‹ Lamennais intimeChapitre 31 sur 54 · II. IV · texte numérisé non relu

II. IV

«lisanl que llCcole qui existait encore hier a cessé aujourd'hui T. Je trouve ce mot école bien déplaeé ihuis la lK)nclie dini lioinnie <|ui, par ses aiMes passionnés el inconsiMiuenls, a pu autrefois nous allircr celte dénoniinalion.

« Henicrmé dans l(M-ercle de mes travaux, je suis heureux d ctre totalement séparé de ces J2:ens-là.

« Klie a dû vous dire (pu' j'avais reçu de M. de Monlaleudtert. (picKpies jours après votre déj)arl, une lettre cpii coidenait un mandat de ciufj cents francs. Je conserve ce dépôt, el vous me direz ce qui! en fan! faire.

« Mac-Carlhy m'a écrit deux mots hier par un de ses amis qui arrive de Rome, et que je n'ai pas encore vu. Il m'annonce (pi'il m'enverra bientôt une loufçue lettre pour vous, ("."est par lui (pie j'ai découvert la retraite de M. d'Ault (pie nous croyions près de Paris. Il l'a rencontré, me dit-il, le Jeudi-Saint, dans Saint-

(1) Voiri les expressions inrines de I.aconinirc : ■ Hier encore, 1 école dont rions |);irlons sul)sistait, alTaiblie cl divisée par une jtarole dn Siè<;e ai)osloli<|ue. elle avait néanmoins conservé un chef cl des disciples. Aujourd'hui, nous pouvons aniuinccr fjue relie école (jue nous avions <piillée depuis longtemps, n'exisle plus, etc. »

PieiTC, el M. (rAult devait partir le lendemain pour Naples.

« M. Le Vaillant a reçu une réponse du Ministre qui lui donne son congé, et qui agrée ma présentation à sa suppléance. Mais comme cet homme ne sait rien terminer, il trouve toujours de nouveaux obstacles qui l'arrêtent. Aujourd'hui c'est sa mère (pii ne veut pas le laisser partir et je doute qu'il ait la force de lui désobéir.

. « Quel est l'état de votre santé, mon Père ? Votre solitude est-elle bien accablante? Je vous vois souvent dans votre jolie chambre, près de votre cheminée, lisant les savants ouvrages que vous avez emportés, et poursuivant le travail important de votre philosophie. Si je ne vais point à Venise, ce serait un grand bonheur pour moi de passer près de vous mes vacances. Mon amour est si profond, et Ihabitude de vivre avec vous est tellement devenue chez moi une seconde nature, qu'il me semble, quand je ne vous vois pas, que la partie essentielle de mon être me manque. L'abbé Dubois qui vous a écrit lors de votre départ est venu aujourd'hui pour vous voir. Il est toujours aussi original. M. Caron est encore ici, faisant imprimer le premier volume de son ouvrage.

en. IV. — 1834 '263

T(Uis CCS Mossiciirs me cliari^'onl de los rappeler ;'i \o\vo s()ii\(Miii\ cl moi, mon Père, je vous presse sur mon cœur ».

\'oti-e fils. E. BoRÉ ».

Bore s'absorbait «laus ses éludes. Il ne prôlait aux polémiques ardenles du jour qu'une oreille disiraile el seulement lorscfue son Maître s'y trouvait mêlé, <M)mnie ici. Sur la conduite de Lacordaiie, dans cette circonstance, nous ne répéterons pas ce que nous avons dit ailleurs. Ou'il nous suffise d'obsei'ver que, lorsqu'on parcourt la collection de VAvenir^ on ne tarde pas à reconnaître ([ue les articles siennes de lui sont loin d'èlre l<>s plus réservés, les moins violents 1 '.

Aussitôt a})rès l'apparition du trop fameux pamj)ldel, il avait publié une brochure contre celui (pii était hier encore son Maître et son ami. On trouva généralement cette publication intempestive, même parmi les adver-

(1) Lamoniinis ilis.iit niiiiilii'rciiHMil do I^acordaire à «es antres «iisriplos : « Los oxai^'ôralioiis do co fjarçonlà nous pordront ».

Pour fnic Lanioimais lo jugeât exagéré, Lacordaire ne devait pas l'être à demi.

264 LAMENNAIS INTIMK

sairos les plus résolus de Lamennais (1). Celui-ci ne riposta point; il se contenta d'écrire à une dame de sa connaissance qui sans doule n'avait pas été la dernière à blûmer la conduite île son ancien disciple à son égard.

« L'exlrènie mobilité d'esprit de M. Lacordaire, l'impuissance où il est de saisir nettement et fortement aucune idée et surtout d'en lier plusieurs entre elles, dans une sphère de raison un peu élevée, me paraissent être une excuse réelle de ses inconséquences. Je le plains beaucoup, c'est le seul sentiment que ses procédés m'inspirent » (2).

Ici, Lamennais se trompe. Lacordaire saisit parfailement la portée de son pamphlet el le mot que cite de lui Bore le prouve. L'auteur

(1) " Une rériilation du système jiliilosopliifiuo de M. de la Meiiiiais, quelque juste, quelque mesurée qu'elle lui, messéait à Lacordaire, il devait la laisser faire à d'autres: ses rapports intimes avec M. de la Mennais, malgré leur jicu de durée, lui fermaient la bouche à cet éirard ». Foisset, Vie du /?. P. Lacordaire, I, 20'.>.

I.a brochure de I^aconlaire j>arut le 21) Mai 1834 ; elle était intitulée : Considéralions sur le syntènie pliilosoph'Kjue de M. de lu Mennain.

(2) Lettre à Mme de Vaux, du 23 juin 1834.

cil. IV. — 1834 ?65

<los Paroles d un droi/iin! vonnil ilr tlôlruire à jaiiKiis loiit espoir do voir nMiiulre son écolo, il;ins lo sons oxnci dv ce lornio. D'jiillonrs conx (|ni blûmaiont l.acoi-dairo no l'accusaienf pas (lo n'avoir point vu jusio ; seulement, ils estiniaiont ([u'il aurait dû ménaj^er la personne de Lamennais, sinon ses doctrines, que d'ailleurs il avait partagées longtemps, dans une large mesure.

Le coup le plus sensible à Lamennais, en ces tristes conjonctures, lui fut porté par son propre frère, qui s'étant vu obligé, dans l'intérêt de ses établissements scolaires, d'écarter tout soupçon de solidarité ou de simple complaisance, à l'égard Ao rauleur dos Paroles, adressa, le 10 mai lS.'i4. à l'évôcpio (\v Hennés, Mgr de Les(pion, la lottiv suivante, publiée sans son aveu, dix jours plus tard, dans la Gazette de Bretagne, parle plus déplorable des malentendus :

<< Mon très cher Seigneur,

« Vous savez déjà combien a été vive la peine (pie j'ai ressentie on apprenant par les journaux la publication d'un ouvrage qui, depuis quelques jours, agile si tristement et

si proron(l(''monl les esprits. Hélas! poiii"t[uoi fanl-il (piune tempèlo nouvolle succède à <ranlres lemprles, heurcusenienl apaisées 1 Je m'en elïraie plus que je ne puis le dire. J'en «uis inconsolable et j'ai besoin de recevoir de vous quelques bonnes paroles qui soulagent mon pauvre cœur brisé. Au reste, je ne connais ce livre que par le compte (ju'en rendent certaines feuilles publiques. Je ne veux point le lire et j'ai défendu de le lire dans nos maisons; mais, quel que soit le jugement que notre Saint Père et les évêques en portent, nous n'hésiterons jamais (et d'avance vous en êtes bien sur) à nous rattacher invariablement et uniquement aux décisions de ceux à qui il a été dit par la Vérité elle-même: Oui vous écoute m'écoule, qui vous méprise me méprise. Je suis, etc. ».

Lorsque lablK'' Jean aflirmail qu'il ne connaissait les Paroles d'un Croijunl que par les comptes rendus de la presse, il oubliait que son fi'ère avait lu le manuscrit en sa présence, ainsi que devant l'abbé (ierbet et que l'un et l'antre, du moins suivant le témoignage de Féli, n'y avaient rien Irouvé de h lessant pour la Religion, ni de contraire à la déclaration

<;ii. IV. — 18:^4 -207

faite par lauleur au Souverain Pontife (1). Le pauvre abbé Jean, effrayé à la pensée de croire que Féli. encore phis malheureux que <oupable à ses yeux, allait peut-être le ranger parmi ses (Minemis, lui écrivit pour explicpier sa lettre cl lui prolester (pielle avait été pul)liée conlir sou gré.

■• .l'ai l'apparence, lui disait-il, de l'avoir fait un mystère de la conduite? ipu' j'ai cru devoir lenir; lu peux croire de plus que j'ai voulu faire un éclal, tandis que rien nest plus faux, <'l. en vérité, rien ne serait plus lâche et plus odieux. On a abusé de ma lettre, en lui donnant une |)ul)licilé (ju'ellc ne devait jias avoir; j'en suis désolé, et j'en soutire bien plus que lu n'en souflriras, sois-en sur: mon cœur est brisé. Je t'embrasse tendrement >> (2).

Cette lettre est du '2'-> mai. Féli répondit à son frère, le 28. Il se bornait à lui dire qu'il le plaignait en tout ceei plus (pi'il ne le Ijlûmail, bien (pi'à ses yeux il se fût rendu coupable de faiblesse. Il ajoutait:

<( Sois bien sur du reste cpi'cn le parlant ce

(1) Bl;iiz.'. op. cil. II, 1 10.

(2) Ibi.J. 113.

langage, je néprouve en moi d'aulre sentiment que celui dune tendre compassion et d'un attachement ipie rien n'allrrera jamais (1) ».

(^ette amitié vieille dun demi-siècle (pie Féli, dans la sincérité de son âme, déclarait inaltérahie, devait peu après subir une éclipse qui, à part ime éclaircie momentanée, sera totale et définitive.

Le marquis de Coriolis, enthousiasmé par la lecture des Paroles crun CroijanL écrivait de Toulouse à lauleur, le 5 juin, dans un style dithyrambique et passablement ridicule.

<< Jai lu votre livre... (Jue vous en dirai-je? C/estJob, c'est Isaïe, c'est Jean! C'est plus haut, peut-être, que tout cela ensemble, (l'est vous, vous que je vois qu'on laisse seul à vous dans votre Pathmos... Hélas I dans cet abandon, il est plus d'un Pierre, et pas un n'a fait l'en'orl de tirer le glaive 1 La corda ire et votre frère surtout, m'ont fait mal! Le: Tu quor/ue, mi... est venu à la pensée de tout le monde. César! ne voile j)as ta tète du pan de la robe!... Tu n'en mourras pas!... »

(1) Il>i(l. lit.

Page 1