‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 6 sur 34 · V. — La Chê · texte numérisé non relu

V. — La Chê

enaie.

Au milieu des polémiques de partis où beaucoup se diminuaient eux-mêmes, le nom de Lamennais grandissait. De plus en plus il devenait chef d'école. A La Chênaie il groupait autour de lui une élite qui devait trop tôt se disperser.

Ses disciples ont dépeint le maître : petit, maigre, le nez gros et long, les yeux gris adoucis par de longs cils, la tête oblongue, le front creusé de rides qui descendent profondes entre les sourcils. Les lèvres plissées, enveloppé d'une vaste houppelande ou tout habillé de drap gris très épais, le maître, très frileux, se promène de long en large sur la terrasse en se

XIV INTRODUCTION

martyrisant les doigts avec un canif : il rcflécliit, il compose Le morceau achevé dans sa tête, après avoir humé une prise de tabac étranger, il s'assied et les lignes de sa ])orîe écriture, si nette, courent sur les petits papiers symétriquement préparés sur sa table. Si l'on réussit à le faire causer, sa tète p.irchcminée se penche en avant, il joint les mains puis les frotte doucement l'une dans l'autre. Sa parole est calme, sereine. Son regard paraît suivre un livre invisible, où depuis longtemps tout fut écrit. En quelcjnes phrases il élargit le sujet, il plane, les idées se pressent, les arguments s'enchaînent, les symboles se prolongent tan(iis que ses yeux éclatent de lumière « comme des cscarboucles. »

A ses hôtes, le nuiître fait voir les arbres taillés par lui, les fleurs arrosées de sa main. Sa marche fébrile se hâte à travers le jardin, bien cultivé, percé de longues allées, qui donne assez grand air à la maison, blanche, « coiffée d'un toit à mansardes. » Une large « terrasse plantée de tilleuls à tête ronde» coupe les deux moitiés du jardin : au fond se dresse la chapelle, construite par Lamennais. Au nord dans la ferme « passent des files de canards ». A Louest dort un étang, encaissé entre deux l}ois. Regardez, dit Maurice de Guérin, à droite, à gauche, de tout côté des bois !

Près de cet étang au bord de l'eau, sur un banc de pierre, un vieux chêne verse son ombre. Le maître chérit cet endroit : il aimerait y reposer jusqu'au grand réveil : « Oh, que je serais bien là ! »

Ces arl)rcs ont vu passer Bore, Blanc, Rohrbacher, Gaume, Combalot, lîouet, Berryer, de Kertanguy, Elie Jourdain, llippolytc de la Morvonnais, Maurice de -Guérin, Lacordaire. Ils ont écoulé longtemps les doux entretiens du nuiître avec Gerbet, de Salinis, Montalembert.

INTRODUCTION XV

C'est d'ici c[iie parlaient les |)lans d'études suivis à Malestroit i);ir une pléiade d'écclésiasliciues. A I.a Chênaie séjournaient surtout les laï(iues. lis y étaient vraiment à I école. Lamennais en j)ersonne |)résidait la méditation ; il |)rèchait, dirigeait, suilout il faisait aimer à tous le savoir et la vertu.

La plus grande liberté était laissée pour le choix des matières d'études : le maître crut toujours aux bienfaits de l'initiative. On lisait beaucoup, mais on lisait la plume à la main. Le soir, en commun, on s'occupait de langues, de littérature ancienne et moderne. A ce foyer de vie et de lumière remonte le courant d'idées qui renouvela en France l'esprit des études religieuses.

Lamennais aimait tendrement ses très chers jeunes gens. Ce n'était point déchoir, pour lui, que de jouer aux barres avec eux.

Quand tombait le soir, tous se réunissaient dans le salon rouge, (tétait l'heure délicieuse, l'heure de l'abandon, l'heure où Lamennais à demi étendu sur l'immense sopha parlait de Dante, de la nécessité des données historiques, de l'importance des langues orientales, de l'individualisme de Descartes, des vastes synthèses qui satisfont l'esprit parce qu'elles lui permettent d'embrasser d'un seul coup d'œil les idées et les faits. A ces jeunes gens, le maître prouvait que si l'homme souffre c'est qu'il est écartelé « non pas à quatre chevaux comme dans les tenq^s horribles, mais à deux mondes ». 11 leur disait tout ce qu'il y a de grand et de beau à vivre pour un })rincipe, à mourir, s'il le faut, pour une idée : « Mes enfants, soyez comme la pendule, quoi qu'il doive arriver, sonnez toujours votre heure ! »

Lamennais savait être « le plus caressant des hommes », il n'avait rien d'olympien, rien de factice. Quand survenait un épisode plaisant de la vie de famille, il était le premier à se dérider, lui qui si peu

XVI INTRODUCTION

connut la joie. Certain soir, après une longue tirade l)hilosophique, il prend la lampe, elle lui échappe et se brise sur le parquet. Alors, dans l'obscurité jaillit la voix joviale du maître : Mes enfants, ainsi se terminent toujours les cours de philosophie!

Tel était dans l'intimité celui qui confessait Victor Hugo et amenait Auguste Comte au mariage religieux, celui qui avait rattaché au christianisme l'auteur des Méditations, celui dont plusieurs disaient après Lamartine : c'est Pascal ressuscité !

Les ennuis pourtant se multipliaient. Ce qui lui restait de biens avait sombré dans l'aftaire de la Librairie classique, élémentaire. Devant son ultra-montanisme, les gallicans regimbaient; on essayait tout contre lui: les procès, les injures, les insinuations odieuses. Lamennais voulut aller à Rome (1824).

Ce fut une grande consolation. Le pape avait fait retenir une chambre pour lui au Collège Romain. Nous ignorons ce qu'il pensa de ses idées de rénovation sociale et religieuse, mais Léon XII conversa longuement avec l'auteur de VEssai et l'aima. Il n'y avait que deux gravures dans le bureau du Pontife : une image de la Vierge et au-dessous le portrait de Lamennais.

Plus confiant, l'illustre écrivain publia son ouvrage, De ta Rctigion considérée dans ses rapports avec t'ordre civil et potitiqiic (1825). Il y pourfendait les gallicans, et souvent ses expressions donnaient à la vérité les allures du paradoxe, comme lorsqu'il disait : « La vie même des nations a sa source dans le pouvoir pontifical ». Les gallicans s'inquiètent, s'agitent, voient à regret s'étendre le Mémorial catholique, inspiré par Lamennais et applaudissent quand, en 1826, le sarcastique adversaire de la déclaration de 1682 est condamné par les représentants du pouvoir ofTiciel.

Opcndanl, Lamennais conservait assez de calme pour faire et refaire les /?('//f'.rzo/2s jointes à sa traduc-

INTRODUCTION XVII

tion (le VlmiUUion, pour publier de [)lus un cliannant petit livre, très pieux, très sûr, intitulé Le (inidc du premier âge (1828), que les enfants sérieux relisent encore avec fruit. I']n ces matières comme en beaucoup d'autres, Lamennais fut un initiateur : on le trouve à la source du mouvement qui porta les esprits vers une l)iété solide, éclairée, réfléchie.

S'il savait, à la perfection, prendre l'âme et le ton des auteurs ascétiques, il savait aussi crier comme un sourd : témoin son livre Des progrès de la Révolution et de la Guerre contre l'Eglise (1829). Les gallicans n'y étaient pas ménagés. A cause d'eux, disait-on, les gens, « voyant à tort dans la religion l'alliée naturelle du despotisme, se séparent d'elle et fondent sur sa destruction l'espérance d'un jour meilleur. » Quand les adversaires des idées ultra-montaines apprirent que cet ouvrage, dirigé contre les libéraux du Globe, et aussi contre les prélats courtisans, ne ménageait rien, quand ils surent que IG.OOO exemplaires s'écoulaiant en (luelques jours, ils commencèrent contre Lamennais une campagne violente, à la(|uelle il opposa une défense non moins passionnée, et où, de part et d'autre, on blessa souvent la justice autant que la charité.

Dans ces luttes, le caractère de Lamennais s'aigrit. Découragé, voyant suspecter sa bonne foi, censuré par Monseigneur de Quélen, dénoncé à Rome, il voit tout en noir et s'écrie : « Les peuples étonnés prêtent l'oreille et se disent : le sanctuaire est vide, il n'en sort plus rien. » A ce malaise général, il cherchait un remède. La révolution de 1830, qu'il avait prédite, vint la lui ollrir. Il voulait « préserver le catholicisme des malheurs qui le menaçaient, unir étroitement sa cause à celle de la liberté et préparer ainsi le triomphe durable et pacifique de celle-ci. Il estimait, en effet, que séparée de la loi morale divine, la liberté naissante

XVIII INTRODUCTION

aboutirait à l'anarchie ou au despotisme. » Il crut l'heure propice pour le dire très haut.

Page 1