‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 27 sur 34 · UNE VOIX DK PRISON · texte numérisé non relu

UNE VOIX DK PRISON

Enfant, déjà lu aspires au terme : prends patience» Dieu t'y conduira.

L'automne n'a point de plus belles journées ('). La mer scintillait au soleil; chaque goutte d'eau reflétait, comme une pointe de diamant, une lumière blanche et pure, que l'œil supportait à peine. Du village déserté, hommes, femmes, enfants, arrivaient en foule sur les dunes, où, mêlé du thym, l'œillet sauvage, aux fleurs violettes, exhalait son parfum de girofle.

Munis de paniers, de légers filets, de pelles et de longs bâtons armés d'un crochet de fer, ils attendaient que la marée laissât à découvert la vaste grève et ses rochers, pour recueillir le riche butin préparé par la Providence, le lançon argenté qui glisse dans le sable hum.ide, les crabes voraces, et les homards aux larges pinces, et la crevette, et la moule nacrée, et les coquillages de toute sorte.

Vers le soir, à l'heure où le flux accourt comme un fleuve gonflé par les pluies, la troupe joyeuse regagnait le village. Mais tous n'y revinrent pas.

Plongée dans les songes de son cœur, une jeune fille s'était oubliée sur un rocher lointain. Lorsqu'elle sortit de sa rêverie, le flot déjà serrait le rocher de ses nœuds mobiles, et montait, et montait toujours. Personne sur la grève, point de secours possible.

(') Forgiies raconte que Lamennais, dans la prison de Sainte Pélagie, par une étoulïante après-midi, pour tromper l'accablement que la chaleur lui causait, avait reporté ses. pensées vers la Bretagne. Il avait transcrit son rêve. Le voici»

Que se passa-t-il alors dans l'âme de la vierg^e? Nul ne le sait, c'est resté un secret entre elle et Dieu.

Le lendemain, on retrouva son corps. Elle avait noué aux algues pendantes ses longs cheveux noirs, sans doute pour n'être pas emportée par la houle, pour reposer dans la terre bénite près des siens.

Une croix de bois marque dans le cimetière le lieu où elle dort. Souvent l'une de celles qui furent ses compagnes, agenouillée sur le gazon, prie pour elle, et, le cœur ému de souvenirs tristes, s'en va, le front baissé, en essuyant ses pleurs.

Il faisait une chaleur pesante. Un homme aperçut au bas d'un coteau une vigne chargée de grappes, et cet homme avait soif, et le désir lui vint de se désaltérer avec le fruit de la vigne.

Mais entre elle et lui s'étendait un marais fangeux qu'il fallait traverser pour atteindre le coteau, et il ne pouvait s'y résoudre.

Cependant la soif le pressant, il se dit : Peutêtre que le marais n'est pas profond ; qui empêche que je n'essaie, comme tant d'autres ? Je ne salirai que ma chaussure, et le mal, après tout, ne sera pas grand.

Là-dessus il entre dans le marais, son pied enfonce dans la boue infecte, bientôt il en a jusqu'au genou.

Il s'arrête, il hésite, il se demande s'il ne serait pas mieux de retourner en arrière. Mais la vigne et ses grappes sont là devant lui, et il sent sa soif qui augmente.

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Puisque j'ai tant fait, pourquoi, dit-il, rcviendrais-je sur mes pas? Pourquoi perdrais-je ma peine? Un peu plus de fang-e, ou un peu moins, cela ne vaut guère désormais que j'y regarde. J'en serais quitte, d'ailleurs, pour me laver au premier ruisseau.

Cette pensée le décide ; il avance, il avance encore, enfonçant toujours plus dans la bouc ; il en a jusqu'à la poitrine, puis jusqu'au col, puis jusqu'aux lèvres ; elle passe enfin par-dessus sa tête. Etouffant et pantelant, un dernier effort le soulève et le porte au pied du coteau.

Tout couvert d'une vase noire qui découle de ses membres, il cueille le fruit tant convoité, il s'en gorge. Après quoi, mal à l'aise, honteux de luimême, il se dépouille de ses vêtements, et cherche de tous côtés une eau limpide pour s'y nettoyer. Mais il a beau faire, l'odeur reste, la vapeur du marais a pénétré sa chair et ses os, elle s'en exhale incessamment et forme autour de lui une atmosphère fétide. S'approche-t-il, on s'éloigne. Les hommes le fuient. Il s'est fait reptile, qu'il aille vivre parmi les reptiles.

Mon père, le travail est rude aujourd'hui ; le hoyau rebondit sur la terre desséchée ; le soleil darde des rayons de feu ; soulevée par le vent du midi, la poussière tourbillonne dans la plaine.

Mon fils, celui qui envoie les souffles brûlants envoie aussi les nuées humides. A chaque jour sa peine et son espérance, et après le travail, le repos.

Mon père, voyez ces pauvres plantes, comme elles languissent, comme leurs feuilles jaunies s'abaissent le long de la tige affaissée sur ellemême.

Elle se relèveront, mon fils ; pas un brin d'herbe n'est oublié; il y a toujours pour lui dans les trésors célestes des pluies fécondes et de fraîches rosées.

Mon père, les oiseaux se taisent dans le feuillage; la caille, immobile aux creux du sillon, ne rappelle même plus sa compagne; la génisse cherche l'ombre, et le taureau, les jambes repliées sous son corps pesant, le col tendu, dilate ses larges naseaux pour aspirer l'air qui lui manque.

Dieu, mon fils, rendra aux oiseaux leur voix, aux taureaux et aux génisses leurs forces épuisées par cette chaleur ardente. Déjà glisse sur les mers la brise qui les ranimera.

Mon père, asseyons-nous sur la fougère au bord de l'étang, près de ce vieux chêne dont les branches pendantes effleurent doucement la surface des eaux. Comme elles sont calmes et transparentes ! Comme les poissons s'y jouent gaiement ! Les uns poursuivent leur pâture ailée, pauvres moucherons qui viennent d'éclore ; les autres, levant la tête, semblent, de leur bouche entrouverte, donner à l'air un mol baiser.

Mon fils, Celui qui a tout fait a répandu partout ses dons inépuisables, et la vie, et la joie de la vie. Le mal n'est qu'apparent, le côté obscur de l'amour, une face du bien, son ombre.

Cependant, mon père, vous souffrez. Que de labeur, que de fatigue, afin de pourvoir à nos

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besoins! N'êtes-vous pas pauvre? Ma mère n'estelle pas pauvre? Ce sont vos sueurs qui m'ont nourri; et fûtes-vous un seul jour assuré du lendemain ?

Qu'importe le lendemain, mon fils? Demain est à Dieu; confions-nous en lui. Qui se lève le matin ne sait pas s'il atteindra le soir. Pourquoi donc se troubler, s'inquiéter d'un temps qui ne viendra point peut-être? Nous passons ici-bas comme l'hirondelle, cherchant chaque jour la vie de chaque jour, et comme elle, quand l'hiver approche, une force mystérieuse nous attire en de plus doux climats.

Qu'est-ce que ceci, mon père ? on dirait un mort serré dans son linceul, ou un enfant enveloppé de ses langes ?

Mon fils, c'était un ver rampant, ce sera bientôt une fleur vivante, une forme aérienne, qui, diaprée des plus vives couleurs, montera vers les cieux.

Oh 1 qui me rendra ma vallée natale et mes rochers, et les grands pins semés sur leurs pentes, et les prés verdoyants où, dans une eau limpide cachée sous l'herbe en fleur, mes pieds se mouillaient à la fonte des neiges ?

Entre la terre et moi, pauvre enfant de la montagne, ils ont mis une épaisse muraille et des barreaux de fer.

Quand je parus devant eux, ils me dirent : De quoi vis-tu?

De mon travail, mais tous à présent le refusent, et je n'ai plus qu'à mourir de faim.

Tu meurs de faim! Délit. Et ta demeure? As-tu une demeure?

Toutes les portes m'étant fermées faute d'argent, le soir venu, je cherche un abri là où me conduit la Providence.

Tu n'as point de demeure ! Délit. La loi est expresse, la prison.

Imposteurs, qui vous dites les disciples du Fils de l'homme, de celui qui, traversant ce monde, pauvre et abandonné, n'y eut pas une pierre pour reposer sa tête, voyez au-dessus de vous son image s'animer, sa bouche s'ouvrir avec une sainte colère, pour vous maudire et maudire vos lois.

Est-ce que l'air et le soleil ne sont pas à tous ? Est-ce que Dieu a bâti des geôles pour aucune de ses créatures?

Pâtre de mon pays, réjouissez-vous dans vos humbles cabanes. L'indigence là n'est pas un crime, et le passant y trouve toujours un peu de lait et de pain noir pour apaiser sa faim, et des feuilles sèches pour reposer dessus.

Qu'ils s'écoulaient heureux au milieu de vous, mes frères, les jours de ma jeunesse! Comme mes pensers flottaient mollement dans le vague de l'âme assoupie, lorsque assis sur la pelouse, au pied d'une roche vêtue de mousse verte, j'aspirais l'odeur enivrante de nos plantes parfumées, et prêtais l'oreille au doux chant de la grive, au bruit du torrent qui roulait et se brisait sur les cailloux au fond du ravin !

Comme ces souvenirs se pressent en moi! Je vois les nuages légers fuir sur les flancs des monts, se

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plier et replier en mille formes bizarres, puis monter vers leur crête et l'entourer d'un noir diadème.

Qu'est-ce là-haut que ce point perceptible à peine? C'est l'aigle qui déploie dans l'immensité son vol puissant et calme. Il est libre, lui !

Et le chamois aussi est libre sur ses rocs solitaires, et l'ours est libre dans sa caverne, et l'oiseau dans les bois, et l'insecte dans l'herbe.

Oh ! que ne suis-je l'insecte dans l'herbe, l'oiseau dans les bois, l'ours dans sa caverne, et le chamois sur ses rocs solitaires!

Pas une seule créature qui n'aille et vienne comme il lui plaît, et ne respire sous le ciel un air que nul ne lui mesure.

Il n'en est pas ainsi du pauvre ; le pauvre est proscrit, il est le paria de la création.

Qui me l'eût dit, ô mon Dieu ! que je pleurerais d'être homme ?

Au fond d'une petite anse, sous une falaise creusée à sa base par les flots, entre les rochers où pendaient de longues algues d'un vert glauque, deux hommes, l'un jeune, l'autre âgé, mais robuste encore, appuyés contre une barque de pêcheur, attendaient la marée qui montait lentement, à peine effleurée par une brise mourante. Se gonflant près du bord, la lame glissait mollement sur le sable avec un murmure faible et doux.

Quelque temps après, on voyait la barque s'éloigner du rivage et s'avancer vers la haute mer, la proue relevée, laissant derrière elle un ruban d'écume blanche.

Le vieillard, près du g-ouvernail, regardait les voiles qui tantôt s'enflaient, tantôt s'affaissaient, comme des ailes fatiguées. Son regard alors semblait chercher un signe à l'horizon et dans les nuées stagnantes. Puis, retombant dans ses pensées, on lisait, sur son front bruni, toute une vie de labeur et de combat soutenu sans fléchir jamais.

Le reflux creusait dans la mer calme des vallons oii se jouait la pétrelle gracieusement balancée sur les ondes luisantes et plombées. Du haut des airs, la mauve s'y plongeait comme une flèche, et sur la pointe noire d'un rocher le lourd cormoran reposait immobile.

Le moindre accident, un léger souffle, un jet de lumière, variait l'aspect de ces scènes changeantes. Le jeune homme, replié en soi, les voyait comme on voit en songe. Son âme ondoyait et flottait au bruit du sillage, semblable au son monotone et faible dont la nourrice endort l'enfant.

Soudain, sortant de sa rêverie, ses yeux s'animent, l'air retentit de sa voix sonore :

Au laboureur les champs, au chasseur les bois, au pêcheur la mer et ses flots, et ses récifs et ses orages !

Le ciel au-dessus de sa tête, l'abîme sous ses pieds il est libre, il n'a de maître que soi.

Comme elle obéit à sa main, comme elle s'élance sur les plaines mobiles, la frêle barque qu'animent les souffles de l'air!

Il lutte contre les vagues et les soumet, il lutte contre les vents et les dompte. Qui est fort, qui est grand comme lui !

Où sont les bornes de ses domaines? Quelqu'un

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les trouva-t-il jamais? Partout où s'épanche l'Océan, Dieu lui a dit : Va, ceci est à toi.

Ses filets recueillent au fond des eaux une moisson vivante. 11 a des troupeaux innombrables qui s'engraissent pour lui dans les pâturages que .recouvrent les mers !

Des fleurs violettes, bleues, jaunes, pourprées, éclosent en leur sein, et, pour charmer ses regards les nuages lui offrent de vastes plages, de beaux lacs azurés, de larges fleuves, et des montagnes et des vallées, et des villes fantastiques, tantôt plongées dans l'ombre, tantôt illuminées de toutes les splendeurs du couchant.

Oh! qu'elle m'est douce, la vie du pêcheur! que ses rudes combats et ses mâles joies me plaisent!

Cependant, ma mère, quand, la nuit, le grain tout à coup ébranle notre cabane, de quelles transes votre cœur est saisi ! Comme vous vous relevez toute tremblante pour invoquer la Vierge divine qui protège les pauvres matelots!

A genoux devant son image, vos pleurs coulent pour votre fils poussé par le tourbillon dans les ténèbres, vers les écueils où l'on entend les plaintes des trépassés mêlées à la voix de la tempête.

Voici ce que j'ai dit, moi le Seigneur Dieu : Malheur aux nations qui m'oublient, aux peuples

qui rompent avec moi !

Parce que tu m'as banni de tes pensées et rejeté

de ton cœur, que tu n'as voulu d'autre maître que

toi-même ;

Parce que tu t*es enveloppé dans ton orgueil comme un roi de théâtre dans son manteau de pourpre ;

Parce que tu as choisi les sens pour tes conseils, que tu as dit aux convoitises : Soyez ma loi; et à la matière : Sois mon bien;

Parce que tu as renoncé à tout ce qui te faisait grand ;

J'ai versé sur toi des ténèbres froides, pleines de vains fantômes; je t'ai envoyé l'esprit de vertige, et l'esprit de mensonge, et l'esprit de peur.

Je t'ai ôté l'intelligence et jusqu'au désir de la liberté.

Du cloaque où croupissent et fermentent les balayures de tes cités, les consciences corrompues, les âmes pourries, j'ai fait monter ce qu'il y a de plus vil, de plus abject, de plus immonde pour dominer sur toi.

Je t'ai abaissé au-dessous de ce que jamais on vit de plus bas. Je t'ai courbé sous le fouet et le bâton : je t'ai rendu enviable le sort même de la bête de somme, qu'on n'enferme point en des cachots, qu'on ménage, parce qu'elle a un prix.

Je t'ai jeté comme un jouet aux autres peuples, je t'ai livré à leur insulte et à leur risée. En passant, ils te regardent avec dédain gisant à terre, et te poussent du pied. Réponds-moi, est-ce assez d'opprobre?

Une fièvre ardente dévore tes entrailles, et, pour trouver la source où s'apaisera ta soif, tu t'en vas sous le soleil, pauvre insensé, fouillant et creusant le sable brûlant.

La faim dévore tes fils et tes filles; on les a vues, pour vivre, ramasser dans la boue le pain.

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Est-il une misère qui ne soit tienne? une douleur qui ne pèse sur ton corps, sur ton âme, une honte que l'on t'ait épargnée?

Mon joug t'importunait, tu l'as secoué, tu m'as renié pour père : te voilà tel que tu l'as voulu, sans autre règle que tes appétits, sans autre lumière que leurs ténèbres, sans autre force que celle de tes muscles et de tes os.

Tu t'es fait brute, on te traite comme la brute. Ceux qui ont dit : Faisons de lui notre proie, enfoncent dans ta chair leurs ongles aigus. Crie à tes prophètes qu'ils te sauvent s'ils peuvent.

Comprendras-tu enfin que la vie vient de moi, qu'elle est le souffle même de ma bouche ?

Ouvre les yeux, suscite en ton cœur une sincère repentance, et j'étendrai ma main, la main qui t'a frappé, et elle te relèvera, et tes oppresseurs à leur tour sentiront le poids de ma justice, et tu seras encore le peuple de mon choix, le peuple que tous les autres, dans l'attente de l'avenir mystérieux, regarderont avec espérance.

Ils se sont dit : Nous détruirons le Bien, nous en étoufferons le germe, même au fond des âmes. Que si quelqu'un ose élever la voix pour le défendre, pour en rappeler aux hommes le souvenir, nous l'ensevelirons dans nos cachots comme un malfaiteur, car nous avons la force, ou nous lancerons sur lui la meute affamée qui garde les abords du temple du Mal, qui, pour le morceau de pain qu'on lui jette dans la boue, aboie l'outrage et le mensonge.

Insensés ! et quand vous feriez aujourd'hui ce

que la mort fera demain, auriez-vous donc vaincu? Le Bien, est-ce un homme ? Le Bien, c'est moi, dit le Seigneur Dieu.

Lorsque le Juste, cloué sur la croix, expira entre deux voleurs, les puissants d'alors, les politiques, les hypocrites, ceux qui dévoraient le peuple comme on dévore un morceau de pain, crurent à leur triomphe. Le lendemain les échos, d'un bout de la terre à l'autre, se renvoyaient une voix de salut sortie de la tombe du supplicié.

Pourquoi courez-vous après des ombres ? Pourquoi oubliez-vous votre véritable fin ?

Des lueurs trompeuses, des voix mensongères vous attirent en des lieux stériles et désolés, où l'espérance elle-même s'éteint dans une nuit éternelle.

Les besoins de la chair, qui ne le sait? doivent être satisfaits; c'est la condition de l'existence. Mais les besoins, est-ce tout? Les appétits, est-ce tout?

N'êtes-vous que corps, pour chercher dans le corps le bien sans bornes, immense, auquel vous aspirez ?

Demain, que sera ce corps ? Un peu de cendre. Il s'en va chaque jour vers la fosse. Est-ce là la route de vos désirs ?

La bête elle-même ne s'ensevelit pas tout entière dans les sens et les jouissances des sens. Elle a des instincts plus élevés, des joies plus intimes. Elle vous montre de loin, sans le connaître, le but vers lequel vous devez marcher.

Voulez-vous descendre au-dessous d'elle ? et si

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vous le voulez, de quoi vous plaig-nez-vous? Se courbe-t-on si bas sans malaise ? Peut-on combattre sa nature, la tuer sans souffrir?

Ce spectre noir, informe et muet qui vous étouffe dans ses embrassements, savez-vous son nom ? 11 s'appelle Matière.

Dis-leur ceci, car j'ai pitié de ce pauvre peuple.

Le corps ce n'est pas l'homme, mais l'enveloppe de l'homme.

La vie, ce n'est pas le manger et le boire, mais l'intellig-ence et l'amour.

Les derniers êtres de la Création mangent et boivent, et cela suffit ; l'homme pense, aime, se dévoue, se donne, pour que je me donne à lui, et qu'il trouve en moi, dans le Vrai, dans le Bien, dans le Beau, l'aliment de son âme, de ce par quoi il vit réellement.

Qu'est-ce que le reste ? Peu de chose. Cherchez premièrement ma justice, et vous le recevrez de surcroît.

Malheur à qui erre au fond de la vallée, sur le bord des eaux croupissantes ! Les épis destinés à apaiser votre faim ne croissent pas dans la fange ; j'ai semé sur les lieux hauts le grain qui vous nourrira.

A l'heure où l'Orient commence à se voiler, où tous les bruits s'éloignent, il suivait lentement, le long des blés jaunissants déjà, le sentier solitaire.

L'abeille avait regagné sa ruche, l'oiseau son gîte nocturne ; les feuilles immobiles dormaient sur leur tige ; un silence triste et doux enveloppait la terre assoupie.

Une seule voix, la voix lointaine de la cloche du hameau, ondulait dans l'air calme.

Elle disait : Souvenez-vous des morts.

Et, comme fasciné par ses rêves, il lui semblait que la voix des morts, faible et vague, se mêlait à cette voix aérienne.

Revenez-vous visiter les lieux oii s'accomplit votre rapide voyage, y chercher les souvenirs de douleurs et de joies qui ont passé si vite ?

Comme la fumée qui sort de nos toits de chaume et se dissipe soudain, ainsi vous vous êtes évanouis.

Vos tombes verdissent là-bas sous le vieil if du cimetière. Quand les souffles humides du couchant murmurent entre les hautes herbes, on dirait des esprits qui gémissent. Epoux de la mort, est-ce vous qui tressaillez sur votre couche mystique ?

Maintenant vous êtes en paix : plus de soucis, plus de larmes ; maintenant luisent pour vous des astres plus beaux ; an soleil plus radieux inonde de ses splendeurs des campagnes, des mers éthérées et des horizons infinis.

Oh ! parlez-moi des mystères de ce monde que mes désirs pressentent, au sein duquel mon âme, fatiguée des ombres de la terre, aspire à se plonger. Parlez-moi de Celui qui l'a fait et le remplit de lui-même, et seul peut remplir le vide immense qu'il a creusé en moi.

Frères, après une attente consolée par la foi, votre heure est venue. La mienne aussi viendra, et d'autres, à leur tour, la journée de labeur finie, regagnant leur pauvre cabane, prêteront l'oreille à la voix qui dit : Souvenez-vous des morts.

Du Passé et de FAvenir du Peuple

Les idées religieuses déterminent le développement social

Le développement intellectuel, dont le développement religieux est la forme sociale, a produit tous les autres développements ; en d'autres termes, les destinées du genre humain, les destinées du peuple, durant les siècles, ont dépendu de la manière dont on concevait les lois divines de la création et de la nature humaine, de la religion enfin, de laquelle émanait, avec la notion du devoir et du droit, leur détermination théorique et pratique, et ultérieurement l'organisation de la société.

On se figure que le mal, tel qu'il apparaît dans l'histoire, dérive tout entier des passions ; il n'en est rien. Les passions troublent l'ordre existant quel qu'il soit, mais ce ne sont pas elles qui le constituent, elles n'ont pas cette puissance. Il est le résultat nécessaire des idées, des croyances reçues. Aussi les passions se montrent-elles tou-

jours les mêmes à toutes les époques, et néanmoins, aux époques diverses, l'ordre établi change, et quelquefois fondamentalement. Les passions n'étaient ni différentes, ni moins fortes, certes, ni moins nombreuses au Moyen-Age qu'à Rome sous la république et sous les empereurs ; elles ne sont aujourd'hui, ni moins nombreuses, ni moins fortes qu'au Moyen-Age, ni différentes non plus ; leurs effets sont les mêmes, et cependant quelles profondes modifications dans la société ! Quelle distance de l'état présent du peuple à son état ancien, alors que l'esclavage, ou le servage qui succéda, écrasaient de leur poids une portion si considérable de la famille humaine ! C'est pourquoi toute réforme qui se bornerait à combattre les passions, à leur opposer de nouvelles barrières, quelque utile, quelque nécessaire que soit ce genre d'action, ne produirait que peu de fruits, parce qu'elle laisserait subsister la cause radicale, et, pour ainsi dire, organique des maux auxquels on voudrait remédier. Tout découle du principe générateur des institutions, le but de l'activité et sa règle, le droit, le devoir, les opinions, la conscience et les mœurs publiques ; et ce principe premier, c'est la Religion qui le pose, ou plutôt, il est la Religion même, ou la conception généralement admise de Dieu, de l'univers et de l'homme.

Le droit chrétien mène à l'affranchissement complet et universel

Après une lutte de dix-huit cents ans contre le droit de la force, le droit chrétien fondé sur l'unité

DU PASSi": ET i)i: i/am.mh ul viAVLi: .'i33

de nature triomphe définitivement. La royauté avait de proche en proche absorbé les pouvoirs qui, à différents degrés, pesaient sur le peuple, et par là elle avait servi la cause de l'humanité, quoiqu'à son insu, car elle croyait n'avoir combattu que pour elle-même. Réduits à leur plus simple expression, maintenant les deux droits sont en présence, le droit du peuple ou le droit de tous, le droit de la royauté ou le droit d'un seul. Un dernier combat décidera lequel doit prévaloir. La royauté succombe et ne pouvait ne point succomber. C'était le monde ancien qui achevait de se retirer devant le monde nouveau, dont le Christianisme avait préparé la naissance.

Et voyez quel espace a été parcouru. A l'origine de ce grand mouvement, le peuple était esclave : le voilà souverain. Il y aura bien sans doute encore des résistances, mais toujours plus faibles, comme les vagues qui s'abaissent peu à peu après la tempête. L'affranchissement complet, universel, est proclamé. Plus de distinction de famille ni de race, plus de classes, plus de privilèges politiques ou civils; ni maîtres, ni serfs, mais des frères unis par les mêmes devoirs. L'égalité, la liberté, tel est le droit reconnu, le droit qui devra régner désormais.

Mais ce droit, abstraitement admis, n'existe encore que dans l'esprit, dans la conscience; il manque d'un corps, pour ainsi parler. Qui le lui donnera ? qui le réalisera dans ses conditions extérieures? qui l'organisera?

La science seule ne saurait réaliser le droit reconnu, l'égalité, la liberté, car ce droit ne dérive pas d'elle; elle n'en a pas en soi le principe gêné-

rateur, ni celui du devoir : tout au contraire, la nature, où tout est relatif et dépend de causes nécessitantes, c'est l'inégalité, la fatalité.

Le devoir, le droit ont leur racine dans les lois spirituelles des êtres. Aussi, quand la science a prévalu, quand, par une réaction contre le spiritualisme chrétien, on n'a plus admis d'autres lois que celles qui président aux phénomènes physiques fatalement enchaînés les uns aux autres, ou les lois propres de la nature, le droit et le devoir, impossibles à comprendre, ont été explicitement niés, ou remplacés de fait par les théories matérialistes de V utile, qui ont enfanté avec la fureur des jouissances sensuelles, l'égoïsme pratique, lequel, en ce moment plus que jamais, tend à dissoudre la société, et la livre de nouveau, mais passagèrement, au droit aveugle de la force, qu'avaient engendré les antiques religions de la nature.

Critique du socialisme

et du cottîttiunisnie

Déterminer les moyens par lesquels le prolétaire pourra venir à se créer la propriété qui lui manque et à compléter de la sorte son affranchissement, tel est, dans l'ordre extérieur, le problème à résoudre; et ce n'est pas seulement la raison pure avec sa logique rigoureuse, c'est l'histoire tout entière qui le pose ainsi, comme nous l'avons montré.

Comprend-on que quelques-uns aient cru sérieu-

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sèment le résoudre en proposant Tabolition absolue de la propriété? Ce n'est pas là, certes, un des phénomènes les moins extraordinaires de notre siècle.

Mais, sans demander nettement, formellement l'abolition de la propriété, on peut également la détruire en repoussant l'appropriation, qui de fait en est inséparable. Et ceci nous conduit à examiner les deux systèmes connus sous le nom de communisme et de socialisme.

Le premier se résout dans le second par la nécessité d'organiser la communauté même, de diriger les travaux de chacun et de tous de manière qu'ils soient en harmonie avec les besoins, et les coordonner à un plan général, et d'en distribuer les produits d'après une règle convenue; ce qui implique une hiérarchie de fonctions et conséquemment de fonctionnaires. Le socialisme, d'une autre part, se résout dans le communisme, puisque chacun individuellement n'a droit qu'à ce que la société lui attribue selon ses œuvres, dont elle seule est juge.

Il est clair d'abord que dans ces deux systèmes, tellement connexes qu'ils n'en font qu'un, la propriété n'existe que de nom, elle se réduit quant à l'individu, ravalé dès lors au niveau de l'animal, à la simple possession, et encore à une possession non transmissible, non accumulable, et par conséquent hors de la nature et de ses lois, à moins que l'on ne descende au-dessous des animaux mêmes.

Passons toutefois; souvenons-nous seulement que, la propriété étant la condition nécessaire de la liberté, le problème à résoudre, le problème de

raffranchissement réel et complet du prolétaire, consiste dans la détermination des moyens par lesquels il pourra parvenir à se créer une propriété.

Pour que la liberté soit individuelle, et la liberté est individuelle, ou elle n'est pas, il faut donc que la propriété, selon son essence, soit individuelle aussi. Or, la propriété individuelle peut rencontrer deux obstacles divers : sa formation peut être empêchée soit par l'extension abusive de la propriété individuelle elle-même, qui, concentrant aux mains de quelques-uns la matière de la propriété, ne laisse plus rien qui puisse être la propriété des autres ; soit par l'extrême degré de cet abus même, qui concentre dans les mains de l'Etat la propriété tout entière.

Or, c'est précisément là ce que font le communisme et le socialisme. La concentration absolue de la propriété entre les mains de l'Etat est le moyen qu'ils proposent pour abolir le prolétariat et affranchir le prolétaire ; de sorte que, réduits à leurs termes les plus généraux, le problème à résoudre et la solution qu'en donnent ces deux systèmes peuvent être exprimés ainsi :

Problème : Trouver une organisation où tout le monde soit propriétaire.

Solution : Etablir une organisation où nul ne soit propriétaire.

Ou bien :

Problème : Réaliser les conditions de la liberté universelle.

Solution : Constituer la base d'un esclavage universel.

Mais passons encore.

DU PASSK i:t I)i: i/avkmh dc i'ixi'm: 'SM

Voilà rEcat seul propriétaire. Mais qu'est-ce que l'Etat ? Un être d'abstraction, à moins que par l'Etat on n'entende les chefs de l'Etat, et bien évidemment ce seront ceux-ci qui auront de fait la disposition de la propriété commune, la disposition non-seulement des choses, mais aussi des personnes, pour que la production nécessaire soit assurée. Or, soit qu'établis à la manière des antiques sacerdoces ils ne relèvent que d'eux-mêmes, soit qu'on les suppose élus, toujours est-il qu'aussi longtemps qu'ils posséderont le pouvoir, ils seront à l'égard des gouvernés dans la position du maître ancien, ou du colon de nos jours à l'égard de ceux qui, placés sous son commandement, dépendent de lui quant à leur travail et à la rétribution de leur travail, font ce qu'on leur ordonne, reçoivent ce qu'on leur alloue, sans débat aucun, avec une passive et muette soumission. Or, qu'est-ce que cela, sinon l'esclavage ? Donc toujours l'esclavage. On y retombe à chaque pas : il est le système tout entier.

Notez bien que nous le prenons sans contester, tel qu'on nous le présente, admettant que l'institution marchera régulièrement comme on l'a conçue. Mais, de bonne foi, croit-on que des êtres humains, en possession d'un pareil pouvoir qui leur livre tout, personnes et choses, n'en useront que suivant la justice, s'oubliant eux-mêmes, pour ne songer qu'au bien de tous? que, plus puissants qu'aucun souverain ne le fut jamais chez les peuples les plus asservis, leur puissance sera une garantie contre les abus de leur puissance même ? qu'ils ne la tourneront point à leur avantage personnel, ne voudront

338 LAMENNxVIS

point Timmobiliser dans leurs mains et la perpétuer dans leur race ? que, de maîtres, ils consentiront à devenir esclaves à leur tour? Vraiment, ce serait avoir une haute idée de leur vertu, et que justifie merveilleusement Texpérience. Rêveurs ! comment ne voyez-vous pas que vous allez tout droit au rétablissement des castes ? Encore la société serail-elle trop heureuse de s'arrêter là, car votre système, pleinement réalisé, la ferait descendre bien au-dessous.

Quoi qu'il en soit, ce système s'établit, on le suppose. Aussitôt naît une nouvelle question sur laquelle socialistes et communistes se divisent entre eux. La répartition des produits du travail ou de la richesse commune se fera-t-elle selon le principe d'une égalité absolue, ou dans une proportion inégale déterminée pour chacun d'après sa capacité et d'après ses œuvres ?

Dans cette dernière hypothèse, on change la base primitivement admise du droit ; il ne repose plus sur l'unité de la nature ; on le transporte de l'ordre spirituel dans l'ordre matériel : car les différences de capacité dérivent des différences d'organisation, et, à capacité égale, les différences des œuvres dérivent des différences des forces, c'est-à-dire encore des différences d'organisation. De plus, l'appréciation des différences de capacité est à peu près purement arbitraire. Car comment apprécier avec certitude les degrés de capacité, et la supériorité relative des capacités diverses ? Comment, dès lors, classer équitablement les hommes d'après cette capacité, qui n'a aucune mesure certaine ?

Donc, pour base de la société le fatalisme de la

DU PASSK KT I)i: i/aVEMU 1)1 l'II l'I.K XVd

matière et le droit de la force qui en découle, pour règle l'arbitraire, et pour conséquence la destruction radicale de toute liberté, le double esclavage de la nature et de l'homme.

Se replace-t-on, au contraire, dans le principe d'égalité absolue, les lois de la nature opposent un obstacle invincible à sa réalisation, et les efforts par lesquels on tente de surmonter cet obstacle conduisent à l'abolition du droit même ou à l'abolition de la liberté, qui en est l'expression directe, nécessaire ; parce qu'en lut*e contre la nature, on est obligé de la combattre par ce qui seul a action sur elle, la force physique, la force aveugle et fatale. Aussi, parmi ceux qui se posent ce but d'égalité rigoureuse, absolue, les plus conséquents concluentils, pour l'établir et pour la maintenir, à l'emploi de la force, au despotisme, à la dictature, sous une forme ou une autre forme.

Pour que l'égalité des biens fut possible, il faudrait qu'une pareille égalité existât dans tout le reste. Car eût-on réussi à la réaliser un moment, le moment d'après elle ne subsisterait plus : elle formerait un équilibre instable altéré sans cesse par les inégalités naturelles.

C'est pourquoi les partisans de l'égalité absolue sont d'abord contraints d'attaquer les inégalités naturelles, afin de les atténuer, de les détruire s'il était possible, ce qui, pour l'observer en passant, serait détruire la société même en détruisant la variété des aptitudes et des penchants. Ne pouvant rien sur les conditions premières d'organisation et de développement, leur œuvre commence à l'instant oii l'homme naît. L'Etat alors s*en empare

340 lami:nnais

pour le placer en des conditions de développement intellectuel, moral et physique, égales pour tous, ce qui l'oblige à le soustraire à toute autre influence que la sienne, et conséquemment à déterminer les doctrines qui devront être enseignées exclusivement : les notions du Vrai et du Bien, la Religion, le droit, le devoir, la science. Le voilà donc maître absolu de l'être spirituel comme de l'être organique. L'intelligence et la conscience, tout dépend de lui, tout lui est soumis. Plus de famille, plus de paternité, plus de mariage dès lors. Une servitude universelle et si profonde que rien n'y échappe, qu'elle pénètre jusqu'à l'âme même. Les socialistes, qui rejettent cette égalité absolue, n*en sont pas moins conduits aux mêmes conséquences pour conserver, au sein de leur hiérarchie arbitraire, une apparence de droit égal, et surtout parce qu'étant chargés directement de pourvoir à toutes les nécessités sociales, de quelque ordre qu'elles soient, il faut bien que le pouvoir, en chacun de ces ordres, exerce une autorité souveraine.

En ce qui touche les choses matérielles, l'égalité ne saurait s'établir d'une manière tant soit peu durable par le simple partage. S'il s'agit de la terre seule, on conçoit qu'elle puisse être divisée en autant de portions qu'il y a d'individus ; mais le nombre des individus variant perpétuellement, il faudrait aussi perpétuellement changer cette division primitive, qui ne détruirait d'ailleurs en aucune manière l'inégalité, puisqu'elle laisserait subsister celle des produits sur une égale étendue de sol, de qualité égale, en raison de la différence d'indus-

DU PASSK KT DE i/aVKMH DU l'KUI'LK 'Ml

tries et de circonstances fortuites. En outre, la possession ayant pour condition le travail, chacun dès lors étant obligée de cultiver sa terre, plus de métiers, plus d'arts, par conséquent, plus de culture même, la mort totale de la société et l'extinction de toute vie.

Que si, comme le principe y force, on étend la division égale à tous les genres de propriétés, qu'on veuille établir l'égalité réelle des fortunes, la défendre contre tout ce qui tend à l'altérer, la production individuelle plus grande, la consommation moindre, l'accumulation, l'épargne, etc., on retombe inévitablement dans une organisation sociale, telle que toute propriété individuelle étant abolie, il n'existe plus d'autre propriétaire ou d'autre possesseur de droit que l'Etat, lequel prescrit à chaque individu un travail égalj quoique divers, et attribue à chacun une portion e^a/e des fruits, quels qu'ils soient, du travail commun; veillant, du reste, pour que l'égalité ne soit pas détruite, à ce qu'il ne se fasse aucune épargne, aucune accumulation, aucun échange même, entaché d'inégalité.

Or, ce mode de possession, s'il est volontaire, est celui du moine astreint par ses vœux à la pauvreté comme à l'obéissance; encore, dans les ordres même les plus sévères, lui permet-on un petit pécule dont il peut disposer à son gré. S'il n'est pas volontaire, c'est celui de l'esclave, là où rien ne modifie la rigueur de sa condition; nous disons trop peu, c'est celui de la bête de somme, qui, après avoir accompli la tâche imposée par le maître, reçoit à l'étable la ration qu'il lui a destinée. Tous les liens de l'humanité, les relations

sympathiques, le dévouement mutuel, Téchange des services, le libre don de soi, tout ce qui a fait le charme de la vie et sa grandeur, tout, tout a disparu sans retour. Si ce chapitre n'était déjà trop étendu, peut-être nous montrerions que le système économique des fouriéristes, à quelques idées pratiques près, qui pour le fond ne leur sont même pas propres, n'apporte aucun changement à l'ordre présent des choses, en laisse subsister tous les vices, n'est enfin, sous une forme plus voilée, que le mal même dont on cherche le remède; et que, d'ailleurs, en contradiction avec les lois supérieures, les lois morales de la nature humaine, il renferme de nombreuses et radicales impossibilités.

Conclusion : les moyens proposés jusqu'ici pour résoudre le problème de l'avenir du peuple aboutissent à la négation de toutes les conditions indispensables de l'existence, détruisent, soit directement, soit implicitement, le devoir, le droit, le mariage, la famille, et ne produiraient, s'ils pouvaient être appliqués à la société, au lieu de la liberté dans laquelle se résume tout progrès réel, qu'une servitude à laquelle l'histoire, si haut qu'on remonte dans le passé, n'offre rien de comparable.

La richesse doit dépendre du travail

Le travail est indispensable à la production de la richesse. Que tout travail fût suspendu seulement deux années, que resterait-il de la richesse actuellement existante? Rien, ou presque rien. La terre

DU PASSÉ ET DE l'aVENIU DU PEUPLE 343

stérile pour l'homme, lui refuserait la subsistance, et tout ce qui sert à l'entretenir et aux commodités de la vie étant consommé, la misère serait plus profonde que ne l'est celle des sauvages abaissés au dernier degré de l'échelle humaine. C'est donc vous qui reproduisez journellement la richesse, dont bientôt sans cela on chercherait en vain quelque trace. La vraie cause du mal est donc beaucoup moins dans la mauvaise distribution de la richesse déjà produite, que dans la répartition vicieuse de la richesse reproduite journellement. Or, cette répartition vicieuse, progressivement améliorée, deviendra de plus en plus équitable, sitôt qu'ayant conquis la pleine jouisssance de vos droits personnels et de vos droits politiques, vous concourrez, avec un esprit de justice et de sagesse, à la confection de la loi. Car alors ce ne sera plus le travail qui dépendra de la propriété, mais la propriété qui, selon l'ordre naturel des choses, dépendra du travail ; et c'est pourquoi nous avons dit : « Le travail affranchi, maître de soi, maître du monde. »

Mais qu'est-ce que le travail affranchi, maître de soi?

C'est le travail dégagé des entraves qui maintenant le rendent plus ou moins improductif pour le travailleur.

Et premièrement, entraves légales. Les lois, en effet, les lois telles surtout qu'elles sont appliquées, ne permettent pas aux travailleurs de débattre librement leurs intérêts avec les acheteurs de travail; elles les livrent à ceux-ci, elles les constituent à leur égard en un véritable état de servage.

Or, ces lois oppressives peuvent être abolies en

un quart d'heure. Les chaînes qu'a formées l'égoïsme se briseront d'elles-mêmes dès que le peuple souverain les touchera du doigt.

Secondement, entraves intellectuelles. Le travail a deux éléments, la force physique, la force brute, et l'intelligence qui la dirige. Plus l'intelligence est développée et l'instruction acquise étendue, plus le travail est productif. Or, l'instruction manque au travailleur, et à cet égard encore il est de fait dans un état de servage. Il en sortira par l'institution d'un vaste enseignement gratuit, qui devra comprendre l'intruction générale et l'instruction professionnelle.

Troisièmement, entraves matérielles. Le travailleur, légalement libre et possédant la mesure d'instruction que sa capacité native lui aurait permis d'acquérir, ne serait pas affranchi pour cela; il ne serait pas maître de soi, de son travail, si la matière à laquelle il faut qu'il applique son travail, l'instrument qui le rend possible, si le capital enfin ne lui était pas directement accessible.

Quiconque peut fournir une valeur, un gage, une hypothèque réelle, trouve aisément un capital équivalent, ou à peu près. Mais cette hypothèque, ce gage, comment le travailleur le fournira-t-il ? Il n'a, nous le répétons, que son travail, son travail futur. Point de capital donc pour le travailleur, à moins que le travail futur, acquérant une valeur vénale, ne devienne échangeable contre le capital, ou ne devienne un gage, une hypothèque réelle.

DU PASSK ET DK i/aVENIH 1)1 l'JJIM.i; 'M']

Nécessité de l'associalion

Or, nous le disons avec assurance, après de longues et mûres réflexions, rien de plus facile en soi, quand on le voudra véritablement. On peut même atteindre ce but par des combinaisons diverses qui, sans porter le plus léger trouble dans ce qui est, sans inquiéter en aucune manière la propriété acquise, qu'il importe, au contraire, de préserver de tout ébranlement, parce qu'elle est le capital même, offriraient un moyen progressivement plus efficace de soulager la pauvreté et les misères accidentelles qui, quoi qu'on fasse, subsisteront toujours, mais toujours aussi moins nombreuses. Toutefois aucun de ces biens ne peut être obtenu que par l'association. Elle est la base indispensable de toute amélioration possible. On sent, au reste, que nous ne saurions entrer ici dans aucuns détails. Ce n'est pas l'objet de cet écrit, oii nous nous sommes proposé uniquement de déterminer les conditions générales de la solution du problèm.e de l'avenir du peuple.

La société lui doit la liberté légale, l'instruction nécessaire au développement de l'intelligence, l'aliment de l'esprit, le capital qui lui assurera réellement et non fictivement la propriété de son travail. Voilà ce qu'elle doit, ce qu'elle peut lui donner; mais elle ne peut que cela. Le reste dépend du peuple lui-même, de lui seul. Des moyens d'instruction ne sont pas l'instruction, il faut qu'il l'acquière par un labeur continu, incessant. Un capital sans l'expérience, les connaissances variées

qu'en nécessite rigoureusement l'emploi, que produirait-il? à quoi profiterait-il? Infécond entre les mains inhabiles auxquelles on l'aurait imprudemment confié, il périrait bien vite sans fruit pour personne. Le bien voulu, le bien qui, certes, s'accomplira malgré les résistances égoïstes, ne s'accomplira donc qu'à l'aide du temps, par un mouvement graduel, qui est celui du progrès en toutes choses, et le mouvement même de la vie, son expansion dans l'univers.

Amschaspands

et Darvands

De Tabus des grands mots

Lettre d'EghetescIi, génie (te la corruption, à Astouîad^ génie qui ne pense que le mal.

J'ai observé que cette race des hommes, légère et bavarde, aime les grands mots. Ils en font comme une sorte de voile qu'ils étendent au-dessus de leurs sottises, de leurs vices, de leurs turpitudes, de leurs crimes ; et, sous cet abri, il n'est rien qu'ils n'osent, qu'ils ne se permettent avec une facilité si naïve, un goût si vrai, si pur du bien conçu à notre manière, que, pour les égaler à nous, il ne leur manque guère que de mieux savoir ce qu'ils font, de le contempler d'un regard plus ferme, de lever un front plus hardi : car se cacher et si gauchement encore, c'est avouer un reste de honte, c'est une lâcheté, et une lâcheté bête.

Toutefois, je n'approuve pas qu'on les tracasse trop sur ce point, qu'on les pousse brutalement à une perfection que n'admet pas leur nature peut-

être : on pourrait les faire reculer, et c'est l'effet que produisent avec leur zèle impétueux et sot quelques Darvands écervelés, qui, non contents des actes, veulent encore des paroles, une ouverte profession de notre dogme. Ces âpres exigences gâtent tout, compromettent tout. Quand les hommes ont livré leur âme, leur demander encore leur langue, cela les choque. Ils veulent demeurer maîtres de celle-ci, maîtres, selon les caprices qui les guide, ou le calcul qui les détermine, d'agir d'une façon et de dire d'une autre. Ils trouvent à cela un certain plaisir que je ne blâme point, tout au contraire; c'est une semence à cultiver; autrement, détachée de notre couronne, l'hypocrisie y laisserait un vide impossible à remplir. D'ailleurs, c'est par elle qu'on arrive le plus aisément à ses fins, chez cette bizarre espèce humaine, où chacun dupe les autres et se dupe soi-même par des mots.

Je lui en laisse donc tant qu'elle veut, des mots; je m'en tiens aux choses, je ne m'applique qu'à elles. Pourquoi pour si peu effaroucher ces oiseaux niais? Je leur dis, moi, arrangez vos phrases, criez-les bien haut, remplissez-en toutes les oreilles, puisque ce bruit leur plaît. Montez aux clochers, carillonnez-y vos maximes et vos sentences et vos apophtegmes, assourdissez-en la multitude ravie et béante. Rien de beau, mes amis comme cette morale en l'air que promènent les vents et qui va se perdre dans les nuages. Voilà ce que je leur dis : et, en effet, Astouïad, je ne vois pas ce que nous gagnerions à leur refuser cette satisfaction innocente, et à nous priver, nous, du spectacle si divertissant de cet ineffable ridicule.

AMSCHASPA.NDS I:T DAHVANDS .'i49

Car, tandis qu'ils exercent sérieusement leur cervelle à ce jeu bouffon, qu'ils s'y complaisent, qu'ils s'y admirent, s'empêtrant toutefois à chaque pas dans les ignorances et les inepties qui obstruent les détours obscurs de leur piètre intelligence, nous nous emparons facilement des ressorts principaux de leur volonté, et ils nous les abandonnent sans peine, en règle comme ils croient l'être, par de vaines paroles.

Sous cette voûte de mots, sonore et creuse, je travaille à l'aise. Je m'étends sur leur cœur, je pénètre au dedans, j'y dépose les germes de tout ce qu'Ahriman a mis en moi, je les couve, les échauffe : et quelle joie de les voir prospérer, grandir! quelle volupté de corrompre, ainsi que parlent nos rivaux, l'œuvre d'Ormuzd, sous l'œil des Amschaspands mêmes !

Vm satire du collectivisme

Lettre d'Astoiiïad, le génie qui ne pense que le mal, ù Eghetesch, le génie de la corruption.

Plusieurs, creusant jusqu'au fond des choses, ont fait ce raisonnement superbe. Les hommes souffrent. Pourquoi ? Parce que les uns possèdent trop> et les autres trop peu. Quel remède à cela ? Evidemment que personne ne possède. Alors les différences se fondront et disparaîtront dans une parfaite égalité. Plus de querelles, plus de disputes. Comment voulez-vous qu'on se dispute rien? Dans cette

absence absolue de toute propriété personnelle et individuelle, l'Etat sera la cage, et pas un de ses membres qui ne soit encagé, hors les chefs de l'Etat sous la suprême direction desquels tous les autres tourneront : ce qui formera, sans aucun doute, un spectacle si consolant, si ravissant, que l'univers en pleurera de joie et d'admiration. L'antiquité avait pressenti cette solution philosophique du problème social. Par malheur, sa cage, à elle aussi, était trop étroite.

Tu penseras peut-être qu'après cela il ne reste rien à imaginer. Oh ! tu connais peu mes disciples ; ils ne sont pas gens à s'arrêter en si beau chemin. Ces idées, d'ailleurs si dignes d'eux, ne l'étaient pas assez de moi. J'ai voulu les conduire au delà, leur inculquer une doctrine plus ferme encore et plus substantielle. Ecoute bien.

Deux classes d'hommes : ceux qui jouisssent, ceux qui souffrent ; en d'autres termes, des riches et des pauvres.

D'où vient cela ? Pourquoi des pauvres ? Parce que la quantité des richesses existantes ne permet pas que tous soient riches, et que, réparties plus également, s'il y avait pour les pauvres moins de détresse, il y aurait pour les riches moins de surabondance, moins de caprices satisfaits, ce qui serait manifestement une calamité effroyable, une iniquité révoltante. La pauvreté, au fond, résulte d'un excès de population. Dans son imprévoyance et son outrecuidance, le pauvre ose prétendre à être époux et père ; il ose se créer une famille, malgré la raison qui lui commande impérieusement de s'abstenir. De là un accroissement désordonné de l'espèce,

AMSCHASPANDS ET DAHVANDS 351

un violation des lois naturelles. Or, violer les lois naturelles, c'est proprement ce qu'on nomme crime. Donc le pauvre est coupable de naître, coupable de vivre, coupable surtout de transmettre sa misérable vie. Conséquemment, venir à son secours, ce serait encourag^er, récompenser le crime. Gardezvous-en par-dessus tout, vous qui avez à cœur les intérêts de l'humanité, l'ordre, la justice, la vertu. Etouffez en vous-même la sympathie funeste, la vicieuse commisération qui vous porterait à vous rendre complice d'un délit que vous devez détester et punir. Soyez sans pitié pour le père, la mère et les enfants assez pervers, assez impies pour réclamer ce qu'ils appellent insolemment le droit de vivre.

Ce langage t'étonne, Eghetesch ; tu hésites à le croire possible. Eh bien, tu vas l'entendre de la bouche même des coryphées de l'école à laquelle j'attache ma gloire la plus brillante et la plus solide.

« Reconnaître aux pauvres un droit à l'aumône, c'est les autoriser à exiger l'aumône par force ; c'est anéantir le droit de propriété ('). »

« L'homme qui s'est marié sans avoir l'espérance de nourrir sa famille doit être laissé à lui-même ; son action est immorale, la misère en est la peine naturelle et juste. Livrons donc cet homme coupable à la peine prononcée par la nature ("-). »

Il suit de là qu'à l'origine, l'orsqu'Ormuzd dit aux premiers humains : « Croissez et multipliez, »

(') Duchâtel.

(2) Maltluis.

il leur donna de tous les conseils le plus sot et le plus pernicieux; que la sagesse doit tendre à dépeupler la terre; que, parmi les puissances bienfaisantes, aucune n'a droit à un plus haut rang que la guerre, la famine, la peste, si bêtement décriées; et qu'il avait grandement raison le ministre sublime qui, méditant sur les moyens d'assurer le bonheur de l'empire commis à ses soins, formait le vœu touchant que ses plus belles provinces pussent s'enfoncer dans le sein des mers, et y séjourner vingt-quatre heures seulement.

La richesse n'est pas le bonheur

Lellre de Sapandomad, le génie de la terres à Schahriver, roi d'équilé.

La richesse émousse d'ordinaire la sympathie, incline aux convoitises sensuelles par la facilité dangereuse de les satisfaire. Mais d'une convoitise satisfaite naît à l'instant une autre convoitise, et de celle-ci une autre encore, et ainsi toujours, sans qu'aucune des jouissances qu'elles poursuivent remplisse jamais le vide que l'on cherche à combler. Dédaignées aussitôt que connues, elles ne laissent après elles qu'un profond ennui, des sens usés, une intelligence affaiblie, le dégoût de ce qui nourrit et fortifie l'être moral, et, quand l'hébétement n'est pas complet, de frénétiques efforts pour atteindre ce qui n'est pas, la dévorante faim de l'impossible.

AMS(;nASi>A.M)S i/r taunands 'X/d

Confondre, clans l'esprit du peuple, la richesse avec le bonheur, c'est donc le corrompre et le tromper, c'est, en le dcg-radant par une funeste erreur qui le pousse à tous les désordres que l'égoïsmc enfante, joindre à ses souffrances le tourment d'une jalousie stupide.

Victime d'une grande iniquité, qu'on lui dise qu'elle ne sera pas perpétuelle, que son sort changera, qu'il doit changer, parce qu'il blesse les divines lois d'Ormuzd; que le devoir de tous est de travailler à établir le règne de ces lois oubliées, violées, de combattre le mal, d'effectuer, de préparer le bien par des voies en harmonie avec le bien même. Que cette parole salutaire et pieuse lui soit redite sans cesse, rnon cœur s'en réjouira, car elle n'est que le terrestre écho de la voix qui éternellement retentit dans les cieux.

Mais qu'on lui dise aussi que, quels que soient ses maux, il y peut trouver, s'il le veut, des compensations magnifiques; que, parmi les dons de la suprême Bonté, il en est que nulle puissance ne saurait lui ravir : la paix intérieure, la conscience d'être, par la droite direction de sa volonté, ce que l'ordre veut qu'il soit, l'ineffable douceur d'une mutuelle commisération, d'une fraternité secourable, les affections pures, les saintes joies de la famille, le repos après le labeur, des plaisirs simples, exempts de dégoût et d'amers souvenirs, les peines mêmes, acceptées comme le gage certain d'une félicité qui suivra, d'une vie meilleure vers laquelle la foi, le désir, l'espérance emportent, sur leurs ailes éthérées, l'âme affranchie des liens qui l'enchaînent à la terre.

J'ai va le riche, auguste Amschaspand, dans son faste extérieur et dans les misères qu'il recouvre, je l'ai vu dans l'ivresse de ses fêtes et dans le brutal engourdissement, l'incurable ennui qui le saisit le moment d'après, et je me suis sentie prise d'une pitié immense.

Non, le pauvre ne sait pas ce qu'il envie, il ne sait pas quelle est la part qu'Ormuzd lui a faite dans les biens réels. Combien de foiS; à l'heure où le soleil, oscillant au milieu des vapeurs du soir, rougit de ses derniers rayons le som.met des hauts arbres, à cette heure mystérieuse oii s'endorment les souffles de l'air, où le silence s'étend sur les campagnes veloutées par les ombres, combien de fois, dans mes courses errantes, me suis-je arrêtée, attendrie et pensive, en un recoin de vallon, près d'une rustique chaumière. Il y avait là plus de vrai bonheur que jamais on n'en rencontra dans les palais de l'opulence. Un feu de branchages pétillait sur l'âtre, où la mère préparait le frugal repas de la famille ; de temps en temps, elle se détournait, souriant avec calme aux enfants qui se jouaient au dehors, tandis que le plus jeune, entre les genoux du père assis sur le seuil, immobile comme lui, offrait dans son repos, le doux symbole de la sérénité de cette vie champêtre.

Et peu à peu les objets lointains disparaissaient dans l'air épaissi, et la nuit, de sa main d'ébène, ouvrait aux astres qui forment son cortège, les portes de l'Orient, et des soleils sans nombre blanchissaient le zénith de leur lumière lactée, et les cieux tressaillaient, et les mondes sortaient par myriades des gouffres de l'immensité, et, ravie en

AMSCHASI'ANDS 1;T DAin'ANDS l^'h)

moi-même, je bénissais le Père des êties et j'adorais le mystère éternel de sa puissance et de son amour, en songeant que la frêle créature qui reposait là dans cette pauvre cabane avait en soi quelque chose de plus grand que ces mondes, de plus vaste que les espaces où s'accomplissent leurs évolutions, quelque chose toujours vide, si l'infini même ne le remplit.

L'Cr

Lclirc de Taiick, esprit d'avariée, à lùjheleseh, (jénie de la eorruption du cœur.

On s'est rué sur l'or, on l'a cherché jusqu'au fond des plus sales égouts. On s'est mis, corps et âme, dans une balance, en disant, pesez-moi, payez-moi ; et la plupart s'en sont retournés avec quelques deniers dans la main, ou même rien du tout. C'était bien ce qu'ils valaient, au reste.

L'estime alors a eu son tarif, des plus simples ; et chacun, de tout âge, de tout sexe, de toute condition, de toute dénomination, a pris rang, non d'après les qualités personnelles, la vertu, la probité, l'honneur, le génie, le talent, la science, qu'est-ce que cela ? mais d'après ce qu'il possédait en bons revenus et bons billets dûment hypothéqués : on a valu tant.

Organisée suivant ce tarif, le société offre une image, sinon parfaite encore, du moins aussi exacte qu'on pouvait l'espérer, du type que j'avais conçu

en moi-même. On en a partagé les membres en deux classes caractérisées par une certaine mesure de richesse. Arrivez-vous à cette mesure, vous êtes un homme d'esprit, un homme d'ordre, un conservateur digne d'avoir des droits et de les exercer, un homme évidemment créé pour gouverner les autres, c'est-à-dire pour les exploiter. Restez-vous, si peu que ce soit, en deçà de cette même mesure, vous n'êtes qu'un sot, un brouillon, un barbare (l'heureux mot, Eghetesch ! ), un factieux actuel ou futur, créé non moins évidemment pour être gouverné, exploité. A ta place, imbécile ! et marche droit et point de murmure, ou l'on t'apprendra ton devoir i

Cela n'empêche pas de parler avec une onction touchante, d'égalité, de liberté, de fraternité même. Mes disciples sont tous frères, et comme entre frères on se gêne peu, le fort dit tendrement au faible : Cher frère, j'aime le repos et l'aisance, travaille pour m-oi, travaille le jour, la nuit, et vis sobrement. Je t'y aiderai de mon mieux, par un ensemble de moyens combinés de telle sorte, que, si le courage venait à te manquer, la nécessité viendra au secours de ta vertu chancelante. Il y a même toute une race de frères qu'on achète par philanthropie, à beaux deniers comptant, pour les éclairer, les civiliser, tâche difficile, car ils ont la peau brune. Cependant le fouet est un grand maître, et il y a vraiment lieu de tout espérer de ses leçons.

Mais l'étendue de mon influence apparaît surtout dans un phénomèfie aussi curieux que nouveau. La puissance de l'or fut toujours immense ;

AMSCIIASI'ANDS 1:T DAllVANDS X)7

jusqu'ici néanmoins elle ne s'était jamais, pour ainsi dire, organisée. Aujourd'hui elle réside dans une espèce de corps, qui a ses degrés hiérarchiques, sa discipline, ses lois; corps dont le pouvoir, s'élevant au-dessus de tout autre, domine même le pouvoir officiel de la société. La finance, c'est son nom, gouverne réellement le monde. Elle s'impose aux chefs des Etats, leur commande en maître, dirige à son gré leur politique, fait la paix, la guerre, les traités. Par mille canaux secrets, elle attire à soi les richesses nationales, absorbe le fruit du labeur des peuples, s*en nourrit, s'en engraisse. Le financier n'est d'aucun pays ; sa patrie, c'est son coffre-fort. D'une prodigieuse sagacité pour découvrir, pour deviner la plus imperceptible veine oij circule la sève qu'il convoite, il y applique son avide suçoir, et aspire, aspire, jusqu'à la dernière gouttelette. Produits de la terre, produits de l'industrie, nulle richesse qui ne vienne, après plus ou moins de détours, aboutir à lui, s'incorporer à lui. Quiconque possède est sa proie fatale. Il ressemble à l'insecte tapi au fond du cône qu'il a creusé dans le sable. Tout ce qui approche du bord est entraîné et dévoré.

Il a trois auxiliaires, le besoin, la passion, la cupité.

Le besoin lui livre les petits, et cela de mille manières, depuis le prêt sur gages jusqu'aux monopoles qui, élevant le prix des denrées nécessaires, équivalent, pour le pauvre, à la confiscation d'une partie de son travail ou du salaire de son travail.

La passion qui veut jouir, la cupidité qui veut acquérir, acquérir toujours davantage, ont le même

effet à Végard de ceux que la fortune a mieux partagés. Il leur faut de l'argent, à l'un pour dépenser, à l'autre pour spéculer. L'argent ne s'obtient qu'en payant. On s'engage pour le capital, on s'engage pour les intérêts; de mois en mois, la dette s'accroît, grandit, grossit, car on a soin de la bien nourrir d'intérêts composés, accumulés, de frais, d'escomptes, que sais-je ? Solde finale, la ruine, des emprunteurs s'entend.

Mais le prêteur, comme il s'élargit, s'épanouit, se dilate ! Comme cette membrane enflée d'écus devient un personnage qu'on salue de loin, qu'on admire, qu'on flatte, à qui les ministres, les rois> font la cour, qu'ils monseigneurisent chapeau bas. je suis charmé, ravi de vous voir. Un fauteuil à M. le Baron.

Merveilleuse puissance de l'usure ! c'est à elle maintenant que le monde obéit. Fille de la convoitise, elle en étend le règne ; elle est le lien, le ressort de toutes les corruptions qui émanent de toi. Comme la liane qui embrasse et le tronc colossal et les plus faibles branches, elle étreint dans ses spires et les membres de l'Etat, séparés, isolés, et l'Etat même. Il lui prête son appui, sa force ; il se fait son vassal, il la sacre reine. Que dis-je ? il lui bâtit des temples, convoque les peuples au pied de ses autels. Avec quel empressement, quelle joie, quelle ferveur, ils y accourent et s'y agenouillent, et s'y prosternent ! Quels pieux élans ! Quelles dévotes p/ières ! Quel culte de latrie et de dulie et d'hyperdulie !

Je m'enflamme moi-même à cette pensée. Je crois entendre les hommes, d'un bout de la terre à

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l'autre, célébrer mes louanges clans leurs chants, adorer mon pouvoir, l'invoquer d'une voix unanime. De l'or! de l'or! je veux de Tor. Qu'on me donne de l'or ! Qu'on m'en donne toujours, toujours plus ! j'en ai faim, j'en ai soif, et cette soif est inextinguible, et cette faim est irrassasiable.

Du rôle de la femme

Lcllre de Sapaiuloiuad, gcnic de la terre, à Ardibehesclît, génie de la pureté.

Fier du partage qu'Ormuzd lui a fait, la force du corps, celle de la pensée, la puissance du génie, de la raison, et l'ascendant qu'elle donne, l'homme se croit supérieur à sa compagne, parce qu'il est autre, parce qu'aux qualités qui sont les siennes est attachée la domination, apparente du moins. Je dis apparente, car en réalité, il obéit plus qu'il ne commande. L'insinuation, la douceur, la grâce, l'attrait de la beauté, le charme de la faiblesse même, triomphent le plus souvent de ce superbe dominateur. La femme règne de fait, et en cédant, elle gouverne encore.

Que serait sans elle la vie humaine ? Une lutte désespérée, un sanglant combat de l'homme contre la nature et de l'homme contre l'homme. Elle lui verse un philtre qui endort ses maux, elle amollit sa dureté farouche, modère ses rudes passions, calme ses colères, lui fait du travail et de la souffrance même, par sa tendresse compatissante,

son dévouement inépuisable, par la continuelle effusion d'un amour qui renaît de lui-même et ne tarit jamais, comme une sorte de joie ineffable.

Jeune fille naïve et pure, quoi de plus ravissant que la femme ? Mère entourée de ses enfants, quoi de plus auguste, de plus saint?

Il y a dans son cœur des délicatesses si exquises, et tout ensemble si spontanées, qu'elle les ignore elle-même. La source en est voilée, mystérieuse. Elles s'exhalent d'elle comme le parfum de la fleur pudique que ses suaves effluves décèlent vaguement et que l'œil ne voit pas.

Point de mal qu'elle ne sache guérir, soulager du moins, au fond duquel elle ne parvienne à déposer une espérance. Quand la tempête amoncelé les nuages, et les chasse, et les mêle, et les déchire en vastes lambeaux, quelquefois un rayon de soleil, traversant ces chaos, rassérène le ciel sombre. La femme est ce rayon consolateur et doux, quand la tempête aussi agite l'homme et le tourmente.

Une native commisération, une sympathie irrésistible l'attire vers ce qui souffre. Toutes les misères inséparables de la condition humaine, ou qu'engendrent les vices de la société, semblent avoir été commises à ses soins. Elle est vraiment la providence de l'infirme, du pauvre, de l'innombrable tribu des abandonnés. Suivez-la dans l'obscur réduit où s'abrite l'indigent, près de la couche du malade, du grabat sur lequel gémit le vieillard resté seul après de longues années de labeur ; rien ne l'éloigné, rien ne la rebute. Plus forte alors que l'homme, cette frêle créature, élevée par l'amour au-dessus des sens, repliée dans son âme, ne vit plus que là. Elle

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remplit une mission céleste, elle apporte avec soi quelque chose de Dieu, des secours pour tous les besoins, des baumes pour toutes les plaies, des paroles qui enchantent toutes les douleurs.

Et je n'ai rappelé encore que ses moindres bienfaits. Plus sûr que le raisonnement, un infaillible instinct la préserve des erreurs fatales auxquelles l'homme se laisse entraîner par l'orgueil de l'esprit et de la science. Tandis que, sondant toutes les voies, sa curiosité insatiable l'emporte, à travers je ne sais quel crépuscule trompeur, en des régions peuplées de fantômes; tandis que sa vaine et débile raison ébranle aveuglément les bases de l'ordre et de l'intelligence même ; la femme, éclairée d'une lumière et plus intime et plus immédiate, les défend contre lui, conserve dans l'humanité les croy-inces par lesquelles elle subsiste, les vérités nécessaires, les grandes lois de la vie intellectuelle et morale. Elle en est, au milieu de la confusion des idées et des révolutions des systèmes, la gardienne pieuse et incorruptible. Souvent l'homme, à cause de cela même, l'accuse de faiblesse, de préjugé, de superstition ; et il ne sait pas qu'au fond l'objet de sa superstition, c'est Dieu caché sous les symboles qui le révèlent obscurément, que son préjugé, c'est le vrai immuable, embrassé par le cœur, que sa faiblesse, c'est la force innée, la puissance souveraine de la nature même. Plus j'y réfléchis, plus je demeure, immortel Amschaspand, convaincu que les vérités, les lois dont je parlais tout à l'heure, non seulement perdraient leur autorité sur la terre, mais qu'altérée par mille conceptions fausses, la notion même s'en éteindrait, si, doublement mère,

la femme, dès ie berceau n'initiait l'enfant à ces sacrés mystères, si elle ne déposait en lui l'impérissable germe de la foi qui le sauvera, ne le nourrissait de ce lait divin.

Contemplez sur ses genoux cette naissante petite créature, balbutiant, les mains jointes, dans la candide pureté de son âme, sa première prière, s'éveillant par l'amour à la vie qui se dilate sans fin en celui qui est la vie même; est-il un spectacle plus touchant, plus doux ?

Que les hommes, enivrés des dons qu'Ormuzd leur a départis, s'élèvent tant qu'ils voudront dans Topinion qu'ils ont d'eux-mêmes, toujours sera-t-il que les semences primordiales du Vrai et du Bien, les sentiments profonds qui décident de l'existence entière, ils les doivent à la femme, que c'est elle qui les fait ce qu'ils sont. Oh ! si elle connaissait l'importance suprême, la grandeur merveilleuse, j'ai presque dit redoutable de ses fonctions, elle n'envierait pas, certes, les avantages, quels qu'ils soient, réservés à l'homme.

Et je me réjouis d'avoir à lui rendre cette justice, quoi qu'on ait fait pour la détourner de sa fin véritable, pour l'égarer hors de la règle par l'appât d'une fausse liberté, d'une indépendance qui ne serait que le plus dur, le plus dégradant esclavage, elle a repoussé avec dégoût les suggestions des tentateurs. Vainement ont-ils essayé de la séduire par la vanité, par l'entraînement des sens, par le funeste attrait de toutes les joies mauvaises, elle a senti que, sous le nom menteur d'affranchissement, c'était la servitude qu'on lui proposait et la flétrissure, l'abandon volontaire de tout ce qui, dans ce

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monde, lui crée une place si haute et un pouvoir si grand. Elle a voulu rester ce qu'Ormuzd Ta faite, ce que l'humanité a de plus ravissant et de plus saint, la vierge, l'épouse, la mère.

Et parce qu'elle a su résister aux conseils corrupteurs, se préserver des honteuses souillures que s'efforçaient de lui imprimer des mains sacrilèges, ses destinées seront belles dans l'avenir qui s'approche. En inspirant de bonne heure à l'enfant les religieux sentiments qui doivent animer l'homme, l'esprit de sacrifice, de dévouement, d'amour, le courage contre soi, le mépris des choses matérielles, du corps et de ses convoitises, en le préparant aux devoirs qu'il aura bientôt à remplir, c'est elle qui enfantera cet avenir que presse un instinct mystérieux; il sera, lui aussi, le fruit de ses entrailles.

Esquisse

d'une Philosophie

L'Art et le Beau

Des quatre volumes de l'Esquisse, le troisième presque en entier est consacré à l'Art. A propos de la musique et de la poésie, nous citerons les pages d'un intérêt plus général. Une page donnera ensuite l'idée que Lamennais se faisait de la science.

Il n'est guère besoin d'insister sur la clarté sereine de l'exposé, la nouveauté des points de vue, l'ampleur majestueuse et sonore de la phrase.

Musique

La Cloche. — S'il était possible de s'élever à une hauteur où tous les bruits de la terre, sans cesser d'êtres perçus, se confondissent en un seul bruit, on entendrait comme un son unique, et dans ce son une prodigieuse multitude d'autres sons. Ce serait vraiment la voix de la Nature, indéfiniment variée, rigoureusement une. A notre égard, la cloche est cette voix. Elle ne rend pas seulement un son, le son principal dont l'oreille saisit immé-

l'a 111 ET lAi hi:au 'M')~>

diatement l'unité puissante. Chaque particule de métal rend aussi, selon sa nature, ses connexions, sa densité, sa masse, un son particulier perceptible, surtout à des distances peu grandes.

Ces sons élémentaires, parties intégrantes du son principal, tourbillonnent et bruissent, comme les voix imnombrables d'êtres fantastiques, autour de la clocle ébranlée. Ils l'enveloppent d'une sorte d'atmosphère vivante, pleine de prestiges indéfinissables. De là ses merveilleux effets. Lorsqu'elle vient à vibrer, tout vibre au même instant, les corps bruts, les êtres animés; quelque chose frémit et s'émeut dans les entrailles de l'homme, ravi hors de lui-même, emporté, ce semble, en des espaces illimités par les ondes sonores, qui se déploient comme une mer sans rivage. Au sein de ce monde pleuplé de formes indécises, aériennes, ses flottantes rêveries se dessinent comme des ombres fugitives à l'horizon d'un vague infini.

L'Orgue. — L'orgue décompose et ramène, sous l'empire des lois musicales, le son indéfiniment complexe de la cloche. Pour l'étendue, l'éclat, la puissance, il n'a point de rival. Il est la voix de l'église chrétienne, et comme l'écho du monde invisible qu'elle manifeste symboliquement. Ses proportions, sa forme, ont un aspect architectural, et de ses profondeurs sort un volume de son suffisant pour remplir l'édifice le plus vaste. Tantôt il provoque le recueillement et la contemplation par une harmonie voilée, mystérieuse ; tantôt il émeut d'une tristesse sainte, ou enflamme les désirs d'une céleste ardeur. Quelquefois il gronde comme l'orage, mugit comme la tempête sous les voûtes

tremblantes ; quelquefois on dirait les soupirs des esprits, devinés plutôt qu'entendus, saisis seulement par l'ouïe interne. Que faut-il de plus pour en faire une création d'un ordre unique? Il manque cependant, à d'autres égards, de certaines qualités dont nous parlerons quand nous aurons à le considérer dans ses rapports avec le caractère spécial de la musique relig-ieuse. Ce que nous voulons surtout remarquer ici, c'est le sentiment exquis, l'inspiration qui a guidé les inventeurs inconnus de cet instrument gigantesque, et l'industrie admirable avec laquelle ils sont parvenus à réaliser ce qu'un délicat instinct, beaucoup plus sans doute que la réflexion, leur montrait comme un but qu'ils devaient s'efforcer d'atteindre. On a vu comment la cloche, par d'innombrables vibrations partielles, et conséquemment par autant de sons coexistants au son principal, représente la voix une et multiple de la Nature. Il était nécessaire que l'orgue, pour correspondre en tout au symbolisme du temple chrétien, produisît un effet analogue. Mais que de difficultés, insurmontables en apparence, dans une semblable tentative ! On les a pourtant surmontées avec une merveilleuse hardiesse, en joignant au diapason fondamental, accompagné de ses registres consonnants, les feux de mutation dont plusieurs offrent d'horribles dissonances, mais qui se perdent dans la masse harmonique de l'instrument. Ces discordances, perçues à peine, rappellent par leur contraste les bruits indéterminés de la nature, en font naître la sensation fugitive, lointaine, en même temps que les sons aigus de ces jeux singuliers produisent sur l'oreille la vague impression qu'elle reçoit, quand

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la cloche s'éveille, des multitudes de vibrations qui, se propag-eant autour du centre d'ébranlement, à mesure que chaque molécule s'anime du mouvement général, forment ce tissu aérien de sons dùliés, inappréciables, dont se revêt le son principal.

Parmi les organes que l'Art s'est créés, aucun ne saurait être comparé à l'orgue : il les domine tous des hauteurs de sa royauté solitaire. D'origine ancienne, il fut loin d'abord d'être ce qu'il devint depuis, durant les âges de foi, par une sorte de croissance spontanée. Quel que soit toutefois le degré de perfection qu'il ait atteint, il ne représente point l'Art entier, mais seulement l'Art dans ses relations avec un certain type du Beau, avec les conceptions et les sentiments qu'expriment, en des langages divers, l'architecture, la sculpture et la peinture chrétienne. On ne doit donc lui demander rien de plus, et on le lui demanderait vainement. Son lieu, c'est la vieille cathédrale ; ce qu'il dit n'a que de sens là. Transportez-le dans un temple grec, dans une mosquée, dans une pagode, il y restera muet, ou n'y parlera qu'une langue inintelligible.

Le plain-chant. — Le plain-chant, cantiis planuSy consista d'abord et pendant longtemps, comme toutes les musiques primitives, uniquement dans une suite de sons mélodiques, accentués, expressifs ou naturellement liés aux sentiments que devaient exciter les paroles auxquelles ils étaient inséparablement unis : espèce de mélopée que représentent assez exactement, sous sa forme la plus simple, le chant de l'épître et de l'évangile, et celui des leçons et des lamentations dans les offices de la semaine sainte. Il dut toutefois, dès

sa naissance, offrir un caractère musical plas prononcé, des mouvements, des rythmes plus variés, mais dénués cependant de toute symétrie et de toute mesure rigoureuse. Ceci était une conséquence de l'application nécessaire du chant aux textes sacrés, qui, écrits en prose, n'avaient euxmêmes ni mesure, ni cadence régulières. De celte apparente infériorité de l'Art primitif chrétien comparé au nôtre, résultaient pourtant de merveilleux effets que nous ne pourrions aujourd'hui reproduire : chaque note ayant une valeur abstraite, absolue, ainsi qu'une durée arbitraire, c'était l'oreille qui créait le rythme selon le besoin de l'expression, et l'absence de mesure éveillait comme un vague sentiment de l'infini, les fonctions de la mesure étant immédiatement relatives au temps, dont elle sert à marquer les divisions symétriques. Elle s'introduisit néanmoins, avec l'élément harmonique, à des époques très postérieures, dans les morceaux à plusieurs parties ; mais cette mesure n'affecte point essentiellement le chant, qui se développe d'une manière continue, sans divisions appréciables par l'ouïe; elle a pour but à peu près unique d'aider le lecteur, et de guider l'exécution. On voit combien cette musique diffère de notre musique moderne. Elle se rapproche davantage de celle des anciens, telle qu'ils la concevaient lorsqu'elle n'était encore pour eux que la parole expressive, soumise aux règles des intervalles harmoniques; et si quelque chose peut faire comprendre ce qu'est le pouvoir propre de l'expression, indépendamment de tous les moyens accessoires d'effet, le pouvoir de la pure mélodie dans ses rapports

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avec le sentiment intime et les lois spirituelles de l'homme, c'est l'incomparable beauté de quelquesuns des chants de l'Eglise, de certaines parties, par exemple, de la messe des morts selon le rit romain. Ces mélodies sans rythme et sans mesure rigoureusement déterminés, semblables au cri pathétique, profond, qui s'échappe des entrailles, saisissent, remuent, pénètrent avec la puissance irrésistible de la nature même.

L'Orchestre. — Grave et majestueux, mais lent, l'orgue n'a aucune des qualités des instruments à cordes, et ne pouvant, en outre, ni renfler, ni affaiblir à volonté les sons, il procède carrément, par masses sonores, et ne saurait exprimer une multitude de nuances correspondantes à autant d'impressions diverses. On y substitua l'orchestre, lequel possède éminemment les avantages qui manquent à l'orgue, mais n'a aucun des siens; de sorte que, transporté dans l'église, il paraît aussi étranger, aussi dénué du caractère distinctif des chants religieux, que l'orgue est étranger au théâtre et à toute musique destinée, par ce qui la constitue intimement, à exprimer, soit les passions humaines, soit le genre d'émotions qu'excitent en nous les harmonies du monde extérieur. L'orchestre, en effet, ouvrit à l'Art des perspectives nouvelles, immenses; il put se dilater sans fin, sans bornes, au sein de la Création. Depuis l'oratorio où les voix se mêlent aux instruments, jusqu'à la symphonie où ils parlent seuls, quelle puissance, quelle richesse d'effets! Comme tous les mots vagues, il est vrai, mais pénétrants de cette langue magnifique, se combinent, s'enchaînent pour remuer ce que recè-

lent de plus secret les mystérieux replis de l'homme ! Quand l'orchestre élève sa grande voix, ce n'est pas simplement la voix de l'univers réel, mais de l'univers conçu par l'homme et senti par lui, la voix qui en révèle le modèle idéal, et tout ce que la contemplation de cette divine image réveille en nous d'instincts infinis, de pensées rêveuses, d'aspirations inénarrables et d'ineffable amour. C'est enfin l'homme lui-même, plongé, absorbé dans l'œuvre de Dieu, vivant de la vie une qui anime l'immense variété des êtres, et, dans la langue universelle que tous parlent, que tous entendent à quelque degré, exprimant leurs rapports mutuels et ses propres rapports avec l'ensemble harmonieux des choses et avec leur Auteur.

Beethoven. — Rappelez-vous quelques-uns des poèmes merveilleux de Beethoven. Chacun d'eux émane d'une idée première qui en détermine la forme générale et la contexture. Celui-ci s'ouvre par une scène champêtre. Tout est pur, serein, tout respire le calme et la fraîcheur de la nature au lever du jour, quand les larges ombres qui tombent des montagnes flottent sur la plaine comme les plis traînants du manteau de la nuit. Un chant simple et doux se fait entendre; les échos le répètent de vallée en vallée. 11 semble que vous erriez sur l'herbe humide encore, au pied des coteaux, alors que les bois, les prairies, les champs exhalent comme une vapeur d'harmonie indéfinissable. Mille accidents de lumière déroulent sous vos yeux des tableaux variés : le son invisible, mystère étrange, s'obscurcit ou se revêt d'un vif éclat. Peu à peu le soleil monte, l'air s'embrase. Aux travaux suspendus

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succèdent des danses joyeuses. Cependant les nuag-es s'amoncellent; un bruit sourd et lointain, parti on ne sait d'où, annonce l'orag-e ; on ne le voit pas encore, on le pressent; il grossit et s'approche; l'éclair sillonne la nuée, la foudre la déchire avec un fracas horrible. Les danses s'interrompenf, les pasteurs effrayés se dispersent. Mais bientôt après, le ciel recouvrant sa splendeur, ils se rassemblent de nouveau pour exprimer dans un hymne simple comme leurs cœurs, magnifique comme l'œuvre de Dieu, la reconnaissance, l'adoration, l'amour, tous les sentiments qui font de l'homme, en quelque manière, l'interprète des ctres inférieurs, des êtres innombrables qu'il résume en soi.

Dans un autre moment, !e poète oubliant la teire, séparé de ce qui frappe les sens, vous associe à ses impressions que l'on ne saurait décrire, qui semblent n'être produites par rien d'existant ; rêves aériens de la fantaisie qu'un souffle inconnu berce mollement en des espaces indéfinis dont les horizons changent, varient, se transforment comme les aspects mobiles et les teintes du couchant, à l'heure mystérieuse où le crépuscule déploie ses ailes demi-opaques et demi-transparentes.

Un spectacle plus solennel, une vision plus grande va maintenant s'offrir à vous. N'êtes-vous pas transporté, dès les premières mesures, en une sphère idéale ? N'assistez-vous pas à la naissance d'un monde? Tout d'abord y est indistinct, compact en quelque sorte. Successivement les objets se dessinent, se détachent du fonds uniforme. Soutenus par la basse qui les ramène à l'unité, les accords se produisent et s'enchaînent selon le

mouvement d'une mélodie, expression de l'homme et des impressions qu'il reçoit de la nature en travail devant lui, travail o'oscur, élémentaire, des forces aveugles et primordiales. Puis soudain la vie apparaît. Un chant qui germait dans l'harmonie se dég-ag-e tout à coup de ses enveloppes. D'autres voix répondent à cette première voix ; elles se mêlent, s'entrel cent, fuient, reviennent, quelquefois soupirent solitaires, quelquefois éclatent toutes ensemble, comme si, de la profonde et vaste poitrine de l'orchestre, sortait la voix même de la Création.

Poésie

Drame : tragédie et comédie : leur nature. — Point de drame, sans combat, et point de combat interne qui ne soit le conflit de deux impulsions opposées. La passion pousse l'individu en une direction déterminée par l'amour de soi : le sentiment du devoir lui imprime une direction contraire, déterminée par l'amour supérieur, d'où naît, avec le sacrifice, l'ordre conservateur du tout. Le drame est, dans le développement d'une action particulière, la vive peinture de la guerre toujours subsistante de ces deux principes qui se disputent l'homme, le déchirent, l'ensanglantent ; et l'intérêt du drame, qui, à travers les incidents variés, les alternatives de la lutte, doit entraîner haletant, éperdu, le spectateur jusqu'au dénoûment, résulte tout ensemble et de la vérité de cette peinture

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même, qui est celle de la vie humaine, et du désir invincible, ardent, plein d'une anxiété douloureuse, de connaître auquel des deux principes ennemis la victoire restera ; c'est-à-dire de la solution, en un point du temps et de l'espace, du grand problème qui préoccupe incessamment l'humanité depuis son orig-ine, du problème fondamental de la Création. D'où il suit que l'élément divin, condition nécessaire de la liberté, du combat moral, est une condition également nécessaire du drame, et que, dès lors, quand cet élément s'affaiblit chez un peuple, et tend à s'éteindre, le drame aussi languit et s'éteint, ou dégénère en quelque chose d'informe et de monstrueux, en cette autre espèce de combat qu'engendre l'opposition des purs instincts brutaux, ou en celui plus infime encore des molécules aveugles et sourdes d'un cadavre en dissolution.

Le drame se divise en deux genres distincts, la tragédie et la comédie. La tragédie peint une action sérieuse, solennelle, pathétique, les passions profondes et violentes, des personnages à qui le prestige de l'imagination prête une plus imposante majesté, un caractère plus poétique. La comédie peint l'homme et les ressorts qui le meuvent dans une sphère moins haute, les scènes ordinaires de la vie, les mœurs privées, les ridicules, les vices, le mouvement des passions vulgaires. La tragédie, en nous transportant dans un monde idéal, nous élève au-dessus de nous-mêmes ; elle émeut ce que notre nature renferme de plus noble et de plus grand, les instincts sympathiques. La comédie nous montre, au contraire, le monde tel qu'il est, dans sa vérité mesquine et triviale, et flatte secrètement

le principe mauvais de l'individualité égoïste. En un mot, selon les anciens, la tragédie produit la terreur et la pitié, la comédie excite le rire.

Ici se présente une question importante pour la science de l'homme, et sur laquelle la philosophie n'a jusqu'à présent répandu que peu de lumière : Qu'est-ce que le rire ? On a bien observé qu'aucun animal ne rit, que le rire appartient exclusivement à l'homme, qu'il est par conséquent un attribut de l'inteilig-ence. Mais quel en est le caractère primitif, radical? A quel principe constitutif de la nature humaine correspond-il originairement ?

Par son essence, il nous paraît être l'instinctive manifestation du sentiment de l'individualité : d'où l'innombrable multitude des modifications qu'il présente, suivant les modifications également innombrables que peut éprouver l'individualité ellemême, soumise à des impressions si variées. Le rire apparaît chez l'enfant avec la claire conscience de lui-même, lorsqu'il commence à se sentir distinct d'autrui : il est l'expression de ce sentiment et de la jouissance intime qui naturellement y est attachée, de la joie d'être et d'être à soi; et, dans le développement ultérieur de l'individu, il continue d'être l'expression de ce même sentiment diversifié à l'infini par les sentiments secondaires qui s'y joignent. Mais toujours il implique un mouvement vers soi et qui se termine à soi, depuis le rire terrible de l'amère ironie, le rire effrayant du désespoir, le rire de Satan vaincu et résistant encore, et s'affermissant dans son inflexible orgueil, jusqu'au rire dégradé de l'idiot et du fou, et jusqu'à celui qu'excite une naïveté inattendue, une niaise balourdise, une bizarre disparate.

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Toute violation de l'ordre, des lois naturelles et même conventionnelles qui règlent les choses, choque l'intelligence, et, selon la gravité de cette violation et de ses conséquences par rapport à nous ou à la société, nous nous indignons ou nous rions, et le ridicule n'est que le désordre réduit aux proportions de la sottise. Entre le ridicule et l'odieux, il y a la distance du mépris à la haine; et le ridicule, en effet, enfante toujours à quelque degré le mépris, lié lui-même, en ce cas, à la conscience d'une infirmité dont on est exempt. Une disconvenance aperçue, un contraste en ce qui est et ce qui devrait être, une opposition ou un rapprochement singulier, étrange, font naître le rire. Mais quelle que soit la cause qui le provoque, allez au fond, vous le trouverez constamment accompagné, qu'on se l'avoue ou non, d'une secrète satisfaction d'amour-propre, de je ne sais quel plaisir malin. Quiconque rit d'un autre se croit en ce moment supérieur à lui par le côté où il l'envisage et qui excite son rire, et le rire est surtout l'expression du contentement qu'inspire cette supériorité réelle ou imaginaire. On rit de soi-même, il est vrai, c'est qu'alors le moi qui découvre le ridicule en quelqu'une des régions inférieures de l'être se sépare de ce dont il rit, s'en distingue, et jouit intérieurement d'une sagacité qui l'élève dans sa propre estime. Ainsi l'orgueil se nourrit de la vue même de certaines faiblesses cachées dans les replis du cœur, et qu'il a su y discerner. On n'est pas dupe de soi, comme on le dit, et on s'admire en cela même.

Jamais le rire ne donne à la physionomie une

expression de sympathie et de bienveillance : tout au contraire, il fait grimacer les visages les plus harmonieux, il efface la beauté ('), il est une des images du mal, non qu'il l'exprime directement, mais il en indique le siège. Aussi est-il incompatible avec l'idée qu'on se fait des personnages qui o.it offert les types les plus parfaits de la grandeur morale, de l'amour pur, universel. Qui pourrait se fissurer le Christ riant ? Le sourire même ne commence à poindre qu'à une moins haute élévation, car il se lie également, dans son origine, au sentiment de l'individualité. Cependant, s'il n'est quelquefois qu'un rire naissant, un rire contenu, quelquefois aussi il exprime une tendance opposée au mouvement vers soi qui caractérise le rire, une tendance vers autrui. C'est pourquoi il y a un sourire de bonté, un sourire de tendresse, et ceux-ci, au lieu d'enlaidir, prêtent au visage une expression attirante et douce, une grâce singulière, un charme céleste, comme dans la Vierge-Mère souriant à l'enfant divin.

Entre la tragédie et la comédie il y a donc cette différence fondamentale, que l'une a sa racine dans les instincts, les puissances sympathiques qui portent l'homme vers les autres hommes, et tendent à

0) La perfection de la beauté pliysiquc se proportionne toujours dans l'Art à celle de la beauté morale. Plus les sentiments qu'exprime le visage sont généreux, élevés, sj'mpathiques, éloignés de l'amour de soi, plus est grande l'harmonie des traits, plus l'idéale beauté y resplendit avec tout ce qui ravit en elle; et la beauté suprême n'est que le suprême sacrifice manifesté dans rexprcssion de l'amour qui le produit.

(Note de Lamennais).

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l'unir à eux par l'universel lien de l'amour supérieur ; et que l'autre, au contraire, directement relative au sentiment de l'individualité, a son principe dans l'amour de soi, et tend à développer les instincts égoïstes. La tragédie émeut, attache en donnant à l'homme la conscience de ce qu'il a de plus élevé, de plus grand, et la conscience de l'ordre par lequel tout subsiste dans l'immense unité dont l'Etre infini est la source et le centre éternel. La comédie attache et plaît, en donnant à l'homme la conscience de sa supériorité personnelle, en mettant sous ses yeux le vivant tableau d'infirmités morales dont il se croie exempt ; elle flatte l'amourpropre, elle nourrit la satisfaction intime de soimême. Peint-elle la raison, la droiture, la bonté, l'innocence, elle aura soin d'y joindre quoique contraste bizarre, une certaine exagération, une certaine naïveté risible, qui les montre sojs un point de vue tel que chacun y puisse encore trouver un motif de secret contentement et une sorte de jouissance maligne. Elle correspond au penchant natif en vertu duquel l'homme se concentre et se complaît en soi. Sous ce rapport, sa tendance est opposée à celle d'où résulte le perfectionnement de l'homme moral. Elle peut néanmoins y servir d'une manière indirecte, en tournant vers le devoir, par un calcul fondé sur ses intérêts mêmes, l'amour individuel. Toutefois elle a pour effet beaucoup plus de mettre en garde contre certaines suites fâcheuses du vice que de détourner du vice même ; elle corrige moins les mœurs qu'elle n'enseigne à se préserver des ridicules. Nous ne parlons, au reste, que de son caractère distinctif et général ; car on peut

aussi quelquefois y introduire un élément d'une autre nature, l'élément sympathique; mais alors il y a momentanément un mélange des deux genres du drame ; et si l'élément sympathique domine, plus encore s'il existe seul, il en résulte cette espèce de tragédie bâtarde, sans grandeur idéale et sans vraie poésie, qu'on a nommée le drame larmoyant. Shakespeare. — Au fond de l'Occident, sous un climat sombre, en un pays longtemps en proie aux discordes des partis, ensanglanté par leurs fureurs, naît dans l'obscurité d'une condition basse, au milieu des soucis de la pauvreté, un homme que nul ne regarde, et qui s'ignore lui-même. Cet homme, extérieurement semblable à tous les autres, qui parlait, agissait comme eux, qu'ils appelaient William Shakespeare, le braconnier, puis le gardeur de chevaux, à la porte des théâtres de Londres, était, par sa vraie, son intime nature, une incarnation de l'humanité entière individuellement résumée en lui, le centre où aboutissaient toutes ses impressions, sa conscience vivante. Il la reproduit sous toutes ses formes, sous tous ses aspects, avec toutes ses nuances, dans une suite de drames qui ne sont qu'un seul drame, où toutes les vertus, tous les crimes, tous les ridicules, tous les vices, tous les mouvements du cœur, toutes ses haines, et toutes ses tendresses, toutes ses joies et toutes ses douleurs, ses jalousies et ses sympathies, tous les rêves aériens de l'imagination et ses vagues tristesses, et ses mélancolies immenses, toutes les aspirations, toutes les souffrances, toutes les misères de la pensée inquiète et douteuse, frappant de ses ailes convulsives les ombres flottantes de la Création

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pour s'élever jusqu'à la lumière infinie, éternelle, et retombant après de vains efforts; où tous les désirs, toutes les craintes, tous les ressorts qui dirigent les actions humaines, à tous les âges, dans tous les rangs, depuis le monarque jusqu'au mendiant, depuis le sage jusqu'à l'aliéné, depuis l'enfance naïve et l'ardente jeunesse jusqu'à la vieillesse imbécile, où tout cela se mêle, se combine comme dans la vie réelle dont ce drame étrange, qui n'est d'aucun genre qu'on puisse définir et qui les renferme tous, vous donne la complète vision. Et en faisant passer sous vos yeux ce tableau si vrai, si animé, ne croyez pas que le poète exprime les passions et les sentiments qu'il a éveillés en lui-même, qu'il se soit tour à tour identifié à ses personnages si divers : non, il les a regardés d'en haut, son œil indifférent a pénétré en eux, dans les plis et replis inconnus à eux-mêmes, et, comme un miroir reflète les objets, sa calme intelligence reflète cette vive image de l'homme tel qu'il est, tel qu'il sera toujours, mélange de bien et de mal, de grandeur et de bassesse, de ténèbres et de divines clartés, assemblage de tous les contrastes.

On a demandé si Shakespeare était protestant ou catholique. Shakespeare n'était comme poète, ni catholique, ni protestant. Son drame n'a rien de théologique, il ne relève d'aucune croyance déterminée, quoique partout on y sente l'influence morale de l'élément religieux. Ce n'est plus le moyen-âge, l'âge dogmatique et sacerdotal. La poésie sortant du sanctuaire cesse d'y puiser ses inspirations. La nature humaine essentiellement une et indéfiniment variée, voilà son sujet ; elle ne se préoccupe directement

d'aucune autre pensée. Ainsi conçu, le drame dut s'affranchir des règles qui, gênant son évolution, l'auraient empêché d'atteindre son but. Lorsqu'il n'était, comme chez les Grecs, que le développement d'un fait unique, il fallait, pour être vrai, qu'il s'assujettit à la loi de leur triple unité ; mais, quand, au lieu d'un fait unique, ce fut l'homme m.ême, l'homm.e tout entier qu'il peignit dans l'ensemble des actes par lesquels il se manifeste, à la vérité, à l'unité en quelque façon matérielle du drame ancien, se substitua une autre unité, une autre vérité toute spirituelle, la vérité de la vie même et son unité complexe. Ce n'était pas altérer le drame, c'était le transformer pour en élargir la sphère, non moins vaste désormais que celle de l'humanité. Aussi Shakespeare n'est-il pas seulement un de ces génies extraordinaires que leur grandeur dérobe à toute comparaison, il est encore dans l'art le créateur d'un monde, légué par lui aux poètes futurs, qui n'en épuiseront jamais les richesses.

Corneille. — Différentes causes retardèrent en France le progrès de la poésie dramatique ; et comme la tragédie, lorsqu'elle se fut fait sa langue, se développa, en dehors du peuple, sous l'influence de la cour, où régnait le goût des lettres étrangères, elle manqua de ce caractère spontané, analogue dans l'art à ce que sont, dans l'ordre des croyances, les révélations primitives. Mais aussi elle se distingua par d'autres qualités éminentes, par une inspiration hardie sans écarts, profonde sans bizarrerie, par l'expression noble et délicate, juste et forte de sentiments vrais, l'intérêt de l'action, la régularité, la décence. Le théâtre français se modela, quant à la

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forme générale du drame, sur le théâtre des Grecs; il s'astreig-nit comme eux à la peinture d'un fait unique, et dès lors à la règle des trois unités. Malgré les difficultés et la gcnc inhérentes à ce système dramatique, il enfanta des œuvres immortelles. Corneille le porta tout d'un coup à un degré d'élévation que l'Espagne n'avait pas atteint, et d'un seul de ses pas de géant, fixa, dans cette voie, les limites de l'Art. Ce je ne sais quoi de spontané qui manque, disions-nous, à notre drame tragique, le poète l'a en soi. De son souffle puissant il ranime tout ce passé qu'il évoque devant vous dans la beauté, dans la vérité de son type idéal empreint au-dedans de lui-même. Ce que vous voyez, ce que vous entendez, ce n'est pas Horace, Cinna, Sertorius, c'est le Romain des premiers âges, et le Romain des temps de proscription ; ce n'est pas Polyeucte, c'est le premier chrétien cherchant dans la mort le triomphe de sa foi et le salut du monde; ce ne sont point dom Diègue et Rodrigue, c'est le chevalier des siècles féodaux, fier de sa race et de ses exploits, enthousiaste de l'honneur et de la vaillance, ou plutôt c'est Corneille trouvant dans sa grande âme tout ce qui est grand. Et quel dialogue énergique, rapide, courant au but directement ! Quelles vives et soudaines reparties ! comm? elles se croisent, se choquent en montant toujours, telles que deux aigles qui se combattent au haut des airs ! Point de mots que la pensée n'appelle et qu'elle n'efface par son relief. Nul artifice, nul ornement, une parole concise et nerveuse dont les muscles se dessinent comme ceux de Tathlète nu, et quelquefois, près de cette vigueur^

une tendresse touchante de simpiicité et de grâce naïve. Il est cependant plutôt porté, même dans ses personnages de femmes, à peindre l'héroïsme et les passions violentes que les délicates tendresses du cœur.

Corneille, sur son déclin, vit le lever de Racine. Mais, en descendant vers son coucher, le vieux poète em.portait sa splendeur magnifique, sans que nul dût jamais le dépouiller d'aucun de ses rayons.

Racine. — Doué d'un génie tout autre, Racine aussi appartenait à un tout autre temps, à un temps déjà loin de celui où s'étaient remuées tant de passions politiques et religieuses, oij chacun pouvait être soi, sentir sa force individuelle et l'éprouver dans des luttes incessantes, où un esprit de liberté, vague encore, incertain, mais profond, agitait les peuples comme un rêve d'avenir. Au lieu de cela, le calme de l'obéissance sous un maître absolu, l'inertie de la vraie nation refoulée dans l'ombre et dans la nullité, autour du trône les débris humiliés de la vieille puissance féodale, les formes vides de sa grandeur passée; des mœurs élégantes et polies, une délicatesse exquise. La langue elle-même avait changé : en perdant un reste de rudesse, elle avait perdu quelque chose de sa mâle franchise, de sa majesté simple, de l'énergie que lui prêtait un mouvement plus libre, une hardiesse moins gênée.

Là où le peuple n'était rien, où la vie nationale s'absorbait en un seul, que pouvait faire le poète ? Saisir ce qui, dans l'homme, est indépendant de l'état social, de la constitution politique et le reproduire à la fois dans sa vérité générale, et avec les nuances relatives au caractère spécial de la civilisa-

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tion du temps. C'est là ce que fit, en effet, Racine. Il peig^nit la nature humaine, immuable en soi, variable, selon les époques et les lieux, dans ses manifestations. Il dut se conformer sous ce dernier rapport, aux habitudes, aux exigences du monde au milieu duquel il vivait. De là vient que ses personnagfes en parlent tous plus ou moins le langage. Dans son plus extrême abandon, dans sa plus grande violence, la passion, chez eux, conserve toujours une certaine retenue, une certaine bienséance que les moeurs alors commandaient, et Ton y discerne surtout une influence de l'esprit chrétien, très sensible aussi dans Corneille ; car le poète lui-même est toujours individuellement un reflet de son siècle. Celui que Racine illustra imposait à l'Art des conditions particulières dont il lui était impossible de s'affranchir. La tragédie, sous Louis XIV, ne pouvait pas plus être la tragédie antique, ou le drame de Shakspeare, que l'épopée n'aurait pu être l'épopée d'Homère ou de Milton. A ce point de vue, comme aussi par la nature de leur génie, Virgile et Racine offrent une ressemblance singulière. Enclins tous deux à une tristesse douce, à une rêveuse mélancolie, tous deux ont excellé dans la peinture des sentiments passionnés et tendres, tous deux ont également atteint la perfection de la forme. Les lignes de leur style ondulent avec la même pureté, la même finesse, la même grâce exquise que celle des plus belles statues grecques. Le travail, l'effort ne se sent nulle part dans ce vers si savant où l'Art, porté à son dernier terme, redevient la nature, la nature idéale que l'esprit contemple avec ravissement. Et quel

regard jeté dans les abîmes du cœur! Comme il en pénètre les mystères, en démêle les contradictions, les ruses secrètes, les mouvements variés, les soudains élans et les brusques retours ! Puis de ce cœur si mobile, si caché à lui-même, sort tout-àcoup un de ces m.ots simples où se révèle la mère, l'épouse, l'amante, un de ces accents que Ton prendrait pour le son même de l'âme.

Racine est le Raphaël du drame. Expression, dessin, couleur à la fois brillante et sobre, il réunit toutes les qualités distinctives de ce grand maître, en qui le sentiment du beau antique se mêlait au génie chrétien, affaibli cependant et moins naïf que dans le moyen âge. Après eux le souffle divin peu à peu se retire de l'Art, et de tous côtés apparaissent les signes de la décadence.

Molière. — Pendant que Corneille et Racine élevaient si haut notre scène tragique, Molière, reculant les bornes de la Comédie, se créait une gloire sans rivale. Jamais encore on n'avait peint l'homme, dans cette sphère de la vie, avec une vérité si profonde ; jamais on n'avait saisi avec cette sagacité pénétrante les caractères, leurs traits saillants et leurs nuances variées ; jamais on n'était descendu aussi avant dans les obscurs replis où se cachent les ressorts des actions humaines. Rien d'indécis, rien de vague, rien qui n'aille au but et ne concoure à l'effet, soit dans la peinture des passions, soit dans le mouvement du drame. Chaque personnage est soi, et uniquement soi ; pas un mot, pas un geste où vous ne le reconnaissiez. Ce n'est pas le tableau de la nature, c'est la nature même ; elle est là, sous vos yeux, dans sa vivante réalité et sa libre

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allure. Où le poète a-t-il découvert celle langue qui n*est qu'à lui, pleine de verve et de sève, franche et hardie, délicate et simple, qui embrasse avec tant de souplesse tous les contours de la pensée, en même temps qu'elle lui donne un si puissant relief? Par quelle sorte de magie a-t-il su allier, fondre ensemble, en quelque manière, ce que l'observation a de plus fin, la réflexion de plus sérieux, de plus triste même, et la g-aieté de plus entraînant ? C'était le secret de son génie, il l'a pour jamais emporté dans la tombe.

La Fontaine. — La France, à cette époque, produisit un poète auquel les autres nations, soit anciennes, soit modernes, n'en ont aucun à comparer : nous parlons de La Fontaine, cette fleur des Gaules, qui, dans l'arrière-saison, semble avoir recueilli tous les parfums du sol natal. Ailleurs il eût langui sans se développer jamais. Il lui fallait pour s'épanouir l'air et le soleil de la terre féconde où naquirent Joinville, Marot et Rabelais. Par la correction, la pureté de la forme, il appartient au siècle poli dont il reçut l'influence directe ; par l'esprit, la pensée, il procède des siècles antérieurs, et en cela Molière se rapproche de lui. Ses fables sont autant de petits drames où se révèle une merveilleuse connaissance de l'homme ; car c'est l'homme qui agit, converse, sous le voile symbolique des êtres inférieurs, des animaux et des plantes mêmes. Le poète vous le montre sous toutes ses faces, avec ses vices et ses vertus, ses touchantes sympathies, ses ridicules et ses instincts de bonté douce et compatissante. Du gracieux enjouement, du comique malin, dont une apparente bonhomie aiguise encore

le trait, il s'élève jusqu'au pathétique, vous remuant à son gré, et en quelques vers vous associant à ses impressions diverses. Le sourire éclôt sur les lèvres, et l'instant d'après les yeux se mouillent de larmes. Qui a peint comme lui l'amitié, la tendresse naïve, la pitié secourable, le mouvement naturel d'un cœur qui se penche sur un autre cœur? C'est proprement un charme. W ne retrace pas seulement les caractères, les passions, les mœurs, mais aussi les misères sociales, les injustices auxquelles l'habitude rend presque indifférent ; il les fait détester, il proteste en faveur du faible contre l'abus de la force, en faveur de l'humanité contre ses oppresseurs. Héritier des vieilles traditions de liberté généreuse, lorsque tout ploie, il résiste encore, il conserve religieusement le sentiment du droit et le réveille de mille manières : il est vraiment le poète du peuple. La nature également l'attire. Qui l'a mieux observée, mieux sentie ? qui l'a revêtue de couleurs plus vraies, plus brillantes, plus suaves ? C'est en lui qu'il faut admirer les ressources infinies, la variété inépuisable, le rythme flexible, la richesse harmonique d'une langue qui se transforme pour tout exprimer, pour tout peindre avec une égale perfection. 11 n'est pas un seul genre, ni presque une seule nuance de style dont il n'offre un modèle achevé ; tout s'y trouve, majesté, grandeur, énergie, élégance, délicatesse, ingénuité, beauté noble et décente.

Et la grâce plus belle encor que la beauté,

et ce je ne sais quoi d'onduleux dans son mouvement volage, de contours indécis, d'aérienne trans-

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parence, qui prête un corps à ce qui n'en a point. Goethe. — Le véritable drame de Goethe, celui où ce poète a exprimé tout à la fois et sa propre nature et l'un des caractères les plus marqués de son siècle, c'est Faust. La légende qui en fait le sujet avait vivement frappé les imagfinations, parce qu'elle renferme, avec un enseigfnement chrétien, le problème fondamental de l'humanité. Goethe saisit le côté poétique et philosophique de ce mythe populaire, mais il en changea complètement l'esprit. Son Faust, c'est Prométhée, c'est Job, c'est l'homme tourmenté d'aspirations infinies, et, du fond de l'angoisse qu'engendre en lui l'opposition entre ses invincibles désirs et sa faiblesse irrémédiable, s'interrogeant sur ses destinées. A quarante siècles de distance, la question du bien et du mal, qui préoccupait si vivement le poète arabe, est posée de nouveau. Il l'avait résolue par l'idée d'une direction providentielle et d'une haute justice dont les voies nous sont inconnues, et que nous devons adorer sans la comprendre. Gœthe rejette cette solution trop humble pour sa raison superbe. L'impuissance à comprendre est égale en lui et en Job; les mêmes ténèbres enveloppent pour eux le mystère qu'ils voudraient sonder; mais, ferme dans sa foi. Job affirme Dieu, et par là même il affirme le bien, identique avec Dieu. En un temps de réaction contre la foi et conséquemment contre Dieu, objet de pure foi, Gœthe, ne pouvant comprendre, est forcé de nier ce qu'il ne comprend pas, de nier Dieu, de nier le bien dès lors ou d'affirmer le mal, pure négation du bien; et Faust n'est, en effet, qu'une affirmation désespérée du mal, du mal infini,

éternel. Il apparaît dans ce drame sinistre avec son caractère radical d'orgueil et d'ironie. Le sujet est tragique, et ce qui partout domine, c'est un rire sec, acre et moqueur. Pas une combinaison, pas un incident qui n'ait pour but de mettre en relief le véritable héros du poème, Méphistophélès, le mal incarné. Pour que l'idée ressortît plus vive et plus nette, un contraste était nécessaire : de là Marguerite, la jeune fille innocente et simple, profanée, entraînée au crime, au meurtre de son propre enfant, sans pouvoir presque résister, opprimée qu'elle est par une fatalité horrible, et le cœur toujours plein d'un céleste amour pour la vertu devenue en elle une dérision amère, mourant folle sur un échafaud. Le cri d'espérance qui termine le drame n'a d'autre objet que d'en rendre le dénoûment supportable ; il n'atténue point le fond de la pensée, et la solution reste entière dans son effroyable rigueur.

La Science

Voyageurs d'un moment, nous entrons dans une mer immense dont les rivages fuient éternellement. Pontus ubique, undique pontus. Quels que soient les efforts de la Science, elle s'efface devant la grandeur et la fécondité de la Nature. Perdue, absorbée dans ses merveilles, ce qu'elle en aperçoit n'est rien, près de ce qui se dérobe à ses regards. A chacun de ses pas, elle rencontre les limites de l'étroite enceinte où la confinent les obstacles sans nombre contre lesquels il faut qu'elle lutte inces-

ESQUISSK d'uNK I'HILOSOPHIK 389

samment. En a-t-elle vaincu quelques-uns, de nouveaux se présentent. Si ses horizons s'élarg-issent, ce n'est que pour en laisser pressentir au-delà de plus vastes, et derrière ceux-ci d'autres encore, et ainsi toujours. Etrangle condition de l'homme I Un faible crépuscule dissipe à peine l'obscurité qui l'enveloppe de toutes parts; et cependant un secret sentiment de lui-même, une sorte d'instinct divin, le pousse, sans qu'il puisse s'en défendre, le pousse sans relâche à sonder les mystères qui inquiètent sa pensée, à chercher à résoudre le problème de la Création. Ce sentiment l'abuserait-il? Serait-il trompé par cet instinct? Ne le croyons pas. Ce qu'il ignore ! Oui ; mais ce qu'il sait ! Cet être qui, par sa petitesse disparaît sur un grain de poussière, qui ne le parcourt qu'avec tant de travail, s'en va, de sphère en sphère, saisir au sein de l'immensité, les mondes errants dans ses profondeurs. Ce qui, pour lui, échappe à la vision des sens, il l'atteint par la vue de l'esprit; il atteint la Cause même immuable, absolue, en qui réside la raison des choses, il pénètre en elle, dans l'Etre infini, en découvre les lois, et, dans ses lois, celles de tout ce qui est. Que chacun donc, suivant ses forces, poursuive avec courage la tâche commune du genre humain. Elle sera longue sans doute, car elle n'a point de terme, et c'est pour cela qu'elle est si grande. Si le progrès de la science s'arrêtait, se retrouvant, à cette limite fatale, aussi loin du but qu'à son point de départ, elle ne vaudrait pas, suivant l'expression de Pascal, un quart d'heure de peine.

Réflexions sur

les Evangiles

Le renoncement

En ces temps où les peuples attendent le signal du plus grand combat qui jamais se livra sur la terre entre le bien et le mal, où des bruits de guerre grondent sourdement à tous les points de l'horizon, où chacun sent que bientôt se choqueront les deux armées qui décideront du sort futur du genre humain, de sa liberté ou de son esclavage, l'armée de Dieu et l'armée de Satan ; en ces temps solennels, ce qu'il faut surtout qu'on sache bien, c'est que pour mériter d'être soldat dans l'armée de Dieu, il faut, comme un chef, renoncer à tout, il faut laisser les morts ensevelir leurs morts ; et ceuxlà sont morts qui, plongés uniquement dans les soins de ce qui passe, le souci des choses matérielles, ne savent pas même qu'ils ont une âme à délivrer, et que vivre, c'est combattre, c'est mourir pour accomplir cette grande délivrance.

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