‹ Lamennais intimeChapitre 25 sur 54 · I.c l(j au soir (avril · texte numérisé non relu

I.c l(j au soir (avril

« Mon cher Père,

*' M. de Montalcmbert est venu hier me de-^

mander si j'avais rorii <lo a os nouvelles; il paraissait inquiet «le voire silence, et il ne savait, si vous aviez re(:u ses dernières lettres, qu'il vous avait envoyées depuis l'arrivée de M. Mac- Cartliy, et dans lesquelles il y avait des choses fort intéressantes de Rome. J'ai vu ce bon jeune homme dont vous m'aviez parlé, et jai clé enchanté de son amahililé, de sa douceur et de son zèle. Il vient d'être frappé d'un coup bien terrible, et il se voit, à son lyrand regret, forcé d'aller de suite en Angleterre, sans passer par la Chênaie.

« Voici quelque temps que M. de Coux ne m'a écrit. Il était à Londres, attendant encore SCS tonneaux de schiste pour opérer. Le 4 avril, il ne les avait pas encore reçus, et ce relard, ajoulait-il, ne le dérangeait pas beaucoup, parce qu'il n'avait encore pu trouver un local commode, et surtout économique. Probablement, il doit savoir actuellement à quoi s'en tenir sur ses expériences, et j'attends cette semaine de nouveaux détails que je vous ferai connaître. J'oubliais de vous dire que M. Moneuse m'a écrit que M. de Coux, contre son habitude, s'était tenu beaucoup au-dessous de la réalité, dans les premiers renseignements qu'il nous a donnés. Ainsi à la première opé-

ralion le schiste a ilonné 45 du 100, 3'2 à la socoiule, *23 à la Iroisième; encore ce schiste était-il lav('' \)iw la mer, et pris au hasard à la superlicie iUi sol : de sorte ipie M. Moueuse lixe le terme movcu à '20 du 100.

« M. ("ierl)t>l doit être hien impatient du retard ([uéprouvc la publication de sa quatrièmeconlV-rencc. M. l)agucrre ne né<^lige pourtant rien pt»iir avancer les choses, et s'il est arrêté,, c'est à MM. W'aille et Lévèque (juil faut s'en prendre. On lu* conçoit pas comment les affaires de ï A venir, et principalement l'acte de la location des bureaux de l'Agence, avaient été laits aussi précipilainmcul. L'Ai^ence et l'.li'eiiir ont encore i)lusieurs années de loyer à |)ayer, et largcnt inamiue déjà ; le propriétaire avait délVndu, en conséquence, de laisser rien sortir en l'ail de meubles et de livres, et cependant (laume ne pouvait vendre les dernières conlérences de .M. de Goux et de M. Gerbet sans avoir les premières. Heureusement nous avons trouvé le moyen de les soustraire, et de les Iraiisporlcr clic/ le libraire. IS'ous y porterons éi^alcment les livres de la bibliothècpie de M. \\'ai'l<'. (pii vous appartiennent, et que M. de doux navail pas l'ait enlever ainsi que je croyais. \'oilà (pielle a été l'unique cause

du retard de l'impression. Les épreuves sont corrigées. Al. Daguerre a acheté le papier, et vous recevrez peut-être l'ouvrage en môme temps que cette lettre. 11 n"a pas cru devoir porter le nombre des exemplaires au-delà de quinze cents, attendu que le nombre des souscripteurs ne s'élève pas à cinq (;ents, et qu'il vaut mieux s'exposer à la nécessité d'une seconde édition, qu'à des frais qu'on ne serait pas assuré de couvrir.

« Je vous écris ces mots par une occasion que M. d'Ault vient de m'olTrir. J'espère avoir ces jours-ci un mot de vous. Rappelez-moi au souvenir de M. Gerbet, et d'Élie et de Guérin. Je vous embrasse, mon Père, avec la tendresse d'un enfant. Vous ne devez pas avoir éprouvé de retard dans la réception de VEchn, j'avais eu soin de renouveler l'abonnement avant la fin de mars. J'ai adressé chez le Frère Paul, les deux premiers volumes de Poisson. A Dieu, mon Père ».

Lamennais répondait le '20 à Bore qu'il voyait bien que les malheureuses affaires de l Avenir avaient été conduites en déj)it du sens commun.

Malgré la bonne tournure que semblait pren-

cil. m. — 1833 1*)I

<lre l'alTaire du schisie, il n'osait se flaller de sa réussite :

« J'ai peine à croire au suecès, tant je suis peu habitué à voir réussir quoi que ce soil qui m'intéresse ».

Il priait toutefois son jeune ami de le tenir an courant de tout. Il s'étonnait que Montalembert neiU reçu aucune des lettres qu'il lui avait écrites depuis celles que lui-mCmie avait reçues de Rome.

Il lui donnait quelques détails sur la Chênaie.

« Nous aurons, je crois, fort peu de fruits, à cause des pluies continuelles et des gelées de mars et d'avril. Quant aux oiseaux, ils foi- .sonnenl: on entend le rossignol de tous côtés. Tu seras aussi content de nos bois, quand tu les reverras en automne ».

Il lui apprenait que les missionnaires de Rennes (1) avaient acheté une fort belle maison.

(1) II était leur Supérieur général, mais dune façon désormais purement honorifique et pour peu de temps. Cf. Lamennais d'après des dorumentx inédits, I. Î59. La maison dont il parle est toujours occupée j)ar les Missionnaires, connus aujourd'hui sous le titre de Missionnaires de Tlmmaculée-Conception. C'est le noviciat de Bellcvue.

« Pour moi, disait-il en lerminanl, j'ai beaucoup de peine à me secouer. J'aurais encore de laclivité, si celle acliviU' li'ouvail un objet; mais à quoi s'intéresser aujourd'hui? Écrismoi plus souvent; cela me l'ail du bien. Je t'embrasse, mon cher enfant, comme je t'aime, c'est-à-dire de toute la tendresse de mon cœur ».

Les consolations n'abondaient pas dans cette âme désolée; voilà pounjuoi il était si sensible à ce qui lui arrivait de la part d'amis. L'amour filial dont l'entouraient ses disciples lui était un puissant réconfort. C'était pour lui plus qu'une consolation dans ses épreuves et ses soulTrances; c'était une garantie, une sauvegarde contre lui-même. Pour son malheur, celle sauvegarde ne fut point de longue durée.

La lettre suivante nous montre M. de Coux toujours s'illusionnant le premier et entretenant les autres dans les mêmes illusions, au sujet du schiste ; l'histoire de celte entreprise, toute prosaïque et monotone qu'elle soit, méritait d'être connue, tant elle occupe de place dans l'existence de Lamennais, à celle époque. Il voyait dans sa réussite ou son insuccès le

en. m. — 1833 193

relèvement ou I;i clmlt" irrr'UK'dialde de ses œuvres de ré^éin'-ialion sociale, puis([ue c'était il'elle qu'il allendait les ressources nécessaires pour leur donner une nouvelle et décisive impulsion.

Paris, le Zi Avril 1833.

Mon cher Père,

'< Après un assez long silence, .M. de Coux vient de ni'éei'ire. et j(î vous communiquerai les nouvelles cpiil me donne. Il est parvenu à trouver un local convenable après de Ioniques recherches, el il s'est occuj)é ensuite de la fabrication d'une cornue pour la distillation du schiste. Les fêles de la semaine de Pâques ont beaucoup retardé cette opération, ([ui n'était pas achevée lorsipiil m'envoyait sa lettre : « Le « fondeur, ajoute-l-il. met à notre disposition « une machine à vapeur dans laciuelle, cette « semaine, nous ferons d'importantes expé- « riences. Il s'at^it de savoir si nous pourrons <' obtenir de l'huile par la voie humide. Ce ■" serait trop beau, les conséquences seraient «' trop grandes, pour que j'ose espérer le « moindre succès. A riieuic (pi'il est, M. Mo- « neuse moule le fourneau, et juscjuc ici je «■ n'ai rien vu. rien entendu ([ui soit de nature

LAME.NNAIS. — 13.

194 L.\.MENNA1S LNTIMi:

« à changer l'opinion que je vous ai annon- « cée ».

« M. Daguerre me cUl hier (fue h\ quatrième conférence était brochée, et qu'elle allait paraître. Il ne l'a fait tirer qu'à 1.500 exemplaires. Il m'a appris une bien triste nouvelle, c'est que quelques jours auparavant il avait assisté au convoi de M. Mazel. Cet homme est mort bien tristement, dans le dénuement le plus complet, au milieu de soufï'rances nerveuses atroces.

« J'ai eu, ces jours, la visite d'un de mes compatriotes, (jui m'a donné sur ma ville natale des détails consolants. Plusieurs jeunes gens que V Avenir avait radicalement changés, se sont liés d'une amitié étroite, et ont formé une espèce de société, dans laquelle ils lisent les ouvrages de l'école catholique. L'abbé Morel et le bon Chesneau en sont le centre. Ils comprennent parfaitement vos doctrines , et en outre pratiquent sincèrement leur religion. Le frère de ce bon jeune homme dont je vous parle est maintenant dans l'Amérique du Sud, et là il sème vos idées régénératrices. Deux autres de mes amis, également Angevins, et de la même société, partent pour l'Espagne. Je les ai mis en rapport avec M. d'Ault, et ses

conseils leur seront 1res utiles. J'ai été tout étonné de leur changement ; lorsque je les avais quittés, ils avaient encore les goûts frivoles (Je leur âge, et ils n'avaient aucun amour pour le travail.

" L'abl>é Ciuéranger sort de ma chambre. Il vient ici pour trouver quelques ressources, et ensuite commencer son œuvre. Il a l'approbation de son évèque. Sa maison est louée, ils sont déjà sept ou huit jeunes ecclésiastiques, et dans trois mois, ils seront établis.

>« L'abbé Lafayolle m'a remis 50 fr. pour des intentions de messes.

« Je pousse toujours en avant mes études. J'ai trouvé moyen de travailler davantage le sanscrit, et jespère avoir fait bientôt quelque progrès dans celte langue. Je suis seul actuellement au cours d'arménien, en sorte que toute la leçon m'appartient. Je m'exerce à tratluire en cette langue les fables arabes de Lokman. Je traduis en hébreu l'histoire syriaque de Richard Cœur-de-Lion, extraite de l'intéressant ouvrage de Bar-IIœbreus sur les Croisades. Adieu, mon cher et vénérable Père, mon cœur et toutes ses pensées après Dieu sont à vous; respects et amitiés tout autour de vous ".

Le souine généreux si largement répandu par V Avenir dans Tâme de la jeunesse française devenait, on le voit, une sorte d'esprit d'apostolal. Les jeunes gens catholiques avaient appris à se compter, à se grouper; ils comprenaient ([ue l'union fit toujours la force.

L'abbé Morel dont il est ici question avait appartenu à l'école de la Chênaie. Juscju'à la tin de sa longue vie, il fut l'un des plus fougueux collaborateurs de Louis Veuillot.

L'abbé Guéranger avait consulté Lamennais au sujet de l'entreprise (ju'il inaugurait alors et ([ui allait aboutir à la reconstitution en France de Tordre des Bénédictins. Dans sa passion pour l'étude, il voulait tout savoir, tout apprendre, par conséquent. Il allait disperser ses forces et s'épuiser inutilement, lorsqu'il eut le bonheur de rencontrer Lamennais qui lui indiqua sa véritable voie et le décida sans peine, car il avait affaire à un homme de sens, à concentrer ses efforts vers un but nettement détermine''. Dans une large mesure, le célèJjre restaurateur de l'ordre de Saint Benoît, en r^'ance, lui dut sa vocation scientifi(jue.

Bore poursuivait ses études avec succès. Ses progrès étaient rapides. Mais lui aussi dut se borner, sous peine de stériliser ses aptitudes et

r.ii. m. — 1833 l'.l7

son travail. (Vesl ainsi (lu'aprrs avoir repris l'ôlndo du sanscrit, coninu' il nons Tapjjrond par cette lettre, il l'aiiandonna ])lns tard déllnitivenienl. La dernière phrase de sa lettre est |tartirulièrement louchante. Après Dieu, son Maître inlortuné tenait la meilleure place dans son ('(cnr.

Le (> mai. Lamennais mandait à son jeune ami (pie. sans désespérer de 1 alVaire (hi schiste, il ci'aitrnail ([uc les Ijénéfices tardassent lonf^tenips à se réaliser.

Après divers détails relalils à .M. Condjalot, il lui donnait des nouvelles de (luérin qui paraissait aroir 'jaijné sensihlemenl.

« Si cela continue comme je l'espère, je crois (pTon pourra compter sur lui ».

Il ajoutait : « Il n'a point encore parlé de pension. Il y pensera sans doute plus tard, car nos ressources sont l)ien faibles ».

La lettre suivante de Loré n'était pas de nature à calmer les ennuis de Lamennais.

(Mai 183.3) Jeudi soir.

«' Mon cher Pèi-e. «[ue la volonté de Dieu soit aile! Avec celle l'ésiuiialion, nous ne nous

108 L.VMENN.\IS INTIME

inquiéterons pas de ce qui peut arriver. Ce malin, j'ai reçu une assez triste nouvelle que je vous communique aussitôt parce que jo ne dois rien vous cacher. Il s'agit de l'afTaire de M. de Coux qui, au lieu de se terminer, se complique singulièrement et traîne fort en longueur, ainsi que vous me le faisiez vousmême bien remarquer dans votre avant-dernière lettre. Vous saurez d'abord que cette cornue dont la fabrication avait coûté tant de temps, s'est dessoudée lorsqu'on l'a mise sur le feu, et que l'huile s'est enflammée, et l'incendie a failli réduire en cendres l'atelier. Ce malheur toutefois peut se réparer. Il est une autre chose plus inquiétante. M. de Coux pour je ne sais quelle raison, que dans tous les cas je trouve peu sage et surtout peu économique, a cru devoir prendre un logement séparé de M. Moneuse, lequel se sera trouvé isolé et réduit à lui-même à l'autre extrémité de Londres. Lorsqu'on connaît comme moi toute la mobilité et l'inconstance du caractère de .Ai. Moneuse, on peut aisément prévoir que l'affaire traînera en longueur, parce qu'il lui faut toujours, comme à un enfant, une autre personne qui le surveille et l'excite. Les intrigants peuvent aisément gagner sa confiance

cil. m. — 1833 1U<J

cl c'est ce qui esl arrive. Lorsque M. {\e C-oux s'en esl aperçu, le mal était l'ait et difficile à n'*parer. Sur ces cnh-eraitcs, il a cru devoir lui faii-e la proposiliou au sujet (!<• Intpu'lje je lui avais ccril, cl elle a cté fort mal reçue, ainsi que nui letlre. M. de Cou\ s'est facile, M. Moneuse n'a pas voulu ccder, et un refroidissement s'en esl suivi. M. de (^.oux qui ne conserve pas de rancune, est venu le retrouver et la paix a été faite. Mais le temps se perd et M. .Moneuse dé}»ense et mciue il n'y met pas toute la délicatesse re(]uisc.

- Pour couper court à toutes ces longueurs, M. de Coux lui a signifié qu'il voulait avoir ses échantillons cette semaine, ce que M. Moneuse lui a promis. .Je saurai au commencement de l'autre semaine s'il lui a tenu parole. Tout ceci m'afflige et commence à détruire mes espérances, bien qu'il ne s'agisse pas de la découverte en soi. Je ne comprends pas néanmoins <pie nous ne soyons pas plus avancés qu'il y a six mois. .l'écrirai demain à M. Moneuse qui n'a pas daigné me répondre, et je mo contenterai de le presser amicalement de terminer ses opérations, en évitant tout reproche et tout signe de défiance.

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« Les alTaires de M. de Coux ne se font pas mieux ici, il n'y a eu jusqu'à présent que quatre nouveaux nbonnomenls à ses conférences (1). Ce qui arrête les souscripteurs, c'est sans doute la crainte assez fondée de ne pas avoir le reste de Touvrago. M. Daguerre m'a dit qu'il vous avait fait envoyer six exemplaires de la conférence de M. Gerhel. Ces Messieurs espèrent pouvoir le faire annoncer dans les journaux, mais en général, on reçoit cette proposition avec froideur, et plusieurs rédacteurs en chef, entre autres celui des Débats^ ont déclaré qu'ils n'en parleraient pas et cela par haine pour les catholiques. J'ai re(^Mi également ce matin votre lettre pour M. de (<oux, que je lui enverrai demain avec la mienne.

Ce que vous me dites de Maurice me fait grand plaisir. Mais je suis en même temps très fâché qu'il ne vous ait pas parlé de sa pension, cette condition avait été nettement posée par moi dans la lettre où je l'invitais à venir avec nous, et j'ai entre les mains sa réponse, dans laquelle il me dit que son père y consentait de bon cœur. Si vous h' jugez à propos, mon Père, je pourrais le lui lappeler, je ne vois pas

(1) Voir Maurice de Guérin. etc. 1%.

eu. m. — 18;î;î 201

(pril y ait là le moindre iiu'onvrnient cl dansions les ras, il no so donicrait pas que celte observation ne vînt pas diieclement de moi.

« Ma sanlé est bonne, liicii ^\\\v la grippe commence à l'aire des rava<i('s. .Ne m'oublie/ j)as dans vos prières. Je vous end)rasse lendremenl, mon Pcre. ainsi (pie M. (lerheL et tous vos au Ires enlanls.

\Olre Eugène ».

Lamennais ivpondait à lîoré, le ](\ mai, (pi'iî ne s'éfonnail point de ce (pi'il lui mandait au sujet de M. Moneuse, mais (pi'il s'en affîigeaif de nouveau. Il déclarait vouloir conserver jusqu'au bout l'espoir du succès de cette malheureuse alTaire ((ui subissait de si l'Acheux conirelemps.

« Quant à (ïuérin, disail-il, tu lui parleras ici. Ne lui écris point pour cela, rien ne presse ».

11 lui demandait si M.d'Aull huménil , \ iendrail bientôt à la Chênaie. Il lui ap|)renait le départ de (ierbet pour Land>alle, où il devait passer quebpu'S jours avec Philipjie Sah'nis.

« J'espère (jue ce petit voyage lui fera du bien. Sa sanlé, sans èlre bonne, a été plus

mauvaise. Je nai pas lieu de me plaindre de la mienne à la faiblesse près qui esl ii^rande ».

Bore écrivait à son Maître:

(Mai 1833), Paris, dimanclie matin.

« Mon cher Père, j'ai reçu la visite de M. Blaize et de son fils qui ma remis le paquet venu de la Chênaie, et contenant une conférence et demie de M. (ierbet, plus une lettre <l"Élie et de Guérin. Jai été bien sensible au bon souvenir de ces Messieurs et j'attends pour leur répondre l'occasion dont ils ont eux-mêmes profité. J'ai porté sur le champ les conférences à M. Daguerrc (jui s'occupe toujours avec le même zèle de leur impression. L'exactitude de M. Gerbet lui a fait grand plaisir et il désire beaucoup, pour le succès de la vente de l'ouvrage, que les autres conférences se succèdent aussi régulièrement.

« Le petit ouvrage de M. de Montalemberl (1) vient de paraître, je l'ai lu ce matin pour la première fois et avec un tel plaisir que je n'ai pu fermer le livre, sans l'avoir iini en entier. Sa

(1) C'était la traduction du poi'mo d'Adam ]Mici\icwicz, intitulé : Livre des pèlerins polonais.

ai. m. — 1833 m3

préface est écrite avec Ame, et sous l'inspiralion de la colère que l'indigne conduite du c^ouvernement à l'égard des Polonais est bien propre à inspirer à tout ca'ur libéral el généreux. Votre Klégie li ([ui lerniine lieureusenient ce pelil p(^ëme si calholicpu' contribuera sans aucun doute à son succès. Je sais (pie vôtres article surMicali a paru dans la Berne des Deux- Mondes, je n'ai pu me le j>rocurer encore, mais tous ceux qui l'onl lu l'ont trouvé digne de vous.

« .l'avais oublié de vous dire, mon Père, que le l" mai j'ai été reçu meiubi-e de la Société asiatique. J'avais attendu juscpià ce moment, parce cjue je ne croyais pas encore avoir de titre suffisant pour y entrer. .Mais M. de Sacy me prévint lui-même, et il me dit, la veille de la grande séance annuelle, qu'il me ferait recevoir sur sa présentation <lirecle. Depuis la mort de M. Hémusal. il remplit les l'onctions de président perpétuel. M. Eugène lîurnouf, secrétaire de la Société, était le second membre qui se portait comme caution pour moi; ainsi vous voyez, mon Père, que mes recommandations élaicnl bonnes. M. Ijurnouf lut à la

(1) Le cclèhro Hymne à la Pologne.

séance un rapport de tous les travaux entrepris et exécutés par la Société depuis la révolution de Juillet. Ce tableau était très intéressant, et j'étais étonné (ju'avec si peu de ressources on put exéculer autant de choses, surtout lorsqu'on n'a que la science humaine j)our sliniulan(. Je pensais à l'apathie et à la lâcheté des catholiques qui font avec tant de peine quelque chose pour Dieu !

« Outre ma réception à la Société asiatique qui a l'avantage de me mettre en rapport avec les hommes adonnés aux travaux que jalï'ectionne, j'ai obtenu un autre privilèf^e, grâce encore à M. Sacy, qui est aussi bon professeur que détestable homme politique.

« Vous savez sans doute qu'il a élé nommé conservateur des manuscrits en remplacement de M. Dacier... Il m'a présenté au directeur de la bibliothèque des manuscrits et il m'a fait ouvrir un compte sur le registre, en sorle que j'ai le droit d'emporter et de garder tous les manuscrits dont j'ai besoin, et pour (•ommencer, j'ai emporté chez moi un exemplaire très beau du Meng-iseii, ouvrage .spolié dans la bibliothèque des J//,s\s/o/j.spar M. Rémusat, et qui est une niagnifi(pie édition du philosophe chinois, accompagnée d(^ commentaires avec ce

lilro, d'un aiiii;:ur(' assez ravor.iblc: T'o//- une /'ois et comprendre.

'< Depuis les dernières nouvelles assez Irisles «[lie M. de (a)ux ni"a\ail envoyées et (jne je vous ai eoniiuuni<iuées ainsi cjuà M. Blaizc, j'ai reen de lui une seconde lellre dans la(iuelle il nie dil (ju'il a jui^é un peu trop sévèrement .M. Moneusc, (juc les choses ne sont pas perdui's, (pi'ils auront leurs échantillons cette semaine el (ju'ils espèrent enfin savoir à quoi s'en tenir. Ces retards n'annoncent rien de bon, et je commence à croire M. de Coux très capable décrire sur la richesse des nations, sans avoir le talent de bien gérer ses propres ailaires.

« C-e ([ue je prévoyais est arrivé. Mlle de Deuil, ennuyée sans doute du caractère trop remuant de M. Combalot et craignant peutêtre quelle ne pût suffire à toutes les dépenses, est partie jeudi soir, sans en prévenir JNI. Combalot lui-même. Elle a emporté ses alTaires, et sans doute la bourse. M. Combalot reste avec ses deux sœurs. 11 ne m'en a rien dit, mais je sais tout cela par Jeanne. Je regarde tous ses beaux projets comme tombés dans Teau. La rupture vient, je le crois, d'une maison que M. Combalot voulait acheter près de Juilly pour y former un établissement. Toutefois , mon

206 LAMENNAIS INTIMK

Père, comme j'aurais pu èlre mal informé sur celle malheureuse all'aire, je veux alleudre de plus amples délails, pour savoir au jusle ce qu'il eu esl, et pour arrèler voire propre jugement.

« Je vous embrasse affeclueuseraenl, mon Père, ainsi que tous les autres Messieurs. Je m'apert^ois que je n'ai pas répondu à certaines questions de vos dernières lettres, ce sera pour la prochaine ».

Dans sa réponse du 30 mai, Lamennais félicitait Bore de sa réception comme membre de la Société asiatique. Il l'invitait à travailler, outre les langues, la géographie^ Vhisloire^ un peu de numismatique, d archéologie, etc.

« Car, disait-il, pour entendre les livres et en tirer un usage utile, il faut plus que la connaissance de la langue. Celle-ci n'est qu'un instrument. Elle doit être le moyen et non le

but ».

11 n'était pas superflu de rappeler cette vérité à un jeune homme qui, dans son ardeur de philologue, aurait voulu savoir toutes les ^langues et ne faire autre chose que de les étudier. Tout en renouvelant à Bore son désir d'ôlre mis au courant de ce qui se passait, Lamen-

c». 111. — IKî:^ '207

uais lui déclarait ne^jic'rer désormais rien de ra/l'aire du schisle.

Après plusieurs aulres drlails, Lamennais terminait sa lellre [uir ces mots attristés:

« La vieillesse s'est cramponnée sur mes épaules, comme cette espèce de satyre sur celles de Sindbad le marin; mais je n'ai pas comme lui lespérance de la secouer. Klle est sCire de vaincre ».

Elle devait toutefois mettre encore vingt ans à le terrasser, Lamennais étant de ces natures nerveuses, plutôt que maladives, qui fléchissent souvent, mais à la condition de se relever aussitôt, comme si elles étaient mues par un ressort. De plus, lardcur fiévreuse de son imagination, l'activité dévorante de son esprit ne lui permettait pas de se laisser tomber définitivement dans le marasme et l'engourdissement. Il reprenait vite le dessus à force d'énergie et de volonté.

Le mémo jour. Bore lui écrivait:

Paris, ce 30 Mai 18.33.

<• Je commencerai, mon Père, par vous donner un extrait de la dernière lettre de M. de Goux. Elle est datée du 24 Mai. Je n'aurai pas besoin

"208 LAMKNNAIS INTIMK

•d'y ajouter des commentaires, vous les ferez

aussi bien que moi.

« Vendredi dernier, me dil-il, nous devions faire une expérience, et à 4 heures, nos l)outeilles élaienl ciiez M. Butler ijui devait les envoyer au marchand. \oï\à que le porteur tombe subitcnuMît et réellement malade et rien ne nous arrive. A'oilà un exemple entre mille de nos guignons. Enfin l'épreuve a été faite et nous avons constaté: 1" que l'huile inodore a une très mauvaise odeur quand elle est répandue et une très vilaine couleur; 2" {{u'elle brille sans odeur ni fumée dans les lampes ordinaires ; .'}" (pi'elle donne une lumière parfaitement égale à celle de lliuile de Sperme; 4" que si nous pouvions la dépouiller de son odeur et de sa couleur, elle remplacerait de l'avis du marchand toutes les autres huiles. Demain nous devons lui en donner une petite quantité (pii sera, dit M. ^loueuse, vraiment inodore. Mon opinion est que nous parviendrons à diminuer beaucoup l'odeur, assez même pour tirer un parti de notre brevet. Toutefois ce ne sera point ce que M. Moneuse nous avait promis et ce qui nous avait décidas à ne nous réserver <pie la moitié. Demain je saurai le résultat

en. III. — 1833 209

di* rt''pi(Mi\ (' tlii vernis cl ce iii.iliii M. Bnincl a mis à in.i disposilion la l'ahriiiuc i\r 14a/. au Tunnel . Nous y !'alu"itiucrons du ifa/ avec Moirc luiilc cl lutus saurons dcfinilivcnicnl à (|uoi nous eu Icuir sur ce dernier point. [M. Brunel, coninie vous le savez sans doute, esl rarcliilccle IVancais qui a tienne el exécuté en partie le plan dun pouf passant sous la Tamisej.

« J'ai vu M. Faraday (célchre cliiniiste) et les anciens brevets tpii m'iuipiiétaienl; j"ai consullé un grand fabricant de produits chimiques. Tout renseig-neinent, pour être favorable, doit être négatif et ceux (jue j'ai

< obtenus, sont de cette nature. .le crois ([ue ' nous i)ouvous èlre ti-ainpiilles sur notre ' brevet.

« Les explications (pie ma données le mon- . sieur aux .'}.0<M> livres me prouNcut (jue les (( retards éprouvés proviennent uniipiement

des formalités à remplir pour toucher envi-

< ron 1.4(KJ livres. .J'ai cru devoir lui accorder un nouveau délai jusqu'à mercredi prochain,

< Au reste je suis sur de trouver des capitaux

< quand les expériences seront terminées;

< et les Butler vont s'en occuper activement • dès lundi prochain. .Je voudrais pouvoir

LAMENN.\1S. — 14.

« traiter avec mon ami, parce que nous pour- « rions (le suite prendre les autres brevets. « Mardi je vous enverrai un gros paquet, j'ai « déjà écrit huit pages à M. de la Mennais ».

« J'ai vu votre beau-frère plusieurs fois. Les affaires de Belin l'occupent beaucoup et cependant jusqu'à présent il n'a encore rien conclu. Il m'a conté fort au long toute la série des infâmes friponneries dont vous avez été successivement dupe, depuis le moment où M. de S'-V... est parvenu à surprendre votre confiance, et ces détails m'ont fait comprendre clairement, pour la première fois, comment vous aviez été entraîné dans vos procès avec M. Lab...

« Le séjour de M. Blaize ici se prolongera nécessairement encore quelque temps. Ange a été atteint presque dès son arrivée de la grippe et elle lui a laissé comme à tous les autres une toux et de la faiblesse.

« M. Combalot a eu hier avec moi, pour la première fois de l'année, une explication longue et franche. J'avais deviné juste quanta Mlle de Deuil; car le pauvre homme m'a conté, les larmes aux yeux, son départ et l'embarras dans lequel il èe trouvait. Il ne sait, me dit-il, pourquoi elle l'a quitté, jamais il ne l'aurait crue

<-ai>al>lo (le celle dissimulation. Il ne sait où elle «'sl, seulement il est certain qu'elle a quitté Paris et ciu'clle est à une des extrémités de la France. Il reste avec ses deux sœurs et l'autre jeune personne qu'il avait prise. Il se voit con- Irainl de renvoyer celle-ci à ses parents, et probablement, il retournera clioz lui avec les autres. Ses ressources sont épuisées et il ne sait quel parti prendre. J'ai vu dans cette occasion une nouvelle preuve de reiîrayante mobilité de son caractère. Dans un quart d'heure, il changea devant moi quatre ou cinq fois de détermination ; et cela sans qu'il s'en aperçût. La (h^rnière à laquelh- il paraissait s'anèlcr (''lait celle-ci : (juil irait au Carme! avec ses deux sœurs, qu'ils prendraient là un logement et qu'il desservirait la chapelle en attendant ([u'il puisse exécuter son projet. " Mais, ajoutait-il, '< je ne puis aller là sans mobilier. 11 faudra «' que M. de la Mennais me prête trois bois de ■ lil et quelques paires de draps, objets que " je lui rendrai plus tard. J'ai bien quelques « droits à cela, ces Messieurs ne peuvent << ignorer que je me suis sacrifié pendant près <' de quatre ans, corps etûme, pour leurtrou- « ver des ressources, et que je leur en ai fourni « une bonne part, et cependant ils me délais-

'2\'2 I.AMIi.NNAIS INTIMK

« sent, et M. de la .M (Minais ne m'écrit point. " Est-ce là reconnaître mes services? Mlle de « Deuil ma peut-être quitté parce que ses u préjugés aristocratiques ne pouvaient cadrer « avec les idées libérales de M. de la JMennais. « C'est moi qui ai donné le premier à M. Féli « l'idée de son œuvre et néanmoins il ne m'a « pas appelé à en former les statuts etc. etc. ». Si je vous rapporte tout cela, mon Père, c'est afin de vous représenter la situation de M. (^ombalot, qui, comme vous le savez, serait un excellent homme, à la tête près. Vous voyez comme toutes les choses se combinent dans sa tète. Sa conscience ne lui fait aucun reproche et il se croit sans torts à votre égard. Lorsque je lui parlai de la liste du linge et des efTets (juc je lui avais demandée ou l'ail demander plus de vingt fois, il me répondit gravement ([u'il n'en avait jamais entendu parler; que du reste ses sœurs tenaient un compte exact de tout ce qu'elles avaient à nous, et que, quand nous nous séparerions, elles nous remettraient un état détaillé de tous ces objets. Je lui répondis, en dernier lieu, «[ue probablement vous ne lui refuseriez pas ce service, de lui prêter les objets dont il aurait besoin ainsi que ses .sœurs, mais que je ne pouvais le faire sans

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voln> consenlcmiMil. Il doit. m"a-l-il dil, vous rcrii'c à cosnjol. Nous ne devons plus rcslor dans colle maison ([ue jus(|u au '20 juin. J(^ ni"oc('U])ais dcjMiis ([uelciue temps de ehereher un nou\«'au logemenl, sain e( solilairc et surtout (Tonomique. .le crois en avoir trouvé vni <jui réunit tous ces avantages. Comme les deux MM. de La Tour el Amédée Bcdcl mavaicnl. toujours luanifeslé le désir de venir près de moi, jai pensé (pie nous pourrions avoir, en vertu <le celte association, un de ces nombreux liùtels du l'aubourg' Saint -(lermain déserts et abandonnés depuis les trois journées (1). •l'en connaissais un près du notre, ((u'Iiabitait la l'amille dun de mes amis de collège; je savais que le propriétaire l'avait mis en vente, sans trouver d'acheteur, et que d'un autre côté il avait grand l)esoin de fonds, pour payer les impôts, .le lui ai donc proposé d'aller chez lui avec ces trois jeunes gens et .leaiuie qui nous suivra, sans exiger de bail, <le sorte que nous courrons les chances de sortir dès que l'hôtel .sera vendu. Tout me l'ait croire que nous y resterons (picl([ue temps, sa distribution et les grands ateliers (pii l'entotirent ne peuvent con-

(1) C'cst-à-dirc depuis I;i lîi'Miliilioii de .liiillcl.

venir qu'à une manufacture ou une fabri(iuo. Dans tous les cas nous en jouirions pendant trois mois. Nous aurons donc au premier douze pièces, qui se composent d'un grand salon et d'une salle parquetée avec belles cheminées de marhie, plus la jouissance d'un jardin, le double du nôtre en longueur, avec cour et basse-cour et le tout pour 600 l'r. sans impôt, par an. M. Blaize à qnijelai montré n'en revenait pas, et il m'assurait qu'à Saint-Malo même je n'aurais pas autant de logement et de terrain à un tel prix, rs'ous aurons une solitude complète et nous nous réjouissons beaucoup d'habiter là tous les quatre, paisiblement et fraternellement.

« J'ai acheté votre tabac, d'après la note que vous aviez remise à votre beau-frère, et je pense qu'il vous arrivera bientôt. J'ai a^i ces jours passés M. de (iourgas qui m'a fait un triste tableau de Juilly. Le triumvirat Scorbiac, Salinis et Blanquard régit despotiquement la maison. Ils ont organisé contre vos idées une place de contre-révolution et le pauvre Daubrée, ai)i'ès avoir soutenu eu présence des élèves une thèse politique contre M. de Salinis, qui ne lui laissait même pas la faculté de parler, se voit à la lettre expulsé du collège.... Ces MM. per-

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