‹ Lamennais intimeChapitre 13 sur 54 · CM. 11. — 18:J · texte numérisé non relu

CM. 11. — 18:J

l>i<''k' qui iccondo les œuvres, et foule science (luil naniiue pas est à jamais stérile. Je juge ceci très imporlaiil el j'v joindrai un autre conseil, tjui est t\v prendre irarde à vouloir apprendre à la fois trop de choses. Ne commencez que ce tpie vous pouvez suivre. On perd ses forces en les dispersant. Dites mille choses de ma |iart à nos frères de Juilly, et priez tous pour moi, comme je prie pour vous. Adieu, mes chers, bien chers enfants, je vous embrasse et vous serre contre mon cœur.

Le cœur aimant du Père se révèle tout entier dans ces ciuelques lignes, d'ailleurs si chrétiennes et, nous pouvons l'ajouter, si sacerdotales. Ouand on vient à songer au prochain avenir cpii l'attend, on ne peut se défendre d'un frisson d'é[)ouvante. Ouel faible roseau ipie l'homme 1 En est-il de plus exposé aux tempêtes; en est-il, en même temps, de plus fragile?

Lamennais, quelques semaines plus lard, alors que les angoisses étreignaient de plus en plus son Ame, écrivait à Bore, en réponse à une lettre que nous n'avons plus.

Fniscali, le 28 Avril 1832.

« Mon pauvre cœur a été bien touché de ta leltrc si lîonnc et si tendre, mon Eugène bienaimé. Que Dieu te protège, tju'il te bénisse, quil te donne une vie moins troublée que la mienne, ou, sil lui plaît d'appesantir sur toi aussi la croix que porta son divin Fils, qu'il t'adoucisse ce dur, mais salutaire travail, par la suavité de sa grâce! Etîorce-toi, mon cher enfant, d'avancer chaque jour dans la sainte voie de Ihumililé et du renoncement à toimême. C'est la voie de la paix, même sur la terre, la voie du contentement et de la joie intérieure, la voie par où sont passés tous les élus, tous les vrais disciples de Jésus-Christ, la voie qui conduit au repos éternel. Prends garde de t'attacher à tes études par un sentiment trop humain. Tout pour Dieu, pour Dieu seul. Il faut être disposé à (juitler tout pour lui, au premier signe de sa volonté, tout sans exception et même ce en quoi nous n'avions d'autre but que sa gloire. Oh 1 la belle science (jue celle de mourir! Qiioiidie morior{\)^ disait l'Apôtre: et que demandait-il pour les Chré-

(1) I Cor. XV, 31.

CH. II. — 1832 fil

liens? Ou'ils l'ussenl ensevelis avec Jésus-Chrisl «Ml Dieu: Consepiilli cum (Jhrislo in Deo (1). ('."est ainsi, mon enfant, ([ue lu le sanctifieras. Cet exercice renferme tous les autres. Mais ({ue ce soit pour toi un exercice d'amour, sans contrainte, sans trouble; car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit-Saint, pax et gaiidiiim in Spiriln Sanclo i"2;.

*' Klie me manile (jiie lu continues avec ardeur l'élude des langues, cela est bien, mais que cette étude ne le fasse pas négliger celle de l'histoire, pour laquelle lu as de l'attrait, et que tu pourras rendre utile. Réserve-toi aussi un peu de temps pour texcrcer à écrire. Je tiens beaucoup à cela, parce que le fruit de tout le reste en dépend. Étudier c'est recevoir, écrire c'est donner, ou plutôt rendre, c'est accomplir le commandement: docete (3). Ce qui ne serl i\n'à nous, nuit le plus souvent, et n'a point de promesses de récompense.

« Adieu, mon Eugène bien -aimé. Prie le

(1) Lamennais, (jiii lili' <lo mémoire, avait en vue, sans doute, ce passage de l'Éjjitre aux Romains (VI. 4) : ConsepulU enim sumus cum illo (Chrislo). Cf. Col. II, 12.

(2) Rom. .XIV. 17.

(.3) Mail. XX\ III. 11».

bon iJieii pour t[ue sa sainte volonlé s'accomplisse en moi sans obstacle de ma pari. Priele de me donner le courage d'être séparé de mes enfants, aussi longtemps cju'il le jugera bon, afin qu'éternellement je sois avec eux.

« Je te presse sur mon sein, et te bénis de toute mon âme.

Tout pour Dieu, pour Dieu seul. En écrivant ces mots, Lamennais se souvenait de la noble devise adoptée par son frère Jean et transmise par lui à son Institut : Dieu seul. Ces deux mots peuvent, en efl'et, résumer la vie si admirable de Jean. Pourquoi faut-il que lY*li, au lendemain, pour ainsi dire, du joiu- où il rappelait celte maxime à son disciple qui devait se l'appliquer si virilement lui-même, s'y soit montré infidèle et se soit endurci dans celle infidélité I Lorsqu'on lit les lettres jusque là si chrétiennes, si éloquemment sacerdotales de Lamennais et <[ue l'admiration, l'enthousiasme commence à vous gagner, il çst une arrière-pensée qui comprime cet élan et serre le cœur: le souvenir de son apostasie prochaine et définitive. En tournant la page où se lisent de si merveilleuses paroles, on

cil. II. — 1832 63

livinldc «K* renconirer le piviniiM* blasphème.

Prie le lion Dieu ijne sa sainte roluntë s'accomplisse en moi^ sans obstacle de ma part.

Eugène lioré, certes, ne refusera jamais à son Maître, surtout à son Maître devenu malheureux, le secours de ses prières et même, comme nous le verrons, la lumière de ses conseils respectueux et de son expérience précoce. Dautres prieront avec lui, prieront beaucoup, prieronl loujours el cependant Lamennais se montrera infidèle à sa mission ; or, comme la grAce ne lui manqua pas plus qu'elle ne manque à personne, il mit des obstacles à son influence salutaire. C'est qu'il avait définitivement quitté la voie, la sainte voie de llnimililê el du renoncement dans laquelle il voulait ([ue son Eugène avançât chaque jour; en la désertant, c'était bien la voie de la paix, même sur la terre, qu'il quittai!, l'infortuné I

La miséricorde du Christ est sans exclusion (1), écrira-t-il bientôt, dans un pamphlet tristement célèbre. C'est vrai : le Christ n'exclut personne de sa miséricorde; mais, dans les profondeurs insondables de sa divine sagesse, il a laissé à chacun de nous, faculté redoutable,

(1) Paroles dan Croyant , XXVII.

la libcrlô do s'en exclure, si toutefois on peut appeler liberté ce cpii en est l'abus et conséquemment la destruction, la négation.

Des gens trop nombreux, trop influents, qui s'étaient donné la mission de discréditer les doctrines de Lamennais, sans vouloir discerner les orthodoxes de celles qui ne l'étaient pas et même craignant parfois peut-être les premières autant pour le moins que les secondes, prédisaient de tout côté l'insoumission du rédacteur en chef de V Avenir, au cas où il serait condamné par le ^aint-Siège. M"'" la comtesse de Senfft , (jui correspondait régulièrement avec lui, s'étant faite l'écho alarmé de ces rumeurs, Lamennais lui écrivait de Rome, le 12 avril 1832 :

« Cette lettre (la dernière qu'elle venait de lui adresser et où elle parlait des bruits malveillants répandus à son sujet), visiblement écrite sous l'influence d'idées suggérées, est tellement loin des faits, en ce qui touche mes sentiments et ma position, tellement en dehors des réalités, — que personne n'oserait, au moins publiquement, révoquer en doute, — que je n'ai rien, absolument rien à répondre. Si vous me conjuriez sérieusement de ne pas

poiii^nnixhM* mon IVrro, ([uo voulez-vous que jo dise à cela?... >>

11 lerniinail ainsi :

« Encore un(* l'ois donc, je» ne vois dans ce ijne vous m écrive/., (jne le niouvemenl de voire cœur, (jui sera toujours bon, pur et noble. Le reste, je le renvoie à ceux, quels ([u'ils soient, auxquels il appartient: qu'il rentre d'où il est .sorti; il y sera bien caché; car il y a des ûmcs dont on détourne ses regards, comme on les détourne d'un cloaque » (1).

Trois semaines plus tard, Lamennais, dans une nouvelle lettre à M""-' de Sentît, datée de Frascali, revient sur ces accusations d'insoumission, de révolte, qui l'ont tant impressionné et (jui lui semblent si injustes.

(' Je sais, lui disait-il, combien, depuis un temps assez long <léjà, il y a de gens occupés à répandre sur mon compte de pareils soupçons: je les connais, et je connais aussi leurs manœuvres sourdes, leurs basses intrigues, leur sotte méchanceté, leurs passions lûches et imbéciles, leurs vues toutes personnelles, leurs préjugés intéressés, leur indifférence

(1) Forgucs, op. cil.. II. '235.

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