‹ LamennaisChapitre 8 sur 12 · ASCÉTISME ET SPIRITUALITÉ · texte numérisé non relu

ASCÉTISME ET SPIRITUALITÉ

ASCETISME ET SPIRITUALITE

La prière qui ne part pas du cœur se dissipe avant d'arriver au ciel ; elle ne glorifie pas, elle outrage celui à qui elle s'adresse.

La prière est, supérieure à l'action mais l'aclion nous frappe davantage, elle nous paraît plus utile, parce que nous nous imaginons faire nous-mêmes ce que Dieu seul fait.

La foi commence où finit l'orgueil.

La foi a cela de beau qu'elle fait qu'on n'a pas besoin du présent : tout l'avenir est à elle : le temps est son point de départ et l'éternité -«»ii domaine.

114 LA MEXKAIS

L'espérance est partout où il reste assez de place pour y planter une croix.

Dieu ne nous abandonne jamais le premier. Il ne se plaît quelquefois à nous faire sentir notre faiblesse que pour nous mieux convaincre de sa puissance et de son amour.

Dieu viendra au secours ; attendez seulement : quand sa main s'abaisse pour frapper, alors même il en sort une vertu qui guérit la plaie qu'elle a faite.

Les réalités sont loin d'être toujours ce qu'elles nous semblent, et l'apparente rigueur des jugements célestes recouvre souvent une miséricorde immense.

Soumission parfaite en toutes choses. Si nous nous remuons trop dans la main de Dieu, il nous laisse tomber. Cela vaut bien la peine d'y prendre garde.

On se trouve toujours mal de vouloir forcer la main à la Providence.

ASCÉTISME ET SPIRITUALITE 115

Ce que Dieu voudra, nous devons le vouloir, et le vouloir avec espérance, car il n'a ici-bas que des volontés de miséricorde.

Oh ! la bonne politique que de n'en point avoir, d'aller droit son chemin, et de ne désirer au ciel et sur la terre que la volonté de Dieu.

Il ne faut rien désirer avec trop d'ardeur, pas même ce qui nous paraît un bien, à moins que ce ne soit le souverain bien, qui est Dieu.

Ne demandons rien à la terre, car elle n'accorde rien qu'à ceux qui cèdent quelque chose du ciel.

Ne prenez aucun parti qu'au pied de la Croix, en présence de ce Jésus qui nous jugera.

La victoire est à Dieu ; combattre voilà notre partage.

Patience : c'est le mot de la terre; il se traduit plus haut dans le mot de joie. C'est tout ce que nous savons de la langue du ciel.

116 LA MENNA1S

Mon Dieu, comment se fait-il que Ton tienne à la terre? Il me semble que c'est le pendu qui ne veut pas qu'on lui coupe la corde.

Ce qui est de la terre passe et déchire notre cœur en passant. Les espérances du ciel sont les seules qui ne le blessent jamais.

Dieu a placé les douleurs de distance en distance dans la vie, pour nous indiquer la route du ciel.

Ce n'est pas dans l'absence des tribulations qu'il faut chercher la paix, mais dans la patience à porter sa croix.

Tout ce qui vient de Dieu se développe sans cesse, tandis que ce qui n'est que de la terre passe et se dissipe bien vite.

Notre course, à nous autres chrétiens, a un terme qui nous en fait supporter les fatigues en paix. Nous allons chez notre Père; heureux qui arrive le premier.

Une seule larme versée aux pieds de Jésus

ASCÉTISME ET SPIRITUALITE 117

est plus délicieuse mille fois que tous les plaisirs du siècle.

A Dieu et à Dieu seul; je le retrouve un peu dans la solitude, mais que cette parole est triste : le retrouver; est-ce qu'il devrait être possible de le jamais perdre?

La vérité souveraine étant aussi le souverain bien, on ne peut la connaître sans l'aimer, et la foi produit l'amour, d'où dérivent tous les actes extérieurs du culte. Par eux l'homme réalise au dehors son amour et sa foi, comme la vérité et l'amour infinis, ou Dieu lui-même se réalise extérieurement sur nos autels. Et de même qu'il s'unit à nous par la présence réelle de sa vérité, de son Verbe, nous nous unissons à lui par un culte qu'anime une foi et un amour réellement présents ; et sans cet amour et celte foi, notre culte n'est qu'une vaine cérémonie H une coupable dérision.

Religion chrétienne, religion divine, qui dissipe les Lénèbres de l'esprit en abaissant l'orgueil du cœur; qui ôte l'incertitude et ledoule,

sans détruire entièrement l'ignorance ; qui révèle ses mystères à l'amour en les voilant à 1 intelligence ; qui, même après avoir tout donné, laisse encore un désir immense qu'elle satisfait et renouvelle sans cesse!

On parle de plaisirs : en est-il de comparables à ceux qui accompagnent l'innocence? N'est-ce rien que d'être toujours content de soi et des autres? N'est-ce rien que d'être exempts de repentir et de remords, ou de trouver contre le remords un asile assuré dans le repentir? Car les larmes mêmes de la pénitence ont plus de douceur que n'en eurent les fautes qui les font couler. Le cœur du vrai chrétien est une fêle continuelle. Il jouit plus de ce qu'il se refuse, que l'incrédule ne jouit de ce qu'il se permet. Heureux dans la prospérité, plus heureux dans les souffrances, parce qu'elles lui offrent un moyen d'accroître le bonheur qu'il attend, il s'avance d'un pas tranquille, à travers les peines de la vie, vers la montagne que couronne la cité permanente, séjour céleste de la paix, des délices éternelles et de tous les biens. Le seul avant-goût de cette paix remplit

ASCÉTISME ET SPIRITUALITE 1 11)

l'Ame d'une intarissable volupté. Quiconque ne la connaît pas n'a rien senti : il peut savoir ce que c'est que les plaisirs, mais il ignore le bonheur.

Ah ! si les incrédules pouvaient pénétrer jusque dans le sanctuaire de la conscience, où déjà la vertu reçoit son prix par le délicieux contentement qu'elle inspire; s'ils pouvaient sentir une fois cellepleinepaix de l'intelligence rassasiée de la vérité infinie dont la foi la met en possession ; cette espérance divine, où tous les désirs de la terre viennent s'éteindre, et qui s'élance sans fin dans les profondeurs de l'éternité ; ce délectable amour dont l'âme s'abreuve à longs l rails; cette jouissance intime, inénarrable, de la Divinité même conversant, si je l'ose dire, familièrement avec sa créature, comme un ami avec son ami, s'unissant, se livrant à elle tout entière pour en être possédée, pour être son bien, sa joie, son aliment incompréhensible: de quelle admiration ne seraient-ils pas tout à coup transportés ! el, dans le regret d'être privés de ces biens ineffables, avec quelle ardeur et quelle allégresse ne

se dégageraient-ils pas des langes d'une raison imbécile, pour arriver par la foi, selon l'expression des livres saints, à la mesure de l'homme parfait ou à la parfaite connaissance de Dieu en Jésus-Christ son fds !

Je vois sur nos autels la Vérité infinie, réellement présente en la personne du Verbe incarné, mais cachée sous les apparences du pain, symbole de la vie qu'elle nous communique, comme le Verbe lui-même était caché sous le voile de la nature humaine ; je le vois, ce Verbe fait chair, se donnant à l'homme qu'il racheta de son sang, et le nourrissant à la fois de son corps immolé pour lui, de sa vérité, de son amour, de sa divinité tout entière pour le diviniser lui-même, et le préparer à une union, non pas plus réelle, mais plus intime, plus délicieuse et plus durable. Ainsi l'amour infini de Dieu se manifeste par une action infinie, et la Religion me serait plus incompréhensible sans ce mystère, que ce mystère ne m'est incompréhensible.

Plus de craintes, plus d'anxiétés, lorsqu'on

ASCÉTISME ET SPIRITUALITE 121

s'est dé lâché de soi-même... Oh ! si Ton connaissait le don de Dieu ! si une seule fois on avail goûté les délices qui accompagnent le parfait anéantissement dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, cette joie intime, inaltérable, de se sentir dans Tordre, de sentir tout son être uni à l'Etre qui renferme en soi fous les biens ! Que peut offrir le monde en échange d'une semblable félicité? Ses plaisirs mêmes, si rares, si fugitifs, si vides, sont toujours mêlés de quelque amertume...

Combien doucement l'âme se repose dans celte pensée : Je ne suis rien, je n'ai droit à rien, et c'est parce que rien ne m'est dû, que j'espère posséder tout ; car la grâce, la miséricorde, l'immortelle jouissance du Dieu à qui mon cœur aspire, ne sont jamais, ne peuvent jamais être qu'un don gratuit de son amour.

Vos paroles, ô bon Jésus, descendent dans mon cœur comme celte douce rosée dont il esl parlé dans vos saints Livres (1). Oui, je veux aimer pour prier, je veux prier pour aimer,

(lj Ps., CXXXII, 3.

et aimer et prier sans cesse. Quand on me dira: Ne vous ennuyez-vous point de tant de prières? je répondrai: S'ennuie-t-on d'aimer? Et si l'on me dit: Voyez ceux-ci, et ceux-là, ils savent bien s'affranchir de cette gêne: je ne répondrai point à cause de ma douleur, mais je tournerai les yeux vers Jésus, et je verserai des larmes sur mes frères qui ont perdu le divin amour.

Rentrez en vous-même, préparez au céleste époux une demeure digne de lui, et il viendra, et il s'y reposera, car ses délices sont d'habiter dans le cœur qui l'appelle. Alors, seul avec Jésus, loin des bruits de la terre, dans le silence des créatures, il vous parlera comme un ami parle à son ami, et, transporté de l'entendre, vous ne voudrez plus à jamais écouter que lui.

L'amour a fait descendre le Fils de Dieu sur la terre : l'amour nous élève jusqu'à lui.

Alors il s'établit entre notre âme et Jésus comme une union ravissante; alors s'accomplit celte promesse : Je ne vous laisserai pas

ASCETISME ET SPIRITUALITE 123

orphelins, je viendrai à vous. Venez donc, ô mon Jésus, venez briser les derniers liens qui m'attachent aux créatures et retardent l'heureux moment où je ne vivrai plus que pour vous. Faites que, m'oubliant moi-même, je ne voie, je ne désire que vous seul, et me repose sur votre sein comme le disciple hienaimé, dans cette paix délicieuse que le monde ne donne pas, qu'il ne peut même comprendre, mais aussi que ses orages ne sauraient troubler.

Et nous, pauvres infortunés que le tumulte du monde distrait encore, que ferons-nous ? Ne voulons-nous point aussi entendre Jésus ? Comme les deux disciples d'Emmaus, nous sommes en voyage ; nous nous en allons vers l'éternité. Jésus, dans son amour, s'approche de nous; il se fait en quelque sorte le compagnon de noire route, mais, nous trouvant si peu attentifs, il se retire et nous marchons seuls. Effrayante solitude! Ah, prenons garde que la nuit ne nous surprenne prés du terme ! Hâtons-nous de rappeler le divin guide, el disons-lui de toute noire âme : Seigneur, de-

mettrez arec nous, car le soir se fait et te jour baisse !

Pendant que la nature vit encore en nous, quelque chose nous sépare de Dieu et de Jésus ; et l'amour de Jésus nous presse d'achever le sacrifice et de prononcer cette parole dernière, que le monde ne comprend pas, mais qui réjouit le ciel : Tout est consommé.

Jusqu'à ce que notre vie soit, comme parle l'Apôtre, cachée en Dieu avec Jésus-Christ, nous ne lui appartenons qu'imparfaitement, nous ne sommes pas un avec le Fils et avec le Père, nous ne sommes pas consommés dans l'unilé; il y a quelque chose entre nous et Dieu; et c'est que nous tenons encore à nous-mêmes et aux créatures ; notre amour est divisé ; tantôt il s'élance vers le ciel, et tantôt il rampe sur la terre. Pour vivre de la vie cachée avec Jésus- Christ en Dieu, il faut rompre les derniers liens qui nous attachent au monde. Alors, séparée de tout ce qui passe, enveloppée, pour ainsi dire, de l'être divin, plongée dans sa lumière, l'âme ne voit que lui, ne se sent qu'en lui, ne vit que

ASCETISME ET SPIRITUALITE 125

de sa vérité et de son amour, qu'il lui communique par desvoiesinexplicablesetmerveilleuses. Unie intimement au Fils, et par le Fils au Père, Jésus-Christ, son modèle et son époux, la rend de plus en plus conforme à lui-même. Ce qu'il a éprouvé, il veut qu'elle l'éprouve aussi, qu'elle le reproduise en quelque sorte, dans ses divers états, avec le même esprit d obéissance parfaite qui le dirigeait dans l'accomplissement de sa divine mission. Quelquefois il la conduit sur le Thabor, comme pour lui montrer les biens promis à sa fidélité ; plus souvent il la guide au jardin des Oliviers, au prétoire, sur le Golgolha, où doit se consommer le sacrifice : et soit qu'il l'éclairé et la console, soit qu'il paraisse la délaisser, tout coopère à sa perfection parce qu'elle aime, et que jamais elle ne se lasse d'aimer, dans l'amertume comme dans la joie, le Dieu qui l'appelle à la sainteté. Elle se repose, pleine de calme, dans la volonté de ce grand Dieu. Mais l'âme qui ne s'est pas encore complètement dégagée «les choses de la terre est toujours agitée, inquiète; elle marche dans l'obscurité et mille soins la tourmentent. Hatons-nous donc de

briser nos chaînes, ne cherchons que Jésus, ne désirons que lui : à qui irions nous? Il a tes paroles de la vie éternelle.

Il est étrange que, connaissant Dieu, toute notre âme ne soit pas absorbée dans son amour: qu'elle s'arrête encore aux créatures, au lieu de se plonger et de se perdre dans la source de tout bien. Qu'est-ce que le bonheur sinon l'amour? Et qu'est-ce que le bonheur infini, sinon un amour sans bornes? Il faut donc à notre cœur un objet infini, il faut Dieu : rien de créé ne saurait le satisfaire jamais. Que me veut le monde ? Qu'ai -je besoin de lui? Que peut-il me donner? Mon cœur est plus grand que tous ses biens et Iheu seul est plus grand que mon cœur. Dieu seul donc, Dieu seul maintenant et toujours, éternellement Dieu seul !

0 Christ, fils du Dieu vivant, que vos voies sont merveilleuses ! et qui m'en développera le mystère impénétrable? Si je monte jusqu'au ciel, je vous y vois dans le sein du Père, tout éclatant de sa splendeur; >i je redescends

ASCÉTISME ET SPIRITUALITE 127

sur la terre, je vous y vois dans le sein de l'homme pécheur, indigent, misérable, attiré en quelque sorte, et fixé par l'amour aux deux termes extrêmes de ce qui peut être conçu, dans linfini de la grandeur et dans l'infini de la bassesse; et comme si ce n'était pas assez de venir à cet être déchu, quand il vous désire, quand il vous appelle, vous l'appelez vousmême le premier, vous l'appelez avec instance, vous lui dites : « Venez, venez à moi, vous 1 .us qui souffrez, et je vous soulagerai : venez, j ai désiré d'un grand désir de manger cette Pâques avec vous. » C'en est trop. Seigneur, c'en est trop; souvenez-vous qui vous êtes; ou plutôt, faites, mon Dieu, que je ne l'oublie jamais, et que je m'approche de vous, comme les anges eux-mêmes en approchent, en Iremblant de respect, avec un cœur rempli du sentiment de son indignité, pénétré de vos miséricordes, et embrasé de ce même amour inépuisable, immense, éternel, qui vous porte à descendre jusqu'à lui.

Qu'il faille exciter des chrétiens ;'i s'asseoir

à la Table sainte, à se nourrir du pain de vie,

à recevoir en eux raideur cl le consommateur de la foi, le Sauveur des hommes, le Verbe de Dieu ; qu'ils cherchent de tous côtés des prétextes pour se tenir éloignés de lui, qu'ils regardent comme une dure obligation le devoir qu'impose l'Église de paiticiper en certains temps au corps et au sang de Jésus-Christ, c'est quelque chose de si prodigieux el tout ensemble de si effrayant que l'âme fuit celte pensée comme elle fuirait une vision de l'enter.

Ce n'est point en nous efforçant d'élever notre esprit à de sublimes pensées que nous recueillerons le fruit de la sainte Communion, mais en adorant, pleins d'amour, Jésus-Christ en nous, en lui ouvrant notre cœur avec une grande confiance et une grande simplicité, comme un ami parle à son ami. Nous avons des besoins, il faut les lui exposer. Nous sommes couverts de plaies, il faut les lui montrer, afin qu'il les lave dans son divin sang. Nous sommes faibles, il faut lui demander de ranimer nos forces. Nous sommes nus, affamés, altérés, il faut lui dire : Ayez pitié de ce pauvre mendiant. De lui découlent toutes les grâces.

ASCÉTISME ET SPIRITUALITE 12!»

Hélas! dans son amour ineffable, le bon Maître ne demande qu'à s'unir à nous : c'est nous qui le repoussons, non comme saint Pierre. par humilité et parce que nous sommes pécheurs, mais parce que cette union nous semble trop dure, et que cet amour nous est importun. Il y a de quoi s'anéantir éternellement à la vue d'une ingratitude si monstrueuse : l'homme repousser Dieu ! le cœur de l'homme dédaigner le cœur de Jésus-Christ !

O hommes retirez-vous, laissez-moi avec mon Dieu ; pourquoi me ravissez-vous mon bien-aimé. Vous ne voulez point le connaître, vous ne voulez point l'aimer ! laissez-moi l'aimer s'il est possible, et pour moi et pour vous ; tout ce qui n'est pas lui m'est à dégoût; je ne trouve qu'en lui le rafraîchissement elle repos ; encore une fois, pourquoi me ravissez-vous mon bien-aimé ? Nous n'avez pas besoin de moi, car je ne puis rien ; que ne vous adressez-vous à Celui qui est tout ? Il vous invite, il vous appelle, il vous tend les bras. Eh quoi ! vous cherchez le bonheur et vous repoussez l'amour! Mon Dieu, donnez-moi les

130 I A MEiSNAlS

cœurs de tous les hommes, afin que je vous aime pour tous les hommes. Ce n'est pas assez ; je veux encore vous aimer avec tous les anges, je veux vous aimer avec vous-même et comme vous vous aimez vous-même; car vous seul pouvez vous aimer comme vous méritez d'être aimé.

Nous pleurons sur la terre, et les anges se réjouissent dans le ciel ! Oh 1 quand viendra cette heure désirée qui nous réunira pour jamais à notre Chef, à notre Roi, à notre Pèrer à l'objet adorable et ravissant de toules ncs affections î

Pauvres exilés, qui nous rendra la terre natale ? O douce patrie, chère éternité ! Venez, venez, Seigneur Jésus: mon âme languit, elle défaille dans l'ardeur de s'unir à vous. O mon trésor I ô tout mon bien ! quand je pense, vile créature que je suis, que vous serez à jamais mon partage, je n'ai plus de paroles, ô mon Dieu ! je ne sais plus qu'aimer et adorer en silence.

Il y a une paix secrète que Jésus-Christ est

ASCETISME ET SPIRITUALITE 131

venu nous apporter, el que rien ne saurait nous ravir : ni les souffrances, ni les angoisses, ni cette tristesse jusqu'à la mort que le Fils de Dieu voulut ressentir dans son agonie sur la montagne. C'est cette paix dont parle saint Jean, et que le monde ne connaît pas. Demandons-la, elle nous sera donnée.

Pour la prière, il ne s'agit pas qu'elle soit longue, mais fervente, que chacune de vos journées commence et finisse par elle; épanchez votre âme devant Dieu sans contrainte et sans effort, parlez-lui comme à un père, comme au plus tendre des amis, exposez lui vos misères avec confiance et simplicité, priezle qu'il vous éclaire, vous anime, vous fortifie. Rien ne vous sera refusé de ce que vous demanderez avec une foi vive, et un amour humble et persévérant.

La vraie piété est entièrement indépendante des impressions sensibles. Quand nous ne trouverions qu'amertume dans le service de Dieu, les raisons de le servir seraient toujours les mêmes, et la volonté, qui seule est en notre

pouvoir, ne devrait pas un inslant être ébranlée par cetle épreuve.

II est venu, le véritable homme de douleurs; il est venu, et il a dit : Heureux ceux qui pleurent! Que nous faut-il de plus? Toute consolation est dans ce mot prononcé sur la terre par Celui qui descendait du ciel pour la sauver.

Ce que Dieu voudra; nous sommes entre ses mains, ne cherchons pas à en sortir pour nous faire un sort de noire choix. Je vous engage à aller à lui avec plus de confiance. Reposezvous sur son sein comme le disciple bien-aimé. Que demande-t-il de vous? voire cœur. Donnez-le-lui sans réserve, et puis soyez tranquille sur le passé. Le trouble n'est bon à rien : il gâte l'humilité même, parce qu'il naît toujours ou d'un fond de dépit de nous voir si faibles, ou d'une défiance injurieuse à la bonté de Dieu.

Que votre âme tout entière, que tout voire être soit à Jésus, comme il a voulu être tout à vous; entiez avec lui dans cetle union intime, inénarrable, qui faisait dire à l'Épouse,

ASCETISME ET SPIRITUALITE 133

figure du vrai chrétien : Dileclus meus mihi et ego illi. Allez le trouver, ce Sauveur, ce divin Epoux, ce bien-aimé, à la table sainte où son amour nous appelle d'une voix si puissante et si tendre : Desiderio desiderari hoc Pascha manducare vobiscum.

Nous n'avons pas assez de confiance en la prière, nous ne nous en faisons pas une assez haute idée. On n'obtient rien que par elle, et avec elle on obtient tout. Elle est le désir du cœur et le langage de l'amour. Aussi faut-il que Jésus lui-même nous apprenne à prier, comme autre fois à ses apôtres. Doce nos orare(i), lui disaient-ils. Je ne suis plus surpris que l'Eglise ait établi des ordres religieux uniquement pour remplir cette grande fonction dans la socié'.é chrétienne.

Que la prière est douce, et qu'elle guérirait de blessures si nous voulions, si nous ne cherchions pas toujours le remède où il n'est point, où nous ne le trouverons jamais, si nous connaissions le don de Dieu !

(1) Luc XI. F.

Pour nous, qui ne savons presque jamais ce que nous devrions vouloir ni souvent même ce que nous voulons, ayons du moins cette confiance dans notre Père céleste, de croire que ce qu'il veut est toujours ce qu'il y a de plus sa°e et de meilleur.

À toutes les peines dont surabonde celte vie de tristesse et de misère, je ne sais d'autre adoucissement qu'une pleine résignation à la volonté de Dieu. Il faut non seulement se soumettre à ce qu'il veut, mais encore ne rien aimer, ne rien désirer autre chose. Nos désirs sont aveugles et incompatibles avec la paix. Et puis nous ne savons en aucune manière ce qui est bon pour nous. Ayons confiance en celui qui le sait.

Quand est-ce que, nous aussi, nous nous élèverons au-dessus de cette terre? Quand nos pieds s'en détacheront-ils, et la regarderonsnous d'en haut? Il s'en allait loin de la vallée de larmes, dans la Cité de paix, là ou la lumière ne tarit point, où ne pénètre aucun des vains bruits de ce monde, où tout est harmonie,

ASCETISME ET SPIRITUALITÉ 135

vérité, amour; il montait vers son Père, et longtemps après, l'œil de ses disciples le cherci a't encore dans l'espace immense. Pauvres exilés, errants dans le désert aride et stérile de la vie! Oh! quand nous sera-t-il donné de le suivre, et de prendre possession de la demeure qu'il est allé nous préparer !

Les croix les plus pesantes, loin de nous abattre, devraient nous consoler; elles sont comme le signe du chrétien et la marque sensible de l'amour de Jésus-Christ pour ceux qui lui appartiennent, car il est écrit : qu il faut entrer par beaucoup de tribulations dans le royaume des cieux (1).

Vous avez été appelé à quelque chose de grand: ayez sans cesse devant les yeux cette haute vocation pour travaillera vous en rendre digne. Ou'au milieu des préoccupations qui sont le devoir pour vous, votre vie soit une vie de prière, un continuel mouvement de votre cœur vers Dieu, qui ne récompensera que ce que vous aurez fait pour lui, el le reste n'est

1 Actes, XIV, 21.

qu'un rêva qui laisse l'homme vide au moment du réveil.

Elïorçons-nous d'avancer chaque jour dans la sainte voie de 1 humilité et du renoncement à soi-même. C'est la voie de la paix, même sur la terre, la voie du contentement et de la joie intérieure, la voie par où sont passés tous les élus, tous les vrais disciples de Jésus-Christ, la voie qui conduit au repos éternel. Tout pour Dieu, pour Dieu seul. Il faut être disposé à quitter lout pour lui, au premier signe de sa volonté, tout sans exception et même ce en quoi nous n'aurions d'autre but que sa gloire.

Un seul mouvement vers Dieu, le dernier soupir exhalé vers Lui suffit à sa miséricorde, el ce qui est imperceptible aux hommes, il le voit et s'en contente.

Page 1