalement quelques Polonais, jeunes et tristes victimes d'une double fatalité de malheur, qui, des ruines de la patrie que leur héroïque dévouement n'avait pu sauver, les jetait, à l'extrémité opposée de l'Europe^ au milieu d'autres ruines moins glorieuses.
Après nous être arrêtés un peu dans la vieille colonie des Phocéens, toujours florissante par son commerce, toujours hospitalière, nous continuâmes notre route, retrouvant à chaque pas quelque grave
OU touchant souvenir de l'histoire. Ici, Toulon, où commença, sous les plis d'un drapeau sanglant, la fortune la plus merveilleuse du plus grand homme des temps modernes ; au delà, le petit golfe de Cannes, où elle parut se relever un moment, pour aller bientôt expirer solitaire sur un rocher de l'Atlantique ; et tout auprès, par un doux contraste avec les turbulents soucis et les rêves agités de l'ambition humaine, Lerins, cet asile de paix, où, lorsque l'épée des barbares démembrait pièce à pièce l'empire romain, s'abritèrent, comme l'alcyon sous une fleur marine, la science, l'amour, la foi, tout ce qui console, enchante et régénère l'humanité. D'Antibes à Gênes, la route côtoie presque toujours la mer, au sein de laquelle ses bords charmants découpent leurs formes sinueuses et variées, comme nos vies d'un instant dessinent leurs fragiles contours dans la durée immense, éternelle. Aucunes paroles ne sauraient peindre la ravissante beauté de ces rivages toujours attiédis par une molle haleine de printemps. D'un côté, la plaine à la fois mobile et uniforme, où apparaissent çà et là quelques voiles blanches qui la sillonnent en des sens divers. Sur la pente opposée des montagnes, que coupent de fertiles vallées ou de profonds ravins, les inépuisables richesses d'une nature tour à tour imposante, gracieuse, qui s'empare de l'âme, y apaise les tumultueuses pensées, les amers ressouvenirs, les prévoyances inquiètes, et peu à peu l'endort dans la vague contemplation de je ne sais quoi d'insaisissable comme le son fugitif, de mystérieux comme l'univers, et d'infini comme son auteur. Cependant, telle est la puissance des
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premières impressions, que, dans ces riantes et magnifiques scènes, rien pour moi n'égalait celles qui frappèrent mes jeunes regards : les côtes âpres et nues de ma vieille Armoriquc, ses tempête^, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues f^rèves désertes où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer.
A Cocoletto, entre Nice et Gênes, on montre la maison, depuis peu restaurée, où naquit Christophe Colomb. La pompeuse inscription gravée sur marbre et plaquée au-dessus de la porte contre le mur en dit beaucoup moins que le seul nom de cet homme, qui, venant de donner à Ferdinand et à Isabelle un monde nouveau, reçut de leur royale gratitude des fers pour récompense, et pour demeure un cachot. Quiconque aime la nature et en sent les beautés, s'il a vu l'Italie, désire la revoir : et combien d'autres charmes attirent encore dans cette séduisante contrée ! Partout quelque monument de l'art, partout quelque souvenir illustre ou attachant : mais partout aussi, en ces jours mauvais, quelque spectacle douloureux, quelque stigmate de servitude. La misère publique, s'y révélant sous mille aspects hideux, y forme un contraste presque général avec la richesse native du sol. Quel motif de travailler plus que ne l'exige l'impérieuse et stricte nécessité, quand rien ne garantit à chacun le fruit de son travail? Paresse, apathie, langueur, ignorance, insouciance, voilà ce qui frappe d'abord. Ce peuple qui naît, vit et meurt sous le bâton de l'étranger,
OU à Tombre de la potence paternelle des souverainetés nationales, ainsi qu'il leur plaît de se nommer, n'ayant de patrie que dans le passé, ou dans un avenir qui fuit toujours, s'est fait du ciel, de l'air, de la jouissance présente et du sommeil, comme une autre patrie semblable à la dernière, celle du tombeau. Nous parlons des masses dépourvues de lumières : car, en dehors d'elles, il existe un nombre sans cesse croissant d'hom.mes éclairés et généreux dont l'oppression n'a pu briser l'âme, et qu'un amour ardent de leur pays soutient dans la rude tâche qu'ils se sont imposée de lui préparer un sort meilleur.
Tous les âges rassemblés, entassés, se pressent sur cette terre de ruines. L'époque étrusque, dont il subsiste de remarquables monuments, lie l'époque plus ancienne des premiers habitants connus de l'Italie à celle des Romains. Puis sur les débris amoncelés par les barbares, vainqueurs de l'empire, apparaissent d'autres débris : ici, à demi caché sous des ronces et des herbes sèches, le squelette de quelque village, semblable à un mort que ses compagnons, dans leur fuite, n'auraient pu achever d'ensevelir : là, sur une pointe de rocher, au milieu de ces austères paysages des Apennins, une vieille tour croulante, de larges pans de mur couverts de lierre, séjour autrefois de quelque seigneur féodal, où maintenant, sur le soir, l'orfraie pousse son cri lugubre. Ailleurs, à Lucques, Pise, Florence, Sienne, dans toutes les cités que vivifièrent des institutions populaires, des traces d'une autre grandeur tombée rappellent le temps où, seules libres au sein de la servitude générale, et riches, puissantes
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par la liberté, elles rallumèrent le flambeau éteint des arts, des sciences, des lettres. Médailles d'un siècle plus récent, de superbes palais abandonnés, déserts, principalement près de Rome, se dégradent d'année en année, montrant encore à travers leurs élégantes fenêtres, ouvertes à la pluie et à tous les vents, les vestiges d'un faste que rien ne rappelle dans nos chétives constructions modernes, d'un luxe grandiose et délicat, dont les arts divers avaient à l'envi réalisé les merveilles. La nature, qui ne vieillit jamais, s'empare peu à peu de ces somptueuses villas, œuvres altières de l'homme et fragiles comme lui. Nous avons vu des colombes nicher sur les corniches d'une salle peinte par Raphaël, le câprier sauvage enfoncer ses racines entre les marbres déjoints, et le lichen les recouvrir de ses larges plaques vertes et blanches. La religion elle-même, dont les magnificences passées ravissent d'étonnement, semble n'avoir travaillé pendant dix siècles qu'à se bâtir un vaste sépulcre. Douze ou quinze franciscains errent aujourd'hui dans l'immense solitude de ce couvent d'Assise, jadis peuplé de six mille moines. A peu de distance s'élevait, près d'un monastère du mêm.e ordre, l'église de Santa Maria degli Angeli, qui renfermait sous ses hautes voûtes une chapelle plus ancienne, renommée à cause d'une vision que saint François y eut, dit-on. Nous nous arrêtâmes quelques instants pour prier dans ce sanctuaire célèbre. Trois semaines après, un tremblement de terre en faisait un monceau de décombres. Je ne sais quoi de fatal vous poursuit d'un bout à l'autre de cette belle contrée. On voit sur les bords du
chemin, en Ombrie, les reste d'un antique temple de Clitumne. Là même nous rencontrâmes une troupe de pauvres misérables enchaînés deux à deux. La figure de plusieurs annonçait plutôt la souffrance que le crime. Tous se pressaient autour de nous, tendant la main et demandant d'une voix lamentable quelque bajocchi per car zïà. Nous avions sous les yeux les descendants des maîtres du monde.
Ainsi s'en allaient, vers la cité pendant si longtemps dominatrice et reine, trois obscurs chrétiens, vrais représentants d'un autre âge par la simplicité naïve de leur foi, à laquelle aussi peut-être se joignait quelque intelligence de la société présente, de son esprit, de ses besoins et de ses vœux.
Exposé de îa question posée à Rome
Lamennais se devait à lui-même de montrer quelque impartialité. Il signale donc plusieurs des difficultés de la situation qu'il imposait à l'Eglise. Il était mal placé pour en peser toute la valeur, s'il est vrai que nul n'est hon juge en sa propre cause.
D'ailleurs, il n'aperçoit d'autres diflicultés que les risques d'insuccès et ne songe pas même à répondre à ceux qui se demandaient si le devoir de l'Eglise n'était pas en 1830 d'aider les gouvernements à se réformer eux-mêmes. De la question il n'envisage comme toujours que le côte social, politique, contingent. Le côté strictement moral et religieux lui échoppe. Si l'Eglise tend la main aux peuples, il lui prédit un triomphe certain. Mais il ne voit pas que tout son système N'a à confondre la religion avec les aspirations populaires, ce qui serait la mort de toute religion, voire même de
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toute morale, puiscjuc ce serait substituer l'idée de fait à l'idée de droit : l'inf rodiictiou l'a montré.
Le XIX'' siècle axait soif d'indépeiKlaiice, de liberté: avec ce fait il fallait compter, sans en faire un do.i^Mne de foi, une relitjion, car, Alhert Vandal l'a bien noté : « La liberté est un moyen donné à I homme de développei' toute sa valeur; elle ne crée jîoint elle-même cette valeur; elle sert à tout, mais ne suffit à rien. »
La question qu'il s'ag-issait de résoudre offrait plus d'une face ; et jamais, depuis son origine, la papauté, environnée de difficultés sans nombre, n'avait été conviée à prendre une plus grave détermination. Il dut lui paraître au moins étrange qu'on vint lui dire * Votre puissance se perd et la foi avec elle. Voulez-vous sauver l'une et l'autre, unissez-les toutes deux à l'humanité telle que l'ont faite dixhuit siècles de Christianisme. Rien n'est stationnaire en ce monde. Vous avez régné sur les rois, puis les rois vous ont asservie. Séparez-vous des rois, tendez la main aux peuples, ils vous soutiendront de leurs robustes bras, et, ce qui vaut mieux, de leur amour. Abandonnez les débris terrestres de votre ancienne grandeur ruinée ; repoussez-les du pied comme indignes de vous : aussi bien l'on ne tardera guère à vous en dépouiller. Qu'est-ce que ces lambeaux de pourpre, moquerie de ce que vous fûtes, et à quoi servent-ils qu'à voiler les cicatrices glorieuses qui attestent les saints combats livrés par vous dans les temps antiques pour le genre humain contre la tyrannie ? Votre force n'est point dans l'éclat extérieur, elle est en vous, elle est dans le sentiment profond de vos devoirs paternels, de votre mission civilisatrice ; dans un dévouement qui
ne connaisse ni lassitude ni bornes. Reprenez, avec l'esprit qui les animait, la houlette des premiers pasteurs, et, s'il le faut, les chaînes des martyrs. Le triomphe est certain, mais à ce prix seulement.
Au fond, que proposions-nous ? De renoncer complètement à un système établi depuis des siècles, à des relations souvent plus qu'épineuses à la vérité, fatales même par leurs conséquences, 1 mais enfin connues ; d'accepter toutes les chances de la guerre déclarée entre les peuples et les souverains, de s'aliéner dès lors ceux-ci, de provoquer de leur part, selon les vraisemblances, des hostilités, des persécutions, dans l'espérance lointaine que la liberté de l'Eglise sortirait de la liberté des peuples, et que recouvrant sur eux, par les mêmes moyens qui la lui avaient acquise originairement, l'influence bienfaisante à laquelle était due en partie la civilisation moderne, elle ouvrirait à l'humanité les voies qui la conduiraient à une civilisation plus parfaite encore.
Les plus fortes raisons qu'on pût alléguer en faveur de pareils conseils étaient, en premier lieu, cette maxime indubitable qu'aucune institution ne déchoit jamais que par l'affaiblissement de son primitif esprit, et jamais ne se relève que par le retour à cet esprit qui forme sa vie propre. Or l'institution catholique, née de l'Evangile et en reproduisant le caractère, dut être et fut en effet, lorsqu'elle conquit le monde, souverainement populaire, puisqu'elle reposait sur le principe de l'égalité des hommes devant Dieu et de la fraternité universelle. Languissante et privée des sympathies des peuples, depuis
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qu'elle s'était rendue l'auxiliaire des dominateurs des peuples, il fallait donc que, retrempée à la source d'où elle émanait, elle redevînt populaire pour recouvrer sa puissance perdue.
En second lieu, si l'issue de la guerre entro le despotisme et la liberté paraissait incertaine à quelques-uns, l'Eglise apportait encore un assez grand poids dans la balance pour diminuer cette incertitude; et ce qui, en tout cas, n'en n'offrait aucune, c'est que le triomphe du despotisme mettrait le dernier sceau à la servitude de l'Eglise et serait, humainement parlant, la mort de la papauté.
Quelque graves et même péremptoires que semblent ces considérations, cependant on pouvait répondre : Elles ne nous frappent pas au même degré que vous. D'ailleurs, qu'avons-nous besoin de les examiner seulement ? Dans la conduite des affaires on ne se règle point par des maximes aussi générales, par de vagues prévisions d'un avenir éloigné, qui se dérobe aux calculs de la sagesse pratique. On envisage les résultats positifs, prochains, assurés, des déterminations à prendre. Or les résultats immédiats de celle que vous proposez seraient, vous le dites vous-même, des persécutions probables, un changement presque total dans le gouvernement de l'Eglise désormais séparée de l'Etat, la perte de ses biens, la privation de l'appui que lui prêtent encore, en une certaine mesure, les pouvoirs temporels, pour leur intérêt propre. Vous nous parlez des temps futurs, voilà le présent, et certes il est assez sérieux pour que vous nous permettiez d'en tenir compte.
Connaissez-vous suffisamment le clergé, son esprit, ses dispositions, dans les diverses contrées de l'Europe, pour être sûr qu'il soutiendrait sans fléchir une persécution, que sa patience en attencVait le terme, qu'il ne céderait point tôt ou tard, moins aux rigueurs qu'aux séductions qu'on ne manquerait pas d'employer pour vaincre sa résistance ? Avez-vous supputé combien de fidèles resteraient sans pasteurs, par suite des entraves apportées à l'éducation cléricale? Pouvez-vous calculer l'effet que produirait sur eux l'habitude de vivre privés de l'enseignement et du culte catholique ?
Supposons que ces craintes ne se réalisent pas, que l'Eglise échappe à la persécution, ou qu'elle en triomphe, l'inextricable complication d'embarras et de difficultés qu'amènerait la rupture de ses relations avec l'Etat, particulièrement dans les pays où l'organisation religieuse est étroitement liée à l'organisation civile, n'offre-t-elle donc aucun inconvénient? Une discipline nouvelle, non seulement à créer, mais à faire accepter aux églises particulières, esc-ce chose si facile à votre avis? Qui sait combien de résistances on pourrait rencontrer, et où conduiraient ces résistances ?