‹ Lamennais intimeChapitre 14 sur 54 · L.V.MENN.VIS · texte numérisé non relu

L.V.MENN.VIS

profonde pour tout ce qui n'est que juste et vrai, leur i)etile politique, leurs petits calculs, leur manière de regarder Dieu de côté et de s'arranger avec la conscience: — je connais tout cela, et tout cela ne m'inspire que de la pitié, ou, si vous le voulez, du dégoût »...

Plus loin, il parle de ses idées qui forment un ensemble, et ne sauraient être Jugées, ni même entendues séparément; des opinions développées par lui, opinions qui ne sont en réalité que le catholicisme même, tant oublié depuis des siècles, opinions qui, non seulement deviendront l'opinion commune, le sens usuel et pratique des peuples, mais encore le principe régulateur du monde nouveau que la Providence couve en ce moment sous ses ailes... (1)

Voilà ce qu'il écrivait trois jours après la lettre si touchante à Eugène Bore que nous venons de lire. On le sent, le cœur de l'inlbrtuné est déjà ulcéré, il déborde de dégoût, d"aversion pour certaines personnes; de plus on devine que ses idées religieuses évoluent sans cesse et que bienlôt,Jen continuant de ce pas, et bien qu'il s'en défende comme d'un crime

(1) Forgues, ibid., 237.

cii. 11. — 1832 m

égal au crime tle fratricide, elles sortiront de ce Christiaiiisnio orthodoxe auquel il se promet cependant d'appartenir jusqu'à la fin, la pensée qu'il en put être autrement lui étant insupportable.

11 attendait toujours une décision du Souverain Pontife, au sujet des doctrines professées dans V Avenir^ sans vouloir comprendre ce que le silence prolongé de la chancellerie romaine avait de significatif. Il se décida enfin à cpiitter Rome d'où il mandait, le 20 juin, à M. de Coux.

Rome le 20 juin 18.32.

« ....Nous comptons partir de Home vers le 5 du mois prochain et arriver en Belgique dans les premiers jours de septembre. Notre mission est finie ici. Elle a eu pour résultat de constater notre orthodoxie et de nous laisser dès lors parfaitement libres de faire tout ce qui nous paraîtra le mieux. Les hommes les plus habiles et les plus considérés de Rome désirent vivement que nous recommencions \ Avenir, Hier nous eûmes une conférence avec lé cardinal Micara. Voici un résumé de ce qu'il nous a dit :

« Vous êtes venus à Rome pour demander

;< que l'on condamnAt vos doctrines, si elles « renfermaient quelque chose de condamna- « ble ; vous avez fait cette demande de vive « voix et par écrit : on ne les a point condamw nées; donc elles ne sont point condamnables, « et nul n'a le droit de les accuser d'être con- « traires à la foi catholique. Si on avait eu à « vous donner quelque avertissement à cet « ég-ard, vous auriez reçu un Moniloire cano- « nique ; vous n'en avez point reçu et vous êtes « dés lors parfaitement en règle et parfaile- « ment maîtres de vos actions et de vos pa- « rôles. Le silence du Saint-Siège vous justifie « parce que l'Église, qui condamne l'erreur et « les écrits qui la contiennent, ne procède « jamais par voie d'approbation. Continuez « donc de la défendre comme vous l'avez fait ; « elle en a plus besoin que jamais. Recom- « mencez VArenir. C'est ce que je ferais à <■ votre place. Parlez avec énergie et avec plus < d'énergie que vous ne l'avez fait encore, •< parce que le danger est plus grand. C'est « ainsi qu'ont agi les Pères, et il n'y a pas lieu « de craindre de s'égarer, en suivant leur « exemple. Tant pis pour les évoques (jui dés- « approuveront vos efforts. S'ils ignorent ou « méconnaissent leurs devoirs, ce n'est pas une

cil. II. — 1832 69

'< raison iioiir (jiie vous abaniloiink'/. les « vôtres ».

« Nous savons avec certitude que d'autres cardinaux partagent les sentiments du cardinal .Micara. Le P. Olivieri, commissaire du Saint Office et le premiei- théologien de Home, le P. Mazzelli, carme, dont la réputation n'est pas moins grande, et beaucoup d'autres nous donnent les mêmes conseils, nous expriment les mêmes vues. Quand vous auriez, nous disait le P. Mazzelti, tous les évèques du monde contre l'ous, ne vous en inquiétez en aucune manière, tandis que le Pape ne vous condamnera pas.

« Après tout cela, il est bien clair que la question de conscience est entièrement résolue pour nous, et (pi'il n'y a plus à traiter que la <[ueslion matérielle, la question d'argent. Or j'espère que celle-ci ne sera pas non plus insoluble ; mais nous ne pourrons nous en occuper qu'apivs notre réunion, qui pi'oljablement aura lieu à Bruxelles, si mes alTaires personnelles (1) ne me permettent de rentrer en

(1) 11 s'agit d'un procès, alors pondant devant le tribunal de commerce de Paris, dans lequel Lamennais se trouvait impliqué par suite d'une généreuse imprudence. \o\t Forgties. op. rit. n, 23'.», note.

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France que plus tard. Je n'écris point à M. Gerbet, ne sachant où lui adresser ma lettre. J'ai reçu celle qu'il m'a écrite de Belgique, le "23 Mai, et qui en contenait une de Lacordaire. Je m'applaudis beaucoup que vous n'ayez publié aucune des pièces au sujet desquelles vous m'avez écrit. Il est vraisemblable que le mieux sera de ne les point publier du tout, par diverses raisons que je vous expliquerai. Mille choses affectueuses à tous nos amis. Montalembert se joint à moi poiu* vous réitérer l'assurance de notre tendre amitié ».

Il est certain qu'avec l'idée qu'il avait toujours de l'influence salutaire exercée par ses publications et surtout après les paroles du cardinal Micara, Lamennais devait se faire illusion sur le silence pontifical dont nous parlions tout à l'heure ; il voyait, dans ce silence, un procédé de ménagement à l'adresse de ses adversaires, non à la sienne. Il quitta Rome, persuadé qu'on lui donnait gain de cause. II allait donc reprendre la publication de son joui'nal ; la question de conscience étant résolue, la (|uostion d'argent était loin de lui paraître insoluble. Les prélats français ne manqueraient probablement pas de réclamer contre la réap-

CM. îi. — 1832 71

l);uMli(ip. «le VArcnir o[ de ses doctrines; on les laisserail crier; la parole du P. Ma/.zelli. rt''2:al du premier théologien de Rome, sans <loute un peu pour la circonstance, n\Hait-elle pas \h pour rassur'ei- le coura£?e des rédacteurs, s'ils étaicnl tentés de d(''rnillance :

« Quand vous auriez tous les évéques du monde contre vous, avait-il dit, ne vous en inquiétez en aucune manière, tandis que le Pape ne vous condamnera pas ».

Or le Pape étant, croyait-on, résolu à ne pas condamner, on n'avait plus qu'à marcher en avant de nouveau, pour Dieu et pour la Lilterlê.

Telles étaient les illusions de Lamennais au sortir de la Ville Kternelle; tel était lespoir dont il se berçait. In coup de tonnerre subit allait le réveiller et ce réveil devait être terrible.

Avant de i-elourn(M- en France, Lamennais, accompagné de Montalemberl, qui jus(iue \h continuait de partager ses espérances, en attendant de partager, au moins pour un temps, ses déceptions, avait décidé de faire un court voyage en Allemagne, et de visiter surtout la l'avière. où rappelaient des partisans résolus

de ses doctrines et, en même temps, de chauds admirateurs do son talent d'écrivain.

Non seulement il voulait reprendre son journal ; mais encore ses autres œuvres il entendait bien les poursuivre avec une nouvelle ardeur. Le clergé français, dans sa majeure partie, lui demeurait fidèle ; reconnaissons toutefois qu'il recrutait ses adhérents parmi les jeunes prêtres surtout. Chose étrange et certes curieuse à noter: Lamennais, tant qu'il demeura enfant soumis de l'Église, exerça sur la jeunesse, mais alors la jeunesse catholique, un ascendant irrésistible ; sitôt qu'il s'éloigna de l'obéissance filiale due à cette même Eglise et qu'il eut levé contre elle l'étendard de la rébellion, son prestige auprès des jeunes gens s'évanouit aussitôt, pour jamais. La jeunesse révolutionnaire, en effet, ne le considéra point comme son porte-drapeau, elle s'isola du Lamennais démagogue et libre-penseur, comme elle s'était écartée du Lamennais catholique. Celte énigme a sa clef, sans doute ; mais on en pourrait essayer plusieurs : la bonne est peut-être encore à trouver.

De Florence, Lamennais écrivait à Eugène Bore, en réponse à une lettre perdue pour nous.

cil. 11. — 1832 73

Floivnco, le ^OjiiilU'l 1832.

« Je rerois, mon bien cher i)olil (Mil'ant, la lellre du 7. Elle m'iuquiélerait bien vivement, si lu ne m'assurais que lu es tout à fait remis de eetle terrible atla([ue de choléra que tu as éprouvée (1). Je te conjure, mon Eug-ène chéri, de prendre j?rand soin de ta santé, pendant surtout (jue durera cette malheureuse épidémie. Tu as eu g-rand tori de ne pas l'aliter dès les premiers symplùmes. Ne commets pas celle imprudence une autre fois. Ce que lu me dis de notre cher M. de Coux me tran- (piillise. Hependant, il me larde de voir cesser cet étal de faiblesse (pii influe sur son Ame. Peut-être scrail-il bon qu'il allûl passer quelques semaines à la campagne.

« Il ne faut pas compter sur M. Comltalot, il manque de tète et son silence le prouve assez. Dans rincertitude où je suis encore de ce que nous ferons à mon retour, tout ce que je peux le dire, c'est que certainement, nous ne conservons pas notre g-rande maison, el que par conséquent il faut (|U(' M. Larordaire, qui a

(1) L<> cliolèra venait <\c faire son apparilion à l'aris où séjournait alors le jeune Bore.

signé le bail, se nielle à cet égard en règle avec le propriétaire; et que, dans Ions les cas aussi, nous aurons besoin d'un lieu plus petit, où nous puissions déposer notre mobilier...

« Je suis fort aise que M. Guérin pense à s'unir à nous. Nous achèverons d'arranger cette afTaire à mon arrivée à Paris. Dans deux jours, nous (quittons Florence pour continuer notre voyage que la chaleur rend assez fatigant. Toutefois, ma santé s'accommode assez de cette température (1). Nous fondons en passant des relations qui seront utiles, et les avantages qui résulteront de notre pèlerinage compensent plus qu'abondamment tout ce qu'il a d'ailleurs de pénible...

« Si, à ma rentrée en France^ je puis un peu disposer de moi, mon projet est d'aller passer quelques mois à la (-hènaie pour prendre un peu de repos, en achevant le travail que j'ai commencé à Rome. Tu pourras peut-être y venir avec moi pour te reposer aussi. Tout cela, comme tu le vois, est encore assez vague. Nous ferons ce que Dieu voudra. Montalem-

(1) Nous avons parh^ prôriMoininonl do la coniplexion essenlicllcnionl l'hlcuse do Lamennais.

en. 11. — 183-2 75

l)or( (e (lil inillo choses tendres, et moi je le serre sur mon eœnr, mon Eugène bien aimé».

Lamennais, on le voit, ne se préocenpail pas seulement de la jurande affaire qui allait décider de son avenir; il s'inijuiélait beaucoup de ce que devenaient ses enfants, pour lesquels il eut toujours, qu'on nous passe l'expression, un cœur de maman.

Le mot ilur qu'il dit à l'adresse du P. Coml)alol. puisque c'est do ce prêtre vénérable qu'il s'agit, trouvera plus loin son explication, sinon sa justification. De bonne heure, le zélé missionnaire s'était joint à l'œuvre évangélisatrice de Lamennais, qu'il devait quitter l'un des premiers. Si Lamennais exagéra les torts de l'abbé Combalol à son égard, nous croyons que les torts (pi'il put avoir vis-à-vis de son ancien collaborateur ont été, à leur tour, singulièrement grossis par un récent panégijrisle de ce dernier — nous n'osons dire historien, — l'écrivain dont nous parlons, d'ailleurs homme fort honorable, n'ayant jamais guère fait que des apologies ou des réquisitoires; .son œuvre littéraire, considérable par le nombre des volumes, n'est (pi'un long procès de tendance (1).

(1) S'il est toujours oxocl ilc dire, siiivniillc mol de

Pour Maurice de Guérin que Lamennais se déclare fort aise de pouvoir compter un jour parmi les membres de sa jeune et studieuse colonie, nous l'avons dit précédemmenf, il ne devait pas être compris par lui.

La grande maison signalée dans cette lettre, était sise, croyons-nous, rue St-Germain-des- Prés, n" 10 (bis). La continuation du boulevard Saint -Germain a fait disparaître cette rue. Eugène Bore, Combalot et Lacordairc l'habitaient. Plusieurs jeunes gens qui se préparaient à l'enseignement secondaire devaient s'y réunir : c'était la succursale parisienne de La Chênaie qui déjà, nous l'avons vu, avait une première succursale dans la maison de Malestroit, destinée spécialement à pourvoir de professeurs le petit séminaire de St-Méen, tenu par les prêtres de la société dite de St Pierre dont Lamennais était le chef, depuis sa fondation, ou mieux sa transformation, c'està-dire depuis quatre ans.

Nous retrouverons encore plus tard M. de Coux au sujet d'une entreprise, féconde en es-

Vollairc, que l'on doit des ménuijcmenU aux vivants et la vérité aux morts, nous dévoilerons le nom de ce panégyriste, mort depuis (juc ces lignes sont écrites: c'est Mgr Ricard dont nous voulions parler.

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