H. II
« Mille choses à MM. (ierl)el et Lacordairc. \'()lre enfant ».
" P. -S. \'ous avez dû recevoir avant-hier une lettre de M. de ('oux ».
Le '21 octobre, Lamennais mande à son jeune corresponiUuit (ju il ait à prévenir Messieurs de doux et Moneuse de se mettre en garde contre ce Hlumm sur le compte de qui Lacordairc lui a donné les plus fâcheux ren- .seignemenls.
Il le prie de lui envoyer par la prochaine occasion la médaille de (îrégoire XV'l qui lui avait été remise par Lacordairc, en ce moment, sans aucun doute, à la Chênaie, etcpi'il destine à ce dernier pour remplacer celle dont il lavait privé au bénétice d'une personne du pays.
Il lui parle des tracas de toute nature que lui valait la liquidation de VAreiîir, et lui dit (ju'il espère bien qu'on ne fera pas de lui un garde national et cju'on le laissera suivre tran- (juillement ses éludes; il ajoutait, à ce propos:
'• Je ne suis pas comme; toi, mon cher enfant, je n'ai aucun courage au travail. Lorsqu'il s'agit décrire, j'éprouve ce que ressent celui à qui l'on va faire une opération. A me-
sure que j'avance dans la vie, elle me devient plus pesante. Il faut pourtant la supporter telle que Dieu nous la donne. Aie soin de lui rapporter tes études qui sans cela seraient bien stériles et de mêler la prière à ton travail. Je t'embrasse tendrement ».
A cette date, on n'en saurait douter, l'infortuné mêlait toujours la prière à son travail^ et pourtant quelle profonde transformation avaient subie, à son insu peut-être, ses convictions religieuses 1 Qu'on relise plutôt, dans la correspondance publiée par Blaize, la lettre qu'il écrivait le même jour à son frère à qui, l'avant-veille, il mandait la satisfaction parfaite du Pape sur sa soumission et celle de ses collaborateurs de V Avenir. Il parlait de la transformation sociale qui s'opérait, se lamentait à la pensée que l'Église ne pouvait devenir ce qu'elle devait être « sans de grands déchirements ». Il prévoyait de terribles calamités et il se demandait comment cela finirait. « Dieu seul le sait » disait-il. Et il signait: Tuissimus in Christo (1).
(1) Correspondance de Lamennais, publit-e par Rlaize, u, 125 et seq.
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A co niomonl, sans qu'il osAl se lavoiuT, il avail (juillr lÉj^lise lelle (jii'elle élail. ('epoiulant Eugène Bore lui répondait :
Paris, lo 24 octobre 1832.
« Je rerois, ce inaliii, mon cher Père, votre lettre du '20. Je ne puis vous dire combien quelques lignes de votre main me causent de joie: il me semble que je vous ai près de moi et que jeuleuds voire voix. Ce cpii inaltriste seulement, c'est que je crois voir répandue sur toutes vos paroles une teinte de tristesse profonde qui vous dévore intérieurement. Oui, mon Père, je comprends que vous n'ayez plus la môme ardeur pour le travail ; votre vie a toujours été abreuvée de peines si amères et aujourd'hui l'avenir vous apparaît si sombre, qu'il n'est point étonnant que vous succombiez à votre douleur. Espérez toutefois que vos enfants sécheront un jour ces larmes, et qu'ils vous dédommageront amplement de tous ces innombrables sacrifices de toute votre personne faits pour eux et qui sont peut-être Tunique cause de tous vos chagrins, car je ne doute nullement que si vous n'aviez eu jamais que vos affaires à régler, la vie vous eût été plus douce et plus tranquille.
« M. Monousc ma donné une preuve touchante d'amitié. Daprès mes conseils il s'est décidé à faire en son nom et directement avec iM. de Coux l'afTaire d'Angleterre. Il a reconnu qu'il deviendrait sans cela la dupe de son associé. Il a fait prendre un second brevet pour l'application de l'huile au gaz; M. Blumm n'en sait encore rien, parce (pie M. Moneuse attend pour s'expliquer nettement avec lui qu'il ait touché les 3.000 fr. qu'on devait lui donner en dédommagement de ses voyages et de la perte de temps que cette affaire lui a nécessairement causée. Il conservera toujours ses mêmes droits à l'exploitation de France. Il quille sa pharmacie et il vient prendre une chambre à côté de moi où il va travailler tout l'hiver à perfectionner sa découverte. Plus je le connais, plus je l'estime. Il me disait l'autre jour: « Je jouis maintenant du bonheur que j'avais désiré toute ma vie : j'ai le repos et la tranquillité. Il ne me manque plus que de devenir catholique, il faut que je le sois dès cet hiver, cela me tiendra chaud la conscience».
Il a un missionnaire ardent dans le P. Combalot qui lui plaît beaucoup par sa franchise et les sermons qu'il lui a déjà faits depuis les
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trois jours qu'il est avec nous. II est arrivé samedi soir en bonne santé. II compte vous écrire prochainement pour vous parler de plusieurs alïaires qui l'occupent. Il s'est présenté hier au Sacré-C.œur, pour avoir une au- (Heiice de rArclievè(|ue; mais il eut l)cau l'aire annoncer M. le comte de Cou.v (([ui l'accompaiifnail et M. l'abbé (-ombalot, grand vicaire de Rouen et de Pamiers, on leur a répondu que Monseigneur n'y était pas. La réponse n'était pas vraie, car ils vinMit, en sortant, dans la cour une voiture attelée de deux l)eaux chevaux, et -Monseigneur y entrer pour aller faire ses visites.
<< L'abbé Pellier est venu réclamer à l'Agence son exemplaire de l'Avenir et il paraît ([ue c'est celui qu'Elie a emporté. Mais cette méprise peut se réparer, je vais lui faire relier un des exemplaires déposés à la maison, et vous garderez le sien.
" M. Combalot a la circnlaire des Evéques imprimée, c'est l'exemplaire même de l'Évèque de Pamiers; peut-être vous serait-il utile, car la copie que nous avions était incorrecte. Je pourrais vous l'envoyer par Guérin que j'attends tous les jours, avec le tabac de M. (ierbct. La santé de M. de Coux est très-bonne et
cependant je trouve qu'il n'avance point dans la publication de ses conférences.
« Adieu, mon Père, je vous embrasse comme votre enfant. Rappelez-moi au souvenir de M.M. Gerbet et Lacordaire. Je n'écrirai à M. Blaize que lorsque M. IMoneuse pourra me dire s'il sera formé une Compagnie en France ».
Eugène était loin de deviner la nature do cette profonde tristesse qui rongeait à ce moment l'âme de son malheureux Maître; il ne pouvait soupçonner la lutte engagée dans son esprit entre une foi déjà vacillante, déjà blessée à mort, et l'incrédulité désormais sûre du triomphe. Sans doute, les difficultés, les tracasseries, les vexations étaient pour beaucoup dans cet état lamentable, mais ce n'était pas ce qui le rendait le plus poignant. Le frère de Féli, en recevant la lettre dont nous venons de parler, lettre d'ailleurs assez explicite, en dépit de ses réticences, dut reconnaître les ravages exercés par le doute dans cette ame jusque-là si croyante et si ardente dans sa foi. 11 put soulever un coin du voile de l'avenir, avenir d'ailleurs si prochain ; quelle ne dut pas être alors son épouvante, sa douleur 1
CH. u- — 1832 107
Le bon M. MoncMisc dcmaiulail. jiour »Mro parfailemonl heureux, à tlevenir catholique ; il demandait à croire : cela tenait chaud la conscience. A l'heure où Bore transmettait cette nouvelle au solitaire de la Chônaie, celuici s'apprêtait, sans trop se l'avouer sans doute, à quitter ces régions chaudes et ensoleillées de la foi, pour se plong^er dans les froides ténèbres de l'apostasie.
Mgr de Quélen-, on le voil. tenait toujours pour suspects les amis mêmes de Lamennais. Il n'en était pas ainsi de l'évêque de Pamiers qui lui continuait toujours son estime et son admiration.
Le .30 octobre. Lamennais éc-rivait à Bore une lettre débutant par ces mots touchants qui indiquent l'influence morale exercée par le disciple sur le Maître et combien celui-ci était toujours l'homme dont parlait autrefois Léon XII (1 .
« .l'ai reçu ta bonne et tendre lettre du 24, mon Eugène, elle a fait grand bien à mon pauvre cœur ».
(1) Cf. Lamennaia d'après dex dociimenls inédits. Inlr. vu. " C'esl un homme qu'il faut conduire avec la main dans son cœur, « avait dit le Pape.
Après lui avoir parlé de ce bon abbé Combalol qui a tant ei de si excellentes qualilés^ tômoignage qu'il ne lui avait pas toujours donné et qu'il ne lui continuera pas longtemps, il ajoutait :
« Ce que tu me dis de M. Moneuse me fait grand plaisir. J'espère que Dieu bénira ses intentions si droites, et qu'il trouvera le bonheur dans la foi et la pratique de la Religion ».
Il terminait en lui demandant l'époque à laquelle Montalembert, dont il n'avait plus de nouvelles depuis longtemps, serait de retour à Paris.
Lorsque Lamennais écrivait ainsi à >L Bore, une lettre de ce dernier, datée du 29, était en chemin pour la Chênaie. Nous la donnons cidessous. Comme le lecteur le verra, l'accord parfait ne régnait plus entre Eugène et l'abbé Combalot; il n'avait peut-être jamais régné complètement : ce qui ne surprend qu'à moitié, ils ditï'éraient tant d'humeur et de goûts I Or, comme il ne s'agit de rien qui puisse nuire à hi mémoire de Tintrépide apôtre lequel, suivant la loi commune, avait les défauts de ses «lualilés, nous ne nous faisons aucun scrupule
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<lo la roprodiiirc, coniiiio los aulivs, inlégralement.
29 Octobre 1832.
Paris, !•' lumli malin.
.Mon Père,
« Je remets ce Ijillel à (îaudin (jui vient ilarriver et qui part pour Hennés. M. de Coux doit de son côté vous écrire quelques mots. Vous avez sans doute reçu les lettres de l'excellent évèque de Pamiers. Ses deux neveux doivent venir, et M. Combalot ma déjà parlé de leçons que je dois leur donner. Sur ce point, je m'en rapporte à vous, mon Père, parce que vous devez .savoir si je dois ou non donner aux autres un temps qui est si précieux pour moi, et que je trouve bien court pour faire face à toutes mes études. En tous cas je pense que je ne serai pas chargé exclusivement de surveiller leur conduite; nous devons autant qu'il est en notre pouvoir reconnaître les grands services que l'honorable évèque rend à la cause catholique, mais ])our cela il n'est pas nécessaire de descendre aux fonctions de maître d'étude et de répétiteur.
110 LAMENNAIS TNTIMK
« Vous devez sans doute connaître aussi les plans de l'excellent M. Combalot, (\m veut les tenir sous le secret, et qui les fait connaître à tous ses amis, et il en a beaucoup. Il serait à désirer qu'une œuvre de cette nature réussît, mais je doute fort que celui qui la dirige ait la constance et la discrétion nécessaires pour son succès. Sans rien diminuer de mes prévenances et de mon amitié pour lui, je lui ai fait néanmoins comprendre que nous ne devions plus vivre dans les mêmes rapports que l'année dernière et que notre budget, par exemple, serait distinct l'un de l'autre, et que ne lui devant pas obéissance, puisqu'il n'est pas de la Congrégation (1), je pouvais un peu disposer de mon temps comme je l'entendais. 11 a toujours le même cœur, et il n'est pas plus changé que la tête. Il doit prêcher l'Aven t à Saint-Germain-des-Prés et le Carême à Saint-Hoch.
« M. Lafayolle vient de me rendre réponse seulement ce matin au sujet des messes. Il vous en envoie 60. Je vous ferai passer par
(1) Il s'agit de la Congrégation de St Pierre, dont Lamennais était le parrain et le Supérieur général.
(le (iiu'-rin r.ii'mMil nu'il doit mo rcincllir. I)(tis-jt' aussi lui dount'r la tlouxitMUo partie de la grammaire de liopp? Elle eoùle 1- franes. Probableuu'ul M. Combali)! pourra vous donner des inlenlious.
" M. Combalol a jui4"é qu'il l'allail nielLre à la disposition de Mlle du Deuil uode linjçe el noire ballerie de cuisine, etc; je n'ai pas voulu l'aire d'oj)position, ne connaissant pas vos iidenlions et sachant d'un aulri^ cùlé (pic nous avons de «grandes oldii^ations à la i;('Mit''rositt' de celle demoiselle: j'aurai soin de faire un inventaire exact des o])jets pr(}l(îs don! ([iielques-uns connue les lits el matelas ne perdent rien de leur (pialilé à servir dans le m(»nage. J'ai reçu hier et aujourd'hui deux lettres du bon abb('' Banchereau. La nouvelle de la l>an([ueioulc de VArcnir a vlé pour lui un coup de l'oudre. 11 a fourni .'Î.OOO fr. ([ui ne lui appartenaient pas en totalité, el dont il s'est n(''aumoins porté caution. Il est dans un état voisin du désespoir. Il ne sait à qui s'en prendre. C'était à M. Waille qu'il s'était adressé, et il lui a\ail dit qu'il me prenait pour son représentant, ce dont M. Waille ne m'avait jamais parlé. Je vais tâcher de le consoler de mon mieux sans lui donner toutefois de
fausses espérances. Tout ceci est bien malheureux.
« Je vous embrasse, mon Père, ainsi que ceux qui vous entourent.
Votre enfant E. B. »
Lamennais, le 2 novembre, répondit à son jeune correspondant en approuvant lintention où il était de rester indépendant à l'égard de l'abbé Gombalol, tout en ayant soin de ne le choquer en rien et de ne point se laisser distraire de ses études par les neveux de l'évèque de Pamiers, sans oublier la vraie reconnaissance qui lui était due.
« De bons conseils et quelque aide au besoin, voilà la limite où tu te renfermeras ».
11 lui disait en Posl-scriptnm:
« Je suis désolé de ce que tu me dis, au sujet du pauvre M. Banchereau. Je voudrais de toute mon âme pouvoir le tirer d'embarras. Mais nous ne savions rien de cette affaire, ni les uns, ni les autres, et nous n'avons, par conséquent, rien à nous roprociier ».
Le 8 novembre, Lamennais, que la question
du scliislc anglais commoïK^ait à tourmenter, ('•(•rivait à Bon'' (ju'il avait interrogi' son beauliri'o. M. Blaize, sur ce point et (ju'il attendait sa rt'ponse. 11 observait non sans raison, ijuavant dentamer les frais d'exploitation, et d'acheter le terrain, il convenait de s'assurer de la présence de la matière à exploiter. Pour son malheur, il ne sut pas longtemps garder cette prudente circonspection, comme on le verra dans la suite.
Lamennais demandait de nouveau à son correspondant ce que devenait Montalembert et s'il avait rec^u sa derniè're lettre. « Je serais fâch(> qu'elle se perdît », ajoutait-il.
Puis il parlait de la réimpression de l'ouvrage de l'abbé Gerbet sur l'Eucharistie (1) et de l'argent que lui devait fournir M. Combalot.
« Je crains, disait-il en parlant de la maison récemment fondée par celui-ci, cpie les besoins de son nouvel établissement n'absorbent tous ses fonds ».
Il s'agissait de six mille francs qu'il devait /o«c/îer par l'entremise de l'abbé Combalot et qu'il avait peur de voir s'arrêter en chemin;
(1) Du dofjme (jcnéraleur de lu piélé chrélicnnc.
mais il reste à savoir, peut-être la suite nous rapprendra-t-elle, si son ancien collaborateur les lui devait réellement, en toute rig-ueur de justice. Nous croyons que la fondation dont s'occupait alors le zélé prédicateur fut plus tard reprise en sous-œuvre par le R. P. d'Alzon ; elle put dès lors compter sur un lendemain et se développer librement : c'est l'ordre des Religieuses de l'Assomption.
Bore écrivait à Lamennais le 14 novembre:
« Mon cher Père, je présume que vous avez reçu dimanche soir ou lundi matin la lettre de M. Benoît. Je pus le voir le soir, et il me dit de vive voix ce que sans doute il vous avait écrit, qu'il comptait bien et que même il était presque certain du succès de votre cause, mais qu'à tout événement, vous seriez averti d'avance et ([ue vous auriez le temps de vous rendre en Allemagne par Paris. Mais, mon Père, bannissez toute inquiétude, je suis certain que Dieu veille sur vous, et qu'après toutes les tribulations dont vous avez été abreuvé, il vous ménage quelque temps de repos et de sécurité au fond de votre Chênaie.
« Je viens de recevoir la lettre de M. Blaize; elle est pleine d'obligeance et M. de Coux en
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a ôlt'' (MK'haiité. Je v;iis lui rrrirc anjourd'hiii, pour lui cil accustM" rôceplion et en même lemps pour le remercier <lc sa bonté. M. de ('ou\ a <lù vous iM-rire «[n(\ daprès les informations prises par M. Bullcr, son correspondant, on avait l'assurance qu'il existait en Angleterre, une grande quantité de schiste. Reste à savoir maintenani s'il a les qualités re({uises pour fournir de bonne huile, ce qui est présiimaljlc. Je ne disposerai de l'argent <iuc M. Blaize me prèle ipie suivant les conseils de M. de Coux cl lorsqu'il le jugera opportun. M. Moneuse doit opérer un de ces jours sous nos yeux, et au moyen de cette expérience nous pourrons acquérir une certitude nouvelle de l'importance et du fait même de sa découverte, telle qu'il ne restera plus dans notre esprit le moindre doute.
« Les neveux de l'évêque de Pamiers ne sont point encore arrivés. Nous espérons que M. de Montalembert qui a dû passer à Pamiers et qui doit arriver le 16 ou le 17 ici, les amènera avec lui. Leur logement est retenu au n" *.)8 et je serais très fAché qu'ils manquassent de parole. De Guérin n'arrive pas; comme je lui avais dit qu'il devail consulter son père sur l'époque de son départ, et attendre le
moment qui lui serait le plus commode, il aura prolong-é son séjour dans la famille, plus longtemps qu'il n'en avait d'abord l'intention. Néanmoins il aurait dû m'écrire et son silence m'étonne.
« Vous demandez, mon Père, où je loge. Je suis toujours dans la même maison et là j'occupe les mêmes chambres. J'ai fait comprendre au P. Combalot qu'il était bien inutile de déloger; que puisque ces Dames ne pouvaient louer la totalité de la maison, il valait mieux pour elles qu'elles eussent pour voisins des personnes sûres et de connaissance que des étrangers. En conséquence, elles se sont réservé le 2^ et le 3" étage, à l'exception de la chambre du fond (de M. Lacordaire) du dernier étage, dont toutefois la porte donnant .sur le corridor de leur aile est condamnée. En sorte que je n'ai que le passage de l'escalier du fond de la cour, ainsi que MM. d'Ault et les autres jeunes gens qui viendront occuper le premier. Ces dames resteront par ce moyen chez elles,, et il n'y aura entre elles et les autres locataires aucune espèce de communication.
« J'ai reçu un mot de vous dans une lettre que M. Bedel m'a adressée ces jours passés. Je crois pouvoir lui procurer une chambre
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prrs (le moi. Ce ([iii fai! i[uv jo ucmi suis jias oerlain, c'est que j'ignore encore si elle lui conviendra, parce (ju'il n'y a pas de cheminée, il pourra venir aussi prendre avec nous ses repas dans noire nouvelle pension, dont nous sommes fort contents. Le ton (jui y règne est excellent cl nous n'avons qu'un reproche à l'aire à la cuisine qu'on nous sert, c'est qu'elle est trop bonne et trop recherchée.
« M. (le Salinis sest mis dans la tète que nous avions encore tout l'hôtel du n'- U8 à notre disposition, et que nous allions, le P. Gombalot et moi, fonder une espèce de pension bourgeoise pour des jeunes gens et qu'en conséquence nous pourrions prendre, pardessus le marché, son neveu, M. Prat. Assurément ce jeune homme est un excellent enfant, mais lorsqu'il s'est présenté chez nous, nous avons été obligés de lui dire (juc l'hôtel ne nous appartenait plus, que nous n'y prenions plus nos repas, et qu'il ne pouvait pas compter sur les arrangements de .son oncle. M. de Salinis a pris cela pour un refus et il nous a fait redemander sur le champ les matelas qu'il nous arail ])r('tés. .Je suis sur (piii n'en a pas besoin, et c'est là une petite vengeance. Cette <lemandc nous met dans l'embarras. 1" Nous
avons bioii dépensr rannôe dernière, si vous vous rappelez, ()0 Ir. pour les l'aire ballre el refaire. '2" ^loi, je nie rappelle, en outre, avoir donné 56 fr. pour leur transport de Juilly à Paris, somme qu'il faudrait sans doute débourser pour les leur renvoyer. Ensuite, ces Dames s'en servent, nous comptions y l'aire coucher aussi nos jeunes gens. Je crois que ce qu'il y a de mieu.x à faire, c'est d'user envers ces ]\IM. des mêmes armes qu'ils emploient souvent dans des afïaires qu'ils ne veulent pas terminer et qui ne rentrent pas dans leurs intérêts: ils gardent un respectueux silence, je me servirai aussi probablement de cet expédient.
« Je vous vais passer un sac de 1.000 fr. que M. Combalot vient de me remettre ce matin. M. de Coux ma conseillé de prendre la voie de la diligence, comme la plus sûre et la plus expéditive. Ils seront adressés au frère Paul qui les touchera en son nom, sans doute au commencement de la semaine prochaine. Je crois devoir vous dire qu'il ne faut peut-être pas compter sur les cinq autres milb; francs. La nouvelle œuvre, j'en ai grand peur, les absorbera ; du train dont le Père Combalot y va, je ne crains que trop que mes prévisions se
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réalisenl. L'argenl lui coule à travers les mains et il le met à lorl et à travers tant ([uil en a. Le voya^'c de ses deux sœurs et de M""... revient Mcmu j'en suis sur, à l.(X)0 IV. — puis leur aineubleinent el aulres dépenses en proportion. 11 n'a adjoint jusquici à ses deux sœurs (pi'une jeune personne, (jui, ilit-il, promet beaucoup, et que M. de Coux qui leur fait de Yéconomie polilifjue, ainsi que M. Moneuse de hx chimie, disent avoir réellement des dispositions. Mais il les paye un peu cher. La jeune personne devait partir pour l'Allemagne, où elle allait entrer dans un(; famille faire une éducation. Ses parents sont nécessiteux. Il a donc fallu pour la faire venir lui oflrir un dédommagement. Ainsi M. (>ombalot s'est engagé, son entrelien et sa nourriture payés, à lui donner par an (")00 fr. d'appointements, et cela jusqu'à quand. Dieu seul le sait, puisque ses parents ignorent qu elle doit entrei- dans un ordre religieux, et que, s'ils le savaient, ils la retireraient aujourd'hui de la maison. Le P. Combalot m'avait promu à la dignité de professeur d'éloquence laline pour ces Dames. Mais j(î l'ai remercié poliment, pour une bonne raison, c'est que je n'en ai pas le temps. Je vis dans ma chambre aussi retiré et même plus
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retiré qu'auparavant, puisque je ne puis plus user du jardin. S'il renouvelle des propositions du même genre, dites-moi, mon Père, ce que je dois lui répondre.
« Quand M. Jean vient-il? Ne trouvez-vous pas d'inconvénient à ce qu'il descende dans la même maison que ces Dames? S'il y vient, il est bien entendu qu'il aura ma chambre, et je m'abriterai pendant ce temps-là dans quelque autre coin. Je crois qu'il fera mieux lui-même l'emplette de la j)atène. M. de Coux va s'occuper du livre de M. Gerbel. M. Bailly n'est pas encore revenu. Je vous embrasse tendrement, mon Père, vous et tous ces autres Messieurs ».
Tous ces menus détails ont leur prix, surtout lorsque l'on songe à la situation critique où se trouvait alors Lamennais ; c'étaient de petits ennuis qui venaient s'ajouter à de grandes amertumes et cV'.-l peut-être lorsqu'on se sent atteint mortellement que les coups d'épingles deviennent plus douloureux et plus irritants.
Le 21 novembre, il adressait à son disciple un billet où il lui demandait un certain nombre d'ouvrages qu'il avait laissés à Paris :
en. II. — IKi? 1-21
« Mon frrrc pourrait nous raj)j)()rl('r loul ou parlio des livres dont suit !a lisle, ou l)icii lu les enverrais par la dilii^'enre. à 1 a(lress(> du l'^'. Paul, à hiuaii. mais sciiliMUf-nl a|)rrs que je saurai cerlaineuu'ut à (pioi m'en leiiir sur mes allaires personnelles ([ui me lonrmenlenl beaucoup ».
Il doiHH' la liste des livres désirés. I)ans le nombre sont désignés Ilomére, (''diliou de Cesarolli. Dante, Ossian, Pétranpie. Il parle aussi d'ouvrages arméniens (jui doivent être expédiés de Venise. Il le prie de les garder, puis il eontinue:
«1 Je dé.sircrais l'orl que M. Lévè(pie nie donnât des explications sur notre compte; avec V Avenir. I)is-moi où tu demeures maintenant, quels sont les commensaux et tes arrangements. Je suis étonné que M. Combalot n'ait pas répondu à ma dernière lettre. As-tu reçu celle où je I "annonçais le voyage de mon frère à Paris, et qui dut être mise à la poste, à r.liAleauneuf? Je ty demandais ta nouvelle adresse, alin que mon frère sût où descendre en arrivant. Je t'embrasse de tout mon cœur ».
Eugène Bore lui écrivait de son côté, le 22
novembre, avant par conséquent davoir pu recevoir ce billet que nous avons cru devoir quand même reproduire à sa date:
Paris, le 22 novembre 1832.
« Mon Père, évidemment lorsque vous m'avez écrit votre dernière lettre, vous n'aviez pas reçu celle que je vous envoyais dans un sac de 1.000 fr. à l'adresse du frère Paul et au nom d'Élie. Vous devez avoir reçu tout cela maintenant, autrement il faudrait que la diligence ne se fût pas acquittée fidèlement de sa commission et comme nous avons un reçu et que le sac est enregistré, il nous serait facile de faire constater au bureau des réclamations la non réception du dit objet.
<( M. Jean est arrivé hier matin à 5 h. Sa santé est bonne et il ne paraît pas fatigué de son A^oyage. Je lui ai cédé mon lit et ma (chambre où il se trouve très bien; il vient prendre ses repas avec nous dans notre nouvelle pension, et il la trouve très convenable. A peine eut-il dit sa messe et déjeûné qu'il sortit et courut chez M. Benoit, votre avocat, pour savoir au juste quel était l'état de vos affaires, car elles lui inspiraient des craintes assez vives. Ce que M. Benoit lui a dit Va tota-
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Icincnl linnquillisr, et il vous aiimil (''criL dès .nijourdlmi à co sujol, s'il n'avait été obligé il aller au uiinisloro |K)ur ses propres afl'aires. (Test hier (jue jai \u M. HIai/.e pour la première fois, il M (■l('' (Micliaiilr de trouver chez moi M. Jean. .M. de doux a pu causer loniçuenient avec lui de votre afl'aire, et le soir .M. Moneuse a fait devant nous des expériences sur son huile et sur son ijaz, expériences dont le lé^ultat a été très heureux, et qui n'a fait que confirmer nos premières espérances. M. HIaize consent à mettre à notre disposition une somme de 8.(X)0 fr., mais i\I. de Coux ne se pressera point pour en user et il ne le fera que lorsqu'il sera sur du succès de l'entreprise.
« On eût dit hier que toutes les personnes que nous attendions se fussent donné rendezvous le même jour et à la même heure, car ({uelqiie temps après l'arrivée de M. Jean, sont venus M. Bedel, puis les deux neveux de rÉvè([ue de Pamiers. Ces deux jeunes gens de 17 et 19 ans sont frères ; ils ont, autant que j'ai pu en juger jusqu'à présent, d'excellents sentiments ; et ils ont (pielque désir »h^ travailler. Leur première éducation a sans doute été manquée, et ils doivent être un peu
arriôrôs, mais ils sont jeunes et leur bonne volonté aidée des bons conseils qu'ils pourront recevoir pourra réparer le temps perdu.
« Depuis votre départ jai découvert de nouveaux mémoires faits par les absents à droite et à gauche et qu"il a fallu payer. Pour comble de bonheur^ on est venu me présenter la semaine passée la contrainte de notre impôt mobilier; elle est au nom de M. Lacordaire. Cet impôt monte à la somme vraiment prodigieuse de 336 fr. 18 c. Il paraît que cet impôt est taxé d'après le loyer de 5.000 fr. que nous payions. Il est bien malheureux que l'année iiernière, lorsque nous prîmes le bail du loyer de la maison, nous n'ayons pas fait porter dessus la somme fictive de 1200 ou 1300 fr., parce moyen nous n'eussions donné que (')0 fr. environ. Mme Martin me disait que son mari, dans le temps le plus florissant de sa pension et lorsque sa maison était remplie de jeunes gens, n'avait jamais donné que 118 fr. Ce qui me contrarie le plus dans cette affaire, c'est <iue le P. Combalot ne paraît pas décidé à payer cet impôt et qu'il me dit ipi'il n'a pas d'argent. Je n'ai pas encore reçu celui que j'attends de chez moi, et je ne vois pas où je pourrais en prendre. J'arrangerai cela avec
cil. II. — 1832 125
M. Jean qui fora sans doulc cnloiidiv raison au P. (-ombalol.
■< M. LôviMpic osl arrivé, mais il est si malade (lue M. Cor s'est présenté Irois l'ois chez lui sans avoir pu être reeu. OpendanI il est parvenu à parler à .M. Lévèipie, qui lui a dit que, dans ce moment-ci, il lui était impossible de s'occuper de la comptabilité de VAvenir^ qu'il n'en avait pas la force, mais qu'il viendrait au bureau dès que sa santé le lui permettrait,
« Je vais charger M. Moneuse de vous acheter unepeliLe huupe économicpie pour la chapelle, il m'a dit que celles de Localelli étaient les meilleures.
<■ Je vous envoie plusieurs lettres. Celle qui porte le timbre de Tours a été décachetée par M. Jean.
« Votre frère vous écrira demain. Il se porte bien et vous dit mille choses ainsi que M. lîlai/.e et M. de Coux.
<( Je vous endjrasse tendrement, mon Père, je suis contraint de m'arrêter ici ; la mère Mouton me presse pour porter mes dépêches à la poste.
H Rappelez-moi au souvenir de MM. Gerbet, Lacordairc et VA'xc.
Votre enfant, E. B. »
V2Ct LAMENNAIS INTIME
Cette malheureuse spéculation de Lamennais sur Y/mile et le gaz fabriijués par M. Meneuse, devait, après une alternative d'espérances exagérées et de craintes légitimes, aboutir à un échec pitoyable, comme nous le verrons par la suite.
Les détails dans lesquels entre son jeune correspondant ne démontrent que trop la prodigieuse inexpérience de Lamennais dans les affaires même les plus simples. Il ne saura point le reconnaître; il aimera mieux en accuser sa mauvaise étoile et l'espèce de fatalité qui d'après lui s'attachait à tout ce dont il s'occupait.
M. Blaize, que Bore déclare ici voir pour la première fois, était beau-frère de Lamennais et le père d'Ange Blaize qui devait plus tard éditer une partie de la correspondance de son oncle.
Le 25, Lamennais accusait à son jeune correspondant réception de sa dernière lettre, ainsi que celle de la somme d'argent que lui envoyait un autre de ses élèves, Elie de Kertanguy.
Le lendemain, nouvelle lettre de sa part. Nous y lisons ces lignes :
eu. u. — 1832 1-37
« N'accepte aucune des cliarges dont xcui t'honoriM* ce l)on M. Comhnlot. Elles ne te conviennent sous aucun rapport et ne serviraient (railleurs qu'à le l'aire perdre du temps et lu n'en as pas trop pour tes études. Ce que lu nie mandes à ce sujet (1 i est fort étrange, mais ne m'étonne poiid. Nous aurions vu chez nous des choses semblables, s'il avait continué de se mêler de nos alTaires. Heureusement, il a la sienne qiii l'occupe assez. Le procédé de MM. de Juilly (2) est inexplicable, tu as pris à cet égard le meilleur parti. Je crois qu'il serait bon que tu écrivisses à Guérin, afin de savoir à quoi nous en tenir sur ce qui le concerne. .J'attends chaque jour un autre jeune homme de la Gôte-Sainl-André, nommé Mermet. Il est neveu du Supérieur et l'on en dit beaucoup de bien ».
Au moment même où Lamennais écrivait cette lettre, Maurice <le Guérin était en route pour la Ghênaie. U arriva quelques jours plus lard et il adressa aussitôt à son père, c'était le 14 décembre, une lettre dont nous détachons les lignes suivantes :
(1) Voir la lettre de Bore du 14 novembre. ('2) MM. de Saliriis, de Scorbiac, elc.
« M. Féli m'a reçu comme un bon père qu'il est, et moi je l'ai embrassé avec rafîeclion d'un enfant et une émotion dont vous devinez la cause. Le lendemain, j'ai commencé une petite retraite de trois jours que j'achève aujourd'hui. Notre train de vie est fort doux. Le lever est à cinq heures..., la prière avec une méditation ou lecture ; dîner à midi; souper à huit heures; à neuf heures et demie ou dix, nous sommes au lit. Voilà l'esquisse de notre journée » (1).
Pas plus que les autres, Guérin ne put se défendre d'une afîection profonde pour Lamennais dès sa première entrevue avec lui. Il tomba lui aussi sous le charme. Sans doute, dans ce cénacle familial de la Chênaie, le grand écrivain ne disparaissait pas complètement, mais il n'occupait que la seconde place; la première était réservée au père si tendre, si afl'ectucux, qui semblait ne plus vivre que pour sa jeune famille d'adoption.
Le 11 décembre, Lamennais écrivait à l'un de ses élèves demeurés à Paris avec Eugène
(1) Maurice de Guér'm, Journal, Lettres el Fragmenls, recueillis par G. S. Trébutien, 170.