V. — La Séparation
De retour à La Chênaie, le maître dirige, enseigne, prêche et, surtout, réfléchit à son système de philosophie.
Il aurait pu voir le roic qui lui restait à remplir : répandre celte idée qu'il f:iut d'abord se laire comprendre, se faire aimer des masses pour les ramener au Christ, montrer que l'autel n'est pas rivé au trône, que l'amour du peuple et de la liberté a des racines dans le christianisme, qu'il appartient au catholicisme (f de former la conscience du peuple et des pouvoirs publics ». Peut-être eût-il déterminé les catholiques à entreprendre plus tôt le grand travail de restauration sociale chrétienne qui s'imposait, et à mener avec plus de décision, plus d'ensemble la lutte conli'e l'individualisme. Identifier libéralisme et religion était une erreur, Lamennais pouvait le reconnaître loyalement et prouver à ses adversaires qu'ils avaient tort aussi de faire un doi^mj de leurs tendances peu sociales.
Mais, obsédé par ses idées générales, il constate douloureusement qu'il n'\' a plus moyen de confondre le consentement universel et la foi, le mouvement social et la vie chrétienne, la politique et la religion.
Une à une tombent les pierres de l'édifice que le philosophe avait cru inébranlable. Au lieu de se défier de son esprit de synthèse, il se prend encore à rêver sur les ruines de son propre système. Il rêve d'une religion cjui, soumise à la loi de l'universel développement, ne serait rien qu'une force morale dirigeant 1 humanité dans les voies nouvelles où elle s'avance.
Déjà, trop absolu pour tenir compte de la discrétion de Rome, trop peu historien pour saisir les contingences du moment, il s'emporte contre la Papauté,
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pourtant bicnveillMiilc. M;il','rc' l'cxliortatioii «le la nonciature (iiii lui promet une réponse (pii lui ferait honneur et plaisir, il refuse Oct. 1(S,')2) d'écrire au Pape.
De plus en i)Ius, l'anicrtunie grondait au cfL-ur du Titan, elle s'épanchait en tro[) de lettres pour (\uc le secret en fût gardé. Un bref, divulgué en Août IS.'i.'J, fait coinj)reiidre au solitaire (jue « ce ([u'oît répand dans le i)ublic à son sujet jette de nouveau le Pape dans la douleur. » C.c bref fut le signal d'une campagne anijrc, exaspérante, contre lui, contre son frère, leurs amis et leurs œuvres. Lamennais résigna ses fonctions de supérieur général de la Congrégation de Saint-Pierre et congédia (juclques Jeup.cs gens (jui partageaient encore sa vie à La Chênaie.
Le 4 Août 18']!j, il écrivit au Pape : « Par toute sorte de motifs, mais spécialement i)arce qu'il n'appartient qu'au chef de l'h^glisc déjuger de ce qui peut lui être bon et utile, j'ai pris la résolution de rester à l'avenir totalement étranger aux choses qui la touclient. Personne, grâce à Dieu, n'est phis soumis que moi dans le fond du cœur et sans aucune réserve à toutes les décisions du Saint-Siège sur la doctrine de la foi et des mœurs, aussi bien qu'aux lois de la discipline portées par son autorité souveraine.
Tels sont. Très Saint-Père, mes sentiments réels. Que si l'expression n'en paraissait pas assez nette à Votre Sainteté, qu'elle daigne elle-même me faire savoir de quels termes je dois me servir pour la satisfaire. Ceux-là seront toujours les plus conformes à ma pensée qui la convaincront mieux de mon obéissance filiale. »
Grégoire XVI chargea l'évècpie de Rennes d'obtenir une adhésion plus précise et en indiqua la teneur. Malheureusement, à la réception du bref, Féli était sur le point de partir à Paris. 11 lit savoir à son évèciuc qu'il répondrait de là. Mécontent, l'évèque publia le
XXVI INTUODUCIION
bref et retira à Lamennais tous ses pouvoirs. L'écrivain sentit vivement ce (luc le i)rocédé avait d humiliant.
Il y aurait encore été plus sensible, s'il n'avait été obsédé par ses propres idées.
Il tourne et i-elournc le prisme de son système; il cherche l'angle sous lequel il verra toutes ses pensées logiquement enchaînées. Toujours son regard avait aperçu au même point de l'horizon, sur le même plan, les idées chrétiennes et les idées humanitaires. Maintenant, il croit voir deux mondes, gravitant isolés, sans rapports, sans liens d'aucune sorte. Rien n'était plus opposé à ses habitudes d'esprit syntliétique ; pourtant cet aperçu nouveau le séduit et il se prend à espérer tout concilier en distinguant l'obéissance à l'autorité spirituelle de Tindépendance dans l'ordre des choses humaines.
C'est dans ce sens qu'il écrit au Pape sans préciser beaucoup. Avec grande bienveillance, l'archevêque de Paris, Monseigneur de Quéien, lui conseille d'envoyer à Rome un mémoire qui explique toute sa pensée.
Le mémoire était parti depuis le 6 décembre, quand arriva à l'archevêché une lettre écrite le 28 novembre sur l'ordre du Pape. Elle réclamait une adhésion formelle.
Lamennais lit le document, l'étudié et le 11, devant Monseigneur de Quéien, il alTirme sa volonté de suivre les instructions de Rome et signe une formule d'adhésion qu'il considérait lui-même comme une promesse de docilité « absolue ».
Que le pape ait trouvé blâmable l'attitude d'un prêtre qui « voulait demeurer étranger aux choses (jui touchent l'Eglise », qu'il n'ait pas accepté de voir la question d'adhésion à un document remplacée i)ar celle de l'indépendance entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel, on le comprend assez. Mais le geste de Lamennais, le 11 Décembre, ne se peut expliquer.
XWII IMllODLCTION
Il avilil plus (le ciiHiiianlc ans cl enseignait depuis lon'^tcnips qu'une signature vaut un enj^agcnicnt . « J'aurais signé explicitement (juc le l'ape était Dieu », écrit-il : c'est se niocpier, ce n'est pas se justifier. Qui Jic veut pas s'engager ne doit pas signer, dût-il en mourir : l'honneur est ici en jeu, autant (jue la justice, ni l'un, ni l'aulre ne [)euvent être sacrifiés au désir de la paix.
Dès le 13, à Monlalembert toujours aimé mais absent et ayant lui-même le cœur meurtri par un amour brisé, le Maître écrivait : « Les motifs qui m'ont déterminé ne sont pas de ceux (jui font sur toi tant d'impression : sur ce point, nous n'avons pas d'idées communes. » Le !'■' Janvier 1834, en réponse à un cri sublime d'amitié et de douleur, il ajoutait : « Laissant de c(Mé la (luestion de vérité, je ne vis plus dans cette triste affaire qu'une question de paix à tout prix et je me résolus à signer. Mais en même temps, je me décidai à cesser désormais toute fonction sacerdotale : c'est ce (jue j'ai fait. »
Six ans auparavant en 1827, croyant venue son heure dernière, Féli disait à son frère : « Je te lègue la plus belle chose du monde : la vérité à défendre. » Si ces paroles étaient restées dans sa mémoire, il n'aurait pas eu besoin d'autre condamnation. Au moment de donner sa parole au chef de l'Eglise, de prendre une décision qui importait gravement à sa vie religieuse et intéressait le sort de plusieurs âmes unies à la sienne, le voilà qui « laisse de côté la question de vérité ». Ce manque de loyauté, cet étrange parti-pris ne se peuvent comprendre.
C'était trop de secousses pour un homme malingre. Bientôt des spasmes nerveux secouèrent son corps