L.\.MENN.\IS
toyablc censeur. 11 condamnait du reste en bloc tous les partisans de la royauté traditionnelle. Le 6 de ce même mois il écrivait à leur sujet au marquis de Coriolis: « Les vaincus ont, de toute manière, mérité leur défaite, et cette défaite est sans retour ». Lui aussi prophétisait et il prophétisait vrai. Lorsque Ton étudie la volumineuse correspondance du solitaire de la Chênaie, on est vraiment stupéfait de voir combien ses intuitions furent profondes et généralement exactes. Du fond de ses bois, du milieu de ses landes et de ses bruyères, il sut mieux ce qui se préparait dans le monde politique et religieux que la plupart des hommes d'Eglise ou d'Etat, vivant au sein des villes populeuses et des capitales. L'un des premiers, sinon le premier de tous, il reconnut que la Restauration n'était pas née viable et que la monarchie de juillet n'aurait qu'un temps. D'autre part il prévoyait et appelait de tous ses vœux l'évolution rclig-ieuse et sociale à laquelle nous assistons. Certes, il ne plaignit point les avertissements aux gouvernements; sa voix ne fut pas écoutée: on le considéra comme un contradicteur difficile et morose. On aurait pu lui appliquer les vers du poète :
Tiinc oliam fatisaporil Cassnndra fiitui'is Ura, Dci jussii iioii iiin|iiani crtMlita Tcucris (1).
Lorscpi il pailail aux piiissaiils du jour ou à ccjix t\v la \('ill(', LauuMHiaisso nionlrail <1 une francliisc inoxorable et très souvoni l)rulale. Les hommes de celte trempe, lors même (piils oui raison pour le fond, se donnent souvent tort dans la l'orme et ils peuvent attribuer leur manque de crédit autant, pour le moins, à leur intempérance de lanji^age (juà la prétendue mauvaise volonté ou à l'aveuglement d'autrui. C'est ce que ne comprit jamais Lamennais.
Veut-on savoir comment le solitaire de la Chênaie occupait son lemps à cette époque? Il va nous l'apjjrendre lui-même.
" Vous me demandez ce que je fais, écrivait-il au comte de Senfft, le 19 février de celle même année 1830. Hélas! presque rien, quoique j'aie une multitude d'occupations. Ma grande affaire ("2) exige beaucoup de soins ;
(1) Virg., En., Il, v. 2ir)-217.
(2) Dapn-s Forgups, il sjigissait de la maison d"ctutlcs do .Malestroit, succursale exclusivement ecclésiastique de la Chênaie. Nous jiensons qu'il est «lucslion plutôt de la Chênaie nièinc, où laïques et
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elle se développe, malgré le manque absolu de ressources, et des obstacles nombreux. Je lais un cours d'hébreu et un cours de théologie; j'écris par an un millier de lettres; et puis, souvent malade, je ne sors point d'un état de faiblesse qui ne peut que croître désormais: voilà ma vie » (1).
Dans la même lettre, il parle des coteries dévoies aux persécutions desquelles il se trouvait en butte; il se plaint d'être combattu par ceux-là mêmes qui auraient dû le soutenir. On le voit; il est mécontent de tout le monde, excepté de ses chers enfants pour qui il continuait de se dévouer corps et âme. 11 faut avoir étudié cette vie intime de la Chênaie pour comprendre le trésor de tendresse paternelle que renfermait le cœur de Lamennais; il faut avoir interrogé les souvenirs de ses disciples, comme nous l'avons fait, pour savoir combien, à leur tour, ils le chérissaient. Ne serait-il pas bientôt temps d'abandonner cette légende, nous le répétons, puérile, à
clercs, on le sait, étaient admis: Lamennais, dailleurs, n'ayant jamais enseigné à Malcstroit qu'il visita même très rarement. Cf. Lamennais etc. II. 247. (1) Forgues, op. cil. II, p. 117.
force d'èlre inexacte, d'un Lamennais au cœur soc, fermé à tout autre sentiment qu'à celui de réjj^oïsme. fils de l'orgueil ? Nous n'avons jamais MtMi vu ce que l'Église gagne à ce que l'on dcuie toute justice à ceux (jui ont eu le malheur de la quitter ou de la combattre; mais nous voyons fort bien ce qu'aux yeux du grand nombre sa cause perd à être défendue par d'aussi malhabiles avocats, nous l'avons déjà dit.
Puisque nous parlons du cœur aimant de Lamennais, qu'on nous permette l'anecdote suivante.
Un mois avant sa mort, M. llouet nous citait ce trait de son ancien Maître. La petite et vaillante colonie de la Chênaie n'était pas encore dispersée. Parmi les condisciples de M. llouet se trouvait Élie de Kertanguy, distingué par l'amabilité de son caractère, sa candeur et la noblesse de ses sentiments. Lamennais qui le chérissait, ainsi qu'Eugène Bore, à l'égal d'un fils, devait plus tard le faire entrer dans sa famille, en lui donnant sa nièce en mariage, M"" Augustine Blaize. Un soir, M. Féii, comme on appelait familièremeni le chef de cette colonie studieuse, voulut communiquer je ne sais quelle nouvelle au jeune
Élie. Il entre dans sa cellule el le trouve déjà endormi. A la vue de ce sommeil si calme, de ce front si pur, il sarrêla quelques instants, puis il se relira le plus doucement possible, elTaçant le bruit de ses pas, retenant pour ainsi dire son haleine. « Je n'ai pas eu le courage d'éveiller ce cher enfant, disait-il quelques instants après devant ses autres élèves, tant il était beau dans son sommeil ! »
En évoquant devant nous ce souvenir de jeunesse, M. Houet que la mort tenait déjà en son pouvoir se prit à sourire, comme à une vision lointaine, mais toujours aimée. 11 nous raconta encore une foule de détails intimes sur la Chênaie, cette chère Tliébaïde, disparue comme un beau rôve qui ne laisse d'autre vestige de son passage que la sensation de félicité éprouvée pendant sa durée éphémère.
Ce même jour, il nous parla aussi de la croix de granit, dressée sur le bord du petit étang, au pied de laquelle son Maître réunissait fréquemment ses disciples (1). « Je le vois encore debout, près de cette croix moussue, disait-il, réchautîant au soleil ses membres frileux ».
(1) Voir i>lus liaul, p. G.
cil. I. — 1829-1830 55
A ce propos, il nous revient qu'on a souvent représonlé le grand écrivain se collant, l)()ur ainsi dire, la tèle à son poêle, pour sen- I1anun(>r l'iniaginalion; la réalité, un j)eu moins romanesque, c'est qu'il aimait beaucoup s'approcher de son foyer, môme en certains jours de la belle saison, parce (ju'il avait toujours froid.
11 y a ici une lacune de dix-huit mois dans la correspondance que nous publions. Lamennais partagea ce laps de temps entre Paris et le collège de Juilly. Lui et Bore habitaient ensemble ou du moins se voyaient souvent et dès lors ils ne s'écrivaient point.