‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 7 sur 34 · VI. — L'Avenir · texte numérisé non relu

VI. — L'Avenir

Le IG Octobre 1830, paraissait un journal dont le nom chantait l'espérance ; il s'appelait Y Avenir. En tète, brillaient ces deux mots : Dieu et la Liberté. Le fondateur était Lamennais; autour de lui se groupaient bientôt l'abbé Gerbet, Lacordaire, Rohrbacher, ^L de Coux, le comte Charles de Monlalembert. Le journal ne devait pas compter plus de 3.000 abonnés, il ne dura qu'un an ; cependant il détermina un courant d'opinions, dont la poussée se fait sentir encore.

Au milieu de l'impiété générale et de l'hostilité des libéraux, des chrétiens élevaient la voix pour dire fièrement leurs convictions et prouver qu'elles étaient conciliables avec les aspirations populaires.

« Tout change, disaient-ils, et les brises de l'avenir apportent aux peuples comme les parfums d'une terre nouvelle ». Une seule force est capable d'arrêter l'anarchie envahissante, c'est l'alliance des catholiques et des libéraux pour assurer le respect des droits de tous. Il ne faut pas voir le véritable catholicisme dans « ces doctrines serviles qui en ont corrompu l'esprit et l'ont rendu complice du Pouvoir qui avait planté sa tente sur les derniers débris de la liberté chrétienne. » Les progrès sociaux, les progrès de la liberté politique dérivent du vrai catholicisme, de celui qui au Mojen- Age sauvegardait les droits des peuples. Sans lui d'ailleurs, la liberté n'est qu'une concession, un fait, jamais un droit.

Malheureusement, poursuivait-on, l'Eglise n'est plus lil)re de nommer ses évèqucs. Sans doute, l'I^glise et ri^tat « devraient être inséparables comme l'àmc et

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le corps », mnis pour (juc l'I^^lisc no soit plus l'instrument (les i)oliticiens, il faudrait dénoncer le C.oneordat. C.e lien brisé, l'ICglise pourra reprendre sa place au cœur des peuples parce ([u'elle sera de nouveau pour les niasses la grande messagère de justice et d'anVancliissement.

Pour entreprendre les réformes urgentes, il faut la liberté d'association, la liberté d'enseignement, la liberté de conscience, la liberté de la presse : toutes les libertés. Sous leur pression l'hérédité au trône disj)araîtra, au vote réjiarli î)ar le cens succédera le sulï'ragc universel, à la centralisation absolue une certaine autonomie des communes.

Le rcve grandiose dont on s'enivrait, la vision (]ui fascinait les regards, était une république chrétienne où toutes les libertés s'épanouiraient dans le respect et la justice, !)arce que le Pape serait là, comme modérateur, comme arbitre.

Ecrire est peu, on veut agir. Pour venger les droits des catholiques méconnus, pour conquérir les libertés nécessaires, on fonde une Agence (jéiu'rale pour la défense de la liberlé religieuse. Un commandant militaire vient-il à interdire aux capucins de paraître en public, l'Agence le poursuit devant le Conseil d'Ktat. Fermet-on à Lyon une école d'enfants de ch(cur, Lacordaire, Montalembcrt, de Coux, sans autorisation, sans titres universitaires, ouvrent à Paris môme une école libre. Les trois maîtres d'école seront condamnés à cent francs d'amende, mais le procès mettra tout le pays en émoi et le 3 .Janvier 1831 un projet de loi sera déposé en faveur de la liberté d'enseignement. Lntre temps on recueille plus de 140.000 francs soit pour les procès à soutenir, soit pour la vaillante Irlande sans liberté et sans pain.

Parmi les rédacteurs Lamennais n'était pas le plus violent au début. Mais, après avoir fait beaucoup pour

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l'union, il vit ses efforts stériles, et, dès lors, sa plume ne ménagea ni le gouvernement aux abois, ni les évêques de tendande gallicane.

A cette âme qui connaît peu la paix intérieure, le sarcasme, l'outrage sont presque naturels. Les ministres, deviennent « des lâches qui se baignent le front dans la boue », la Restauration, « un régime absurde qui sacrifie Dieu à son roi. » On adjure les évêques» mais le ton n'est pas celui d'un prêtre, c'est plutôt celui d'un simple journaliste soucieux de ses idées plus que la hiérarchie.

Sans doute, il était de bonne tactique de se placer sur le terrain de la liberté en 1830 ; encore fallait-il, quand on prétendait parler au nom de l'Eglise, peser ses mots. Lamennais avait raison d'écrire : « L'essentiel serait de montrer que le christianisme protège et maintient tous les droits et qu'en lui seul est la garantie de toutes les libertés légitimes. » Mais à quel titre précisément les libertés sont-elles légitimes? La liberté est un instrument, un moyen, dont la valeur est conditionnée par la fin qu'on poursuit. L'Eglise respecte dans la liberté un don de Dieu, pourtant elle ne peut laisser croire que la conscience est sans faute quand elle se décide librement à préférer le mal. Il ne suflit pas d'être libre pour être bon, il ne suffît pas de choisir sans contrainte pour bien choisir.

Pourquoi Lamennais ne sut -il pas préciser les limites du libéralisme? Pourquoi, devint-il si fanatique de la liberté qu'il célébrait en elle « la richesse et le repos des peuples ». Singulière exagération ! car, d'où venait par exemple cette oppression dont VAvcnir voulait all'ranchir les travailleurs, si ce n'est de la loi Chapelier, votée au nom de la liberté, en juin 1791, et qui interdisait aux ouvriers de se réunir pour discuter leurs « prétendus intérêts communs? » La liberté n'aboutit-ellc pas souvent dans la vie sociale à l'esclavage du laible, à la tjrannie du fort?

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Le grand écrivain aurait dû le remarcjiier surtout au moment où lui-même montrait le salut social dans l'entente organisée des humbles gens. Malheureusement il aimait plus que tout les vues générales, nécessairement un peu vagues.

Cette imprécision, il la portait même de plus en plus dans les choses religieuses. Dans l'Essai, déjà, il avait émis cette idée que l'unique religion débute avec l'humanité et se poursuit avec elle. Maintenant la doctrine chrétienne du salut et la doctrine sociale de l'anVanchissement tendent à se confondre dans son esprit. La plume qui avait jadis exposé la théorie du consentement universel, esquissait facilement le plan d'un christianisme humanitaire, objet des aspirations universelles, imprécis dans son dogme et dans ses pratiques. La vie intérieure, l'autorité, la révélation sont laissées dans l'ombre : «L'Eglise n'est que l'expression vivante de l'intelligence sociale. »

« Si l'homme se préoccupe fortement d'une idée elle lui dérobe la vue des autres » dira Lamennais. C'était son cas en 1830. Il ne vo3'ait pas, que confondre l'idée religieuse avec l'idée populaire, c'est confondre le droit avec le fait, et par suite, énerver même le droit et ])réparer la tyrannie. L'idée populaire ne peut-elle pas, en ellet, mener à l'oppression, si, pour la diriger, pour la juger, on ne place pas plus haut, dans une sphère souveraine, la morale et la religion ?

Entendu comme VAvenir tendait à l'exposer, le christianisme ne pouvait rien pour éclairer et pour guider les peuples : il risquait de prêter son appui tour à tour aux idées les plus contradictoires, et, qui l'eût empêché, après les excès d'un siècle de liberté, de conduire les foules avides de repos aux abus non moins criants du despotisme?

Ces conséquences échappaient au fondateur de VAvenir. Plus tard, il l'avouera : « Nous regardâmes un

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peu trop les choses d'un côté. » Pour le moment, il est tout à l'espérance. En Belgique, en Allemagne, en Bavière, en Pologne se dessine un grand mouvement d'opinions semblables à celles de l'Avenir. Très imprudemment, l'xVgence prétend faire un seul faisceau de ces tendances éparses. Un acte d'union signé des rédacteurs de VAvenir est lancé à travers l'Europe.

On cherchait à grouper dans une même actton politique ceux qui partageaient les idées libérales de VAvenir ainsi que ses théories sociales. Rêver de cet immense parti politique n'était que chimère ; essayer de le réaliser, c'était imprudence, provocation.

Il est vrai, de nobles sj'mpathies venaient à VAvenir. Lamartine y publiait son ode à Némésis, Vigny y faisait paraître une lettre parisienne, Victor Hugo donnait en primeur aux abonnés un des plus étonnants chapitres de Notre-Dame de Paris. Mais on faisait grand tapage d'un mot maladroit d'un avocat de Lamennais qui avait appelé son client « un réformateur qui travaille depuis quinze ans à régénérer le catholicisme ». Un article écrit par Lamennais le 18 février 1831, alla jusqu'à montrer les légitimistes prêts « à semer une troisième fois leur légitimité dans le sang ». Il n'en fallait pas tant pour porter à son comble l'exaspération d'adversaires à qui Lamennais avait fourni des armes contre lui.

Blâmés par tous ceux qui avaient l'autorité, Lacordaire, Lamennais et Montalembert prirent le parti d'aller consulter Borne. C'était sommer le pape de se prononcer dans une question serai-religieuse, serai- ])olilique au moment où le gouvernement pontifical se débattait en d'inextricables diflîcultés. En efTet, les excès des troupes du cardinal All)ani ayant soulevé la population, on avait dû rappeler les Autrichiens. Mécontente de ce dénouement, la France menaçait de se saisir d'Ancône.

IMUODLCTION X.\!II

Deux mois, les rcdnclcurs de VAvcnir (\urQnl allcndre une audience. Kii.'in, le l.'i Mars, le Tape les reriit, leur lit adiiiii"er une rédiiclioii du Moïse de Mieliel-An;,'e, cl ne dit j);is un mol des idées du jouruyi.

Assez salislail malgré toul, Lamennais se relire à l'Yascali, où il s'oeeupe de la con'^réffalion de Saint- Pierre, dont il voulait l'aire un ordre religieux moderne. Pendant ce temps, un créancier de la Librairie classique élémentaire oMient contre lui, un jugement cjui le ruine. Pour avoir imprudemment commandité celle entreprise malheureuse, le voici exposé a être mis en prison pour dettes s'il revient en France, (les ennuis ne rempèchenl pas de commencer, dans la solitude hospitaiière qui lui est gracieusement olierle, un livre : Des luaiLv (le iJùjlise et de la société.

Le gouvernement pontifical est toujours incpiiet : l'Autriche ga.rde la Romagne ; la l'^rancc occupe Ancône ; la Russie GHrc son appui, et en retour, sollicite et obtient plus ou moins localement un désaveu du soulèvement de la Pologne, Brusquement, Lamennais revient à Rome, publie son intention de poursuivre ses travaux et par une belle soirée de Juillet « jette un triste et dernier regard sur la coupole de St-Pierre. » II se rend à Munich avec Montalembert. Lacordaire les rejoint. Le 30 Août 1832, à la fin d'un banquet oflert à Lamennais, on lui remet sous pli scellé une lettre du cardinal Pacca et l'encyclique Mirari vos : c'était une condamnation mais avec tous les ménagements qu'on pouvait souhaiter. Le directeur de VAiwnir n'était pas même cité, le titre du journal n'était pas indi(iué, la condamnation du libéralisme venait après la censure d'autres erreurs relatives à rindiirércncc et au célibat ecclésiastique.

Le soir même Lamennais rédigeait une lettre d'adhésion : VAvcnir était supprimé, l'Agence dissoute.

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