CM. IV
i'oii abaltu. Il ne parle plus. II veuf, faire des livres tie piélé. Il partira l)ioiitnt pour Trélon. où il passera ses vacances. Ou ris arrive de Munich.
« Votre ouvrage navail élé compris (pie par Baader, el tous les autres en étaient pour le moins scandalises. Pauvres ti^ens, ils croient encore cpie ce sont eux qui doivent conlribuci' au progrès de leur siècle! Dans cpielle situation d'esprit se trouve M. de .Montalemberl 1 M. Lacordaire qui vient de partir pour Cologne doit l'y retrouver, m'a-t-on dit. L'article d'Eckstein l'a piqué au vif, aussi a-t-il fait une réponse... dans VCnirers religieux.
« Ëtes-vous remis de votre indisposition, mon Père? Donnez-nous de vos nouvelles. Tous ces Messieurs vous embrassent. Recevez de ma part l'expression de la plus sincère el de la plus tendre aflection.
Votre (Ml la ni ».
<< M. Ambroise a reçu des lettres de Rome qui lui annoncent (pie pour le moment on ne fera rien contre vous. 11 doit recevoir de nouvelles lettres et nous vous en ferons connaître les détails ».
Ne nous étonnons pas trop d'entendre Bore
278 LAMENNAIS INTIMR
parler si librement el nvcc lanld'enlhousiasme, lui aussi, duu livre qui passionnait Ions les esprits. Rome n'avait pas encore parlé. Avec bien d'autres, Doré ne voyait dans ee pamphlet célèbre que la condamnation de la tyrannie, non celle de lautorilé. Les idées républicaines que V école de Lamennais s'appliquait à propager semljlaient Caire peu de progrès. En réalité, elles gagnaient peu à peu et commençaient dès lors à inquiéter les gouvernements européens, tout spécialement celui de Louis- Philippe, naturellement, car il sentait que cette menace, perpétuellement suspendue sur sa tête, finirait tôt ou tard par l'écraser en tombant. Du moins, essayait-il de retarder ce moment le plus possible.
Le 5 juillet, Lamennais écrivait i\ son Eugène qu'il était ravi de savoir qu'il n'irait pas à Venise, mais qu'il viendrait à la Chênaie.
« Nous passerons donc deux mois ensemble. Ce sera bien court, mais ce sera bien bon ».
11 lui envoyait la lettre qu'il lui avait demandée pour M"^'' Caignet ainsi que la Polyglotte « qui, j'espère, te sera agréable ». Montalembert, à l'entendre, revenait de ses premières impressions de crainle, au sujet des
cil. IV. — 18:i4 279
'Paroles (/'///j Croi/anl, i< t|uoi quil persislc ù regfardor colle piiltlicalioii comme inoppor-» lune n. m il njouUiil aiissilùl'.:
« Pour moi, je lu'anVMMiiis de plus en plus* dans ropinioii coiilraire ".
Fuis il cilail celle aiieedole :
« In médecin du dépaiiemenl de la Corrèze m'écrit : // // n deux ans, Je faillis être jeté par la fenèlre, pour avoir osé parlé de rous el de vos doctrines, el auJounT/iui voire nom est devenu un rempart, une sauve-fjarde parmi les mêmes hommes à qui vous prêchez la foi, cette Fille du Verbe, et la prière qu'ils ont aljandonnée ».
Dans un post-sciplum, il parle d'un billet de cin(i i-enls francs qu il devait l'ccevoir de la part de Montalembert.
'< 11 fait cet envoi malj^ré tout ce ([ue j'ai pu hii dii-e. et je le blesserais de ne pas accepter »,
\'iendra le jour où Lamennais rompi'a avec son ancien disciple et refusera de rien recevoir de lui désormais, sous aucun prétexte. Cela répond à une imputation injuiieuse à la mémoire de 1 infortuné Lamennais, formulée au-
280 I.AMKNN.MS INTIVR
trcfois par un écrivain (1) qui laccusail d'avoir lu jus(|u"i\ la fin la générosité à son égard du comte de iMontalembert. Quand on juge sans parti pris cet homme, si simple dans sa complexité môme, on ne peut lui refuser une fierté naturelle (jui ne fléchit jamais, pas même hélas ! dans les circonstances où elle fut le moins de mise.
Eugène écrivait quelques semaines plus tard.
14 juillet 1834.
« Mon cher Père, je voudrais pouvoir partir dès aujourd'hui pour la Chênaie et aller partager le calme et la paix de votre solitude ; mais je suis encore malheureusement retenu ici pour deux semaines, comme auditeur et comme maître. Nos cours d'arabe et de persan ne se terminent <jue le '26 juillet, et je ne puis donner congé à mes élèves avant ce terme. iJès que notre année scolaire sera terminée, je ferai mes petits préparatifs, je choisirai les livres qui me seront nécessaires, et cette provision, jointe à ceux que je trouverai dans votre bibliothèque, me suffira amplement. D'ailleurs, je veux un peu me reposer, j'en ai besoin^
(1) Hio, Epilogut à l'Art Chrétien.
c.H. IV. — 1834 281
et jo fais d'avance do beaux plans de promenade. Je pourrai probablement rester plus longtemps avec vous ({uc je ne l'espérais, si toutefois je ne vous gùne pas, mon Père. Je ne serai pas contraint de revenir au commencement d'octobre pour déménag^er, parce (pitî je me suis décidé à conserver notre logement qui a des avantages très grands et lunicjue inconvénient d'être éloigné du centre. .Mais, comme les loyers augmentent considérablement chaque jour, je ne pourrais trouver un logement pareil, à moinsd'ajouter mille francs. C'est ce dont je me suis convaincu avec Élie, dans nos nombreuses recherches.
w Je me suis arrangé avec M. Blaize. Ses enfants habiteront avec moi l'année prochaine, et nous sommes les uns et les autres satisfaits de ces arrangements, que je vous expliquerai tout au long, quand je serai près de vous.
« Vous devez connaître, actuellement, mon Père, l'Kncyclique (\m vient de paraître. Nous étions loin de nous attendre à cela, d'après les renseignements (jui nous étaient venus de Rome. Dieu fait tout pour le mieux, et je ne doute pas qu'il ne tire le bien de ce qui paraît d'abord être le plus désespéré. Quoi qu'il en soit, nous resterons toujours catholiques, et
nous ne ferons pas plus de schisme dans la foi que dans l'amour qui doit éternellement nous unir. Combien nous voudrions, Élie et moi, être à vos côtés, pour répandre un peu de baume dans votre âme, au milieu de toutes vos peines 1 Je crois que le meilleur parti à prendre pour vous, est de continuer vos travaux comme si de rien n'était, sans vous arrêter à répondre... Je suis d'avis que le bel article que vous nous avez envoyé paraisse comme vous l'aviez décidé et exactement avec la même forme.
« Si, au milieu de vos tribulations, mon Père, et lorsque tous ceux qui se disaient attachés à vous, si dis-je, l'amour de quelques pauvres enfants est de quelque prix pour votre àme, croyez au nôtre, il est plus fort, plus inébranlable que jamais. Quant à moi, je sens le mien redoubler chaque jour.
« J'ai fait parler de nouveau au Père Combalot.
« Élie ma dit (pie le cousin de Guérin lui avait assuré que vous seriez payé promptement.
« MM. de Coux, Daguerre, m'ont chargé d'une manière spéciale de vous assurer de leur tendre attachement. Leur tristesse est pro-
c„. IV. 1834 -283
fonde. Klio, Franrois, Frôilôrio, les MM. Blaizo se joig'iient à eux. Je ne vous écrirai sans doute pas de nouveau avant mon tlépart. Donnez-moi vos comuiissions, je prévois ([ue je partirai du !'■' au o août.
«M. de .Montalemhei'l ue ma pas écrit.
« Adieu, mon Père, je vous embrasse mille
fois.
" Tout à vous. Votre enfant,
Eugène ».
« Léditiou populaire u"a pas eucore [>aru. Henduel est réellement coupable. Nous l'avons fait annoncer de nouveau dans les journaux, ([uand nous avons appris que l'iùicyclique arrivait ».
L'Kncycliipie Sinyulari nos parut le 15 juillet, lion'' ue doutait pas le moins du monde de la souuiission de son Maître (pi'il engag-eait si opportunément à garder le silence. Il blâme léclat avec lequel certains partisans des doctrines de Lamennais se séparèrent de celui-ci, comme s'ils eussent voulu irriter sa douleur au lieu de chercher à Tadoucir. Bore qnalifie sévèrement leur conduite, lui qui savait combien celui (juil appelait son Père avait alors besoin de consolations.
La condaninalion des Paroles d'un Croijanl avait profondément étonné la petite colonie lamennaisienne de Paris, je veux dire, Bore, de Kerlanguv , de la Provostaye, les frères Blaize, neveux de Lamennais, etc. Ces jeunes gens croyaient savoir que le Pape avait écrit, peu <le jours seulement avant l'apparition de l'Encyclique, à une personne de confiance résidant à Paris, qu'il ne céderait point aux 1res vives instances faites auprès de lui par les Puissances à ce sujet (1).
Et voilà que le livre où celte personne de confiance, répondant à son correspondant papal, déclarait de son côté, ne voir au fond rien de contraire à la doctrine de l Eglise et de l'Evangile, était qualifié par (Irég^oire XVI de libelle d'un format exigu, mais d'une grande perversité, libelliim mole quidem exigmim, pravitate tamen ingentem !
Il est clair qu'on les avait trompés sur les dispositions véritables du Saint-Siège.
Quelque profonde et si douloureuse que fût sa surprise, Doré neut pas un instant la
(1) Cf. Lamennais d'après des dociimenls inédits H, 14(). l'cul-èlre VA\ile personne de confiance étail-ellc <•»' M. Ainbroise dont il est question plus liaut. Voir 1). 277.
eu. IV. — 1834 285
pensre que son Maître, non plus (jnc personne dos siens, put ne pas se sonniettre. Ouoi qu'il en soz7, disait-il, nous resterons toujours catholiques et r.ous ne ferons pas plus de schisme dans la foi que dans l'amour qui doit éternellement nous unir.
8i, dans la même lettre, il semble accuser Rome d'avoir parfois deux poids e-t deux mesures, c est (jue son alTeclion pour son Maître infortuné lui faisait prendre le change. D'ailleurs, il convient d'observer que, règle générale, l'erreur ou simplement l'exagération, dans la bouche d'un prêtre, surtout d'un prêtre aussi influent que Lamennais continuait de l'être encore à ce moment^ pouvait être bien plus {)réjudiciable que sur d'autres lèvi-es, si élo([uenles fussent-elles. Ainsi Pionie pouvait très bien condamner chez. \e prêtre ce (pielle eût toléré chez le laïc.
Rien de plus touchant (pic les protestations d'amour filial faites à son Père bien aimé par Bore, en son nom et au nom de ses jeunes amis, de ses frères. Avec la délicatesse de sentiments (pii le caractérisait, il s'appliquait à verser un peu de baume sur ce cœur soufTrant qu'il savait blessé, mais qu'il ne croyait pas ulcéré. Il entendait les cris de triomphe que
?8r> LAMENNAIS INTIME
poussaient déjà les ennemis irréconciliables de YUIlramonlain ; et celle joie malséante augmenlail encore sa douleur. Le parti (piil conseillait à Lamennais d'accepter en silence la condamnation qui le frappait et de poursuivre en paix son chemin était sans doute le meilleur, mais il ne devait pas être adopté, Lamennais écoutera d'autres inspirations.
Au moment de partir pour la Chênaie, Bore adressait à son Maître le billet suivant :
26 août.
« Je viens vous donner de mes nouvelles, mon Père, vous pourriez être inquiet en voyant mon absence se prolonger. J'ai fait un petit voyage fort agréable, au mal de mer près. J'ai été passer cinq jours à Jersey, muni de lettres de recommandations de M. jMarion, ce qui m'a élé irès utile. Je suis arrivé hier et j'ai trouvé les lettres que vous m'envoyez. François était ici, il veut m'emmener avec lui ce matin. Je passerai quelques jours au Val, d'où j irai lui rendre visite, après cpioi je reprendrai le chemin de la Chênaie, car il me tarde beaucoup de vous revoir. Ma santé est bonne et cependant je sens que je n'ai pas
en. IV, — 1834 287
mon aiicienno viiifiu'ur ri (juo j'ai l»esoin de
- .M. Diuiuesnol cl Fraurois me chargent de vous olïrir leurs respects. Quant à moi, mon Père, agréez l'assurance du profond et tendre amour avec lequel je suis votre enfant ».
Bore alla passer deux mois î\ la Chênaie, près de Lamennais.
La situation de celui-ci s'aggravait cependant de plus en plus. Le "20 juillet, l'évêque de Rennes lui écrivit pour l'exhorter à désavouer, de nouveau, ses doctrines condamnées par Rome et à rentrer dans la voie de l'obéissance à l'Eglise:
•< Celle mère désolée vous ouvre son sein, lui disait-il, vous ne voudrez pas le déchirer plus longtemps. Oubliez, pour un moment, et l'ignorance et l'indignité de celui qui vous écrit et vous conjure de réfléchir sur la profondeur de l'abîme. Votre divin Maître, comme le mien (sic)^ peut encore se servir des instruments les plus faibles pour faire triompher sa cause ; vous êtes propre à la défendre, mais vous êtes impuissant pour la combattre. Rentrez dans la lice des enfants dociles et soumis, et les ennemis de la religion, lesquels nous
288 L,AMENNAIS INTIME
devons plaindre, aimer et combattre, cesseront leurs chants d'allégresse, et trembleront encore. L'auteur de V Indifférence est fait pour la . désarmer et la convaincre et non pour devenir leur auxiliaire (sic) ».
Lamennais répondit à celte lettre, vraiment touchante dans sa simplicité, et même, si l'on veut, dans ses incorrections, par un billet laconique et froid, qui n'était guère qu'un accusé de réception (1),
A la même époque, il écrivait un peu de tout côté, à Bélanger, à M. de Coriolis, à Mlle de Lucinière, qu'il se conformerait à l'avis que lui avaient donné ses amis de Rome, de garder sur racle pontifical un silence absolu el de laisser agir le temps et que d'ailleurs, suivant l'expression de certains théologiens, \ Encyclique n'était que lopinion personnelle de Maure Cappellari (2) et rien de plus.
Il disait en particulier à Béranger qui allait devenir son conseiller perfide et trop lidèlement écouté :
« Ce qu'il importerait de dire aujourd'hui.
(Ij Forgucs, II, 381.
(2) Le nom de Grégoire XVI, avant son cxaltalion.
cil. IV. — 1834 289
o'esl ((uo le lonips n'osl plus oii Home pouvail exercer une intliieiice politiciiie, sui'Ioiil dans un sens opposé au luouvenienl <lu siècle; (pi'en coml)atlant la liliciié. elle ruine, anlanl <|u"il est en elle, le Christian isnie même, nienl à sa propre vocalion, ébranh; son propre pouvoir qui a sa racine dans l'élément démocratitpie de la société, et aliène d'elle les peuples, pour complaire aux rois, lesquels sont partout ses ennemis les plus irréconciliables et les plus acharnés, etc. » (1).
Ces reproches plus ou moins immérités, Lamennais, s'il vivait encore, pourrait-il les adresser aujourd'hui à la politique pontificale?
11 eut toujours un reji^ai'd d'aigle, mais d'aig'lc courroucé. La colère émoussait, par suite, sa vue nalurellemenl perçante et lui fit .souvent prendre des lantùmes pour des réalités.
Il était d'ailleurs persuadé lui-même qu'il roi/ait mieux que beaucoup d'autres et cela parce qu'il était, disait-il, mieux placé pour bien voir.
" Pour moi, écrivait-il, le "20 août, à Mme la
(1) Forgues, II, 383.
comtesse de SenffI, sans liens aucnns, indépendant de tous les partis, séparé de tous les inlérèls. ma sil nation a cela d'henrenx que, placé comme en dehors du temps, je puis mieux, peut-être, en contempler le cours et rechercher, dans le mouvement qu'il imprime à Ihumanité, les lois invariables de la Providence qui veille sur elle incessamment (1) ».
Désormais, l'ermite de la (Ihènaie posera de plus en plus en prophète, altitude qu'il gardera lorsqu'il reviendra s'installer définitivement à Paris. Il imitera le langage des Voyants, comme il venait de le faire dans le livre des Paroles, comme il le fera dans Voix (le pi-i.son et bien ailleurs, sans se douter que ces pastiches, si éloquents soient-ils, constituent un genre faux qui passe vite de mode.
Il continuait d'avoir des relations avec son frère, au grand déplaisir de certaines personnes, s'il faut en croire ce passage d'une lettre écrite à l'abbé Jean, le 17 juillet de cette même année, par luii de ses anciens élèves (le Malcstroit, (îodin, alors retiré, sans doute en qualité de précepteur, au château de Bonnétable, dans la Sarthe:
(1) Ibid., 389.
« Ce ([lie j'ai a|)|iris par vous el par «l'aulres sur la huiiiie iiilellij^ence qui n a [»as cessé de réijfner eulre vous el M. Féli ma sini,»-ulièrement l'ail plaisir. Oh .' que de gens eusse ni jubilé de mus voir brouillés! Dieu soil béni ! Ils peuvent désespérer davoii- jamais celte iurernale salisfactibn ».
Malheureusement cette salisfaclion infernale allait leur èlre donnée dans uu aveuii- prochain.
Cepeudanl. le 1"'" septembre, Féli écri\ait à Jean pour l'eui^ai^cr à quitter la Congrégation des Missionnaires de F>ennes, rétablie par les deux frères (|uel([ues années auparavant (18'28), sous le titre ullramonlain de Congrégation de .S;iiul Pierre, et dont Jean était le supérieur général depuis Tannée précédente (1833), en remplacement de Féli lui-môme.
« Il t"arri\e ce que j'avais prévu, ce que je t'avais prédit. Tu ne sortiras jamais de ces inextricables embarras (pj'en laissant là une société (pii n'a aucun |)rincipe de vie, et «pii a tous les principes du désordre. Les Fi'ères, voilà ton (cuvrc;, et celle à «luoi lu devrais te bornei". Jamais il ne soi-lira pour loi <le l'autre
que des peines, des soucis et des difficultés sans terme (1) ».
Jean qui jusque-là refusait de se rendre à l'évidence, n'eut pas à hésiter longtemps ilésormais, car dès le lendemain, il était d'office relevé de ses fonctions par l'évèque de Rennes ('2).
Le pauvre Jean se voyait englobé dans la réprobation de Féli, dont on l'accusait de partager les doctrines, en dépit de ses dénégations formelles et multiples.
Durant ces mômes vacances, passées par Bore à la Chênaie près de son Maître qu'il s'eflbrçait de consoler dans son isolement, l'évèque de Sainl-Brieuc, Mgr Groing de la Bomagère, écrivit à Lamennais pour lui annoncer sa visite. La lettre était ilatée du 2(> octobre. Il se présenta, en etl'et, mais ne fut pas reçu. Plus tard, au mois de décembre, par un temps affreux, après avoir parcouru des chemins couverts de neige et presque impraticables, le zélé prélat se rendit de nouveau à la Chênaie, sans plus de succès que
(1) Blaize, II, 144.
(2) Cf. Lamennais d'après des dociimenls inédits, I, 250.
en. IV. — 1834 293
la prcMiiiôro l'ois. Lamennais refusa (iltsliiiénicnl (le le voir (1). L'évè(nie, n'écoulanl que son cœur d'apolre, courait après la bvehis étjarée, mais Lamennais enlendail bien ne pas accepter ce dernier rôle.
Dans sa lettre du '2(\ octobre, M. de la Uomagère s'exprimait ainsi:
« Je ne méconnais pas la vérité de cet axiome: Errnre humnnum est, ni celui de l'Ecrit uriv fnfirnnim in f'ide siiscijie. L'Apôlrc dit, à la vérité: Arf/iie, increpa; mais il ajoute: observa.. . cum omni palienlià i'I]. Oli ! si je pouvais réparer le mal «[u'a dû l'aire un ouldi <le cette leçon, dans une certaine circonstaïu^e délicate, avec quel zèle ne m'y cmploierais-je pas » !
C'était une allusion au procédé de l'évéquo de lacunes dont nous parlons plus jiaui.
Lamennais ne se laissa point loucher jjar ces démarches si bienveillantes, si cordiales. Il ne
(1) Cf. PfigrK", Lamennais. Sa vie intime. Tf) (-1 suiv.; Forguf's, II. 400.
(2) ï.p Icxlc exact est celui-ci : Pr.'edica serbuin, insta opporlnnc, im|>ortune, arfjue, nlmcrra, inrrepa in omni palienlid el docirinâ, (II, Tiiuolli. iv, 2). Le bon prélat citait do méiiioirc.
voulait pas plus se reconnaître dans Vinfirmus in fille (pie dans la brebis éjj^'arée.
Pendant ipiil tenait sa porte fermée devant Mgr de la lîomagère, il l'ouvrait toute grande devant son ami Liszt, qui passa plusieurs semaines près de lui. Lorsque le grand artiste partit, on put lire dans le journal Y Auxiliaire breton du 8 octobre 1834:
« M. Liszt, le célèbre pianiste, est à Rennes : il ne l'ait que passer et ne songe nullement à y donner concert. Il vient de visiter M. Lamennais à sa terre, près Saint-Malo et retourne à Paris ».
Le 6 octobre, Lamennais écrivait à jMUe Gornulier de Lucinièrc une lettre dont je relève ce passage :
« J'ai toujours été frappé de ce que nous perdons de bonheur, non par la nécessité des choses, mais uniquement par notre volonté ! Que voulez-vous? Les honmies sont ainsi faits, et les femmes aussi. Je puis, quant à ce qui me concerne, vous assurer, en toute vérité, que jamais je n'ai joui d'une paix si profonde. Si je pouvais, de fois à autre, causer avec mes amis, je ne saurais réellement que désirer, car
CH. iv; — 1834 295
jK'ii MIC siil'lil. el l;i IraïKiuilIiU'' de ce lieu, la HIkm-U' eiiliorc (pic j'y Irouve, sont pour moi (les l)ieiis au-dessus de lous les biens. Aussi, ne suis-je pas près de retourner à Paris, à moins (pie des eirconslanees impr(''vues ne m"v l'oi-eeul '] j ».
Ce calme (lualVeelail Lamennais n élait qu'à la surface. Il fut loujoui-s lialtilc à se tromper comme à se loui-menlcr. Sa volumineuse correspondance, à partir (Je celte (''pcxpie surtout, décide un esprit chagrin, hypocondriaque, mccontent de tout le monde, sans doute parce (piil nétait pas très satisfait de lui-mt-'me. 11 est vi'ai toutefois qu'en .sortant brusquement de Ih^g^lise, comme un enfant qui séchappc loin de sa mère, il se dt-ioba par là même à ses réprimandes et il fui assez malheureux que destimer cela un avanta<i^e. Afin dèlre sincère, il faut ajouter quil évitait du même coup une foule dobsessions qui, pour être le plus souvent inspirées à leurs auteuis par un zèle vrai mais intempestif, ne lui en étaient pas moins insupportables.
Le 17 novembre, il écrivait à Mme de Vaux <pii le consultait au sujet de la (Jonj^régation
(1) Foryufs, II. 3'.I7.
quelle projetait d'établir et (jui parlait de l'aller visiter dans sa Thébaïde:
u Vous ne douiez pas de la joie que jaurais à vous recevoir à la Chênaie. Je ne sais cependant pas encore si je ne serai point, pour vous surtout, forcé de me priver de ce plaisir, à cause de certaines particularités relatives au pays et à la position que j'ai été obligé d'y prendre, afin de mairranchir des persécutions qui auraient pu m'y atteindre et me chasser du seul asile que j'aie sur la terre. Je vous expliquerai cela plus lard, et alors vous jugerez vous-même de ce qui conviendra. J'ai près de moi un jeune homme (1) qni ne ma pas quitté depuis sept ans, et ce jeune homme a avec lui un enfant de treize ans, son neveu, dont il fait l'éducation, ('ii'oiriez-vous qu'ici ni l'un ni l'autre ne peuvent trouver dans les environs un prêtre qui veuille les confesser? Cela peut vous donner une idée de l'esprit qui règne ici dans le (-lergé, et vous faire comprendre que, pour jouir dun peu de paix, j'ai dû me barricader avec un soin extrême contre les attacjues directes d'un si étonnant fanatisme. Adieu, priez pour moi ».
(1) Klie de Kcrtoiisiuy,
en. IV. — 1834 297
Dans ropusciilc (U'jA cilr, Foig'né s'exprime ainsi sur celle jXM'iode île la vie de Lamennais:
" il aecueiliail IVoidenienl ceux (|ui, par leur àife ou leurs relalions d'aniilié, se eroyaieni le droit d'adresser au pivire crranl dalVeclueuses remonirances: mais sa porle était impiloyablenicnl fermée aux jeunes vicaires des environs (pii se mettaient sérieusement en tète de Tamener à une rétraclaliou, et. pleins de pitié pour son aveui^^lement. i-ej^ardaienl comme un devoir de l'éclairer de leurs lumières (1 «.
Ailleurs, il altlrme (pi'il èlait de fioii Ion de désig-ner la ilemeure de Lamennais sous le litre de repaire de la Chênaie '(2).
On a vu que Lamennais ne fermait pas sa porle seulement devant les jeunes prêtres qui se présentaient pour essayer de le convertir, mais devant les prélats eux-mêmes.
L'infortuné avait cessé non seulemeid de dire la messe, mais bien \ raisemblablement d'y assister. Les recteurs du voisinag'e ne lui eussent pas jjcrmis de prendre place dans le
chœur avec le clergé; d'autre part, il ne pouvait pas non ])lus se minier aux simples fidèles, sans ris(pier de les scandaliser, ce qu'il voulait éviter. En onli'eie prédicalenr neùt sans doute point manqué de profiler de sa présence pour tonner contre les hérétiques en général, contre lui en particulier et faire allusion à ses démêlés avec Rome. Toutefois, de même qu'il laissait Elie de Kertanguy et son jeune neveu aller à la recherche d'un confesseur, sans pou- Aoir le trouver, il est vrai, de même, cela va sans dire, il donnait aux siens, comme à ses hôtes, pleine liberté d'assister aux offices de la paroisse.
Nous connaissons une vénérable nonagénaire <pii, à cette époque, habitait" dans le voisinage immédiat de la Chênaie. Son père avait été très lié avec Lamennais. Elle nous a souvent dit qu'elle avait été fort mal édifiée d'entendre des ecclésiastiques traiter dès lors Lamennais de réprouvé et annoncer son impénitence finale. « C'est un orgueilleux, disaient-ils, jamais il ne reviendra ».
Pronostic moins charitable que juste, peutêtre.
Telle était la situation de Lamennais, durant ces vacances de 1834 que Bore, (pii étitit loin
(le la voir (Ml (Milioi-, vint passer avec lui. adoucissanl ses pcinos. autant (lu'il le pouvait et le consolant par sa fidélité de tant d'absences que Lamennais, toujours outré, (lualifiait de tléfections.
De retour à Paris, après deux mois de villég^ialure à la Chênaie, Bore écrivait à son Maître :
Paris, ce "25 novoml)re 1834.
«' Mon cher Père, je ne vous ai j)oinl encore écrit depuis notre séparation, et je sens aujourd'hui un grand besoin de le faire, car vous êtes toujours celui que mon cœur aime par-dessus tous les autres et je lue regarde toujours comme votre enfant. J'espère que je conserverai toujours ce doux nom que j'ai entendu répéter bien des fois par vos lèvres. Ouand vous m'écrirez, assurez-moi de cela et je serai plus heureux.
« Mon voyage en Anjou était assez nécessaire, j'ai été fort content (pianl au résultat obtenu pour mes affaires personnelles. Ma présence, en outre, a réconcilié beaucoup de gens qui méjugeaient mal f»u qui voyaient dans la prolongation de mon absence une espèce de m<''j)ris alfecté pour eux. Tout le monde m'a
reçu à cœur et à bras ouverts, en un mot j'ai passé au milieu de' tous ces braves gens un mois fort heureux. Je les ai tous trouvés très préoccupés de votre livre, et les explications que je leur donnais sur certains points mal compris dissipaient toutes leurs préventions à l'égard de votre personne et de vos doctrines. Il y a un certain mouvement littéraire parmi lélite de notre jeunesse, mais tout ici est bien incomplet. Il n'y a point ici d'action commune, ils sont tous imliridaalisies par excellence.
'.< Je me suis déjà remis au travail, en mappliquant spécialement à l'arménien. Je craignais que mes élèves les plus forts eussent fait de grands progrès pendant ces vacances et je les redoutais. Mais j'ai su de leur part avec une joie interne assez grande qu'ils inattendaienl, en sorte ([ue je ne me trouverai pas gêné de leur présence. J'ai assisté samedi dernier à la convocation des professeurs et nous avons fixé l'ouverture des cours de la Bibliothèque à lundi prochain. Je compte encore suivre mon cours d'arabe, de persan et de chinois; avant d'être maître il faut longtemps être élève et d'ailleurs ces occupations ont un singulier attrait pour moi.
en. IV. — 18.34 301
« J'ai vu M. Hicliard dont la saiilr (>sl Irrs Itonne cl je lui ai rouiis largiMit t|uc vous lui «loviez, il ma dit «[uo M. Didier venait de partir j>our lEspagne.
« Rio est ici avec sa femme. Il voulait retourner en Angleterre, mais arrivé à Calais, un remords de conscience la pris, il est revenu à Paris, croyant qu'il .se devait à son pays. 11 a des projets de Bévue mais exclusivement calholiquej et je U'ouxo qu'il raisonne singulièrement sur ce point. Il en est à ne regarder la liberté que <-(>mme tenqîoraire et propre seulement à un état de transition ; puis, <piand les catholiques seront les maîtres, ce sera à eux à tenir la bri<le aux autres. 11 veut former des réunions chez lui dont la condition d'admission pour les membres soit d'aller à la messe, à vêpres, et d'exhiber en quelque S(M-le un billet de confession. Il paraît très etlarouché ; du reste, il est toujours excellent et plein d'attachement pour vous.
" Vous avez dû voir Jourdain. J'ai vu Robert <pii s'est ruiné la .santé par des extravagances en marches forcées et nuits passées sur la neige durant ses voyages. .Mon frère est arrivé avant-hier, seul et sans sa femme, heureusement et d'après mes conseils. En ayant tous les
('g-ards que je lui dois et en lui manircslant laUVclion que je lui porte, je lui ai cependant déclaré que nos positions étaient bien tranchées et que nous ne pouvions plus rien avoir de commun. Dau])rée doit s'occuper de David. Jai été voir Mme de Vaux. Je n'ai pu entrer, on m'a dit que les médecins lui avaient défendu de recevoir ce jour, parce qu'elle avait été .saignée et piquée au.x sangsues. J'y retournerai peut-être aujourd'hui.
<( Tous ces Messieurs vous font mille amitiés.' Ils se portent bien. J'ai vu par hasard M. Gerbet chez M. Couibalot. Il paraît assez triste, il no dit l'ien, surtout lors(jue la (juestion touche en quelque point à vos allaires. 11 est à Thieux. Je sais que l'on a retiré Mermet à cause de la crainte qu'inspiraient ses principes.
« Je vous embrasse de cœur, mon Père, vous et Élie ».
« P. S. — J'ai retrouvé mon port d'ai-mes. M. Bhiizc le lui portera ».
Bore s'iliusiounail toujours sur son Maître; son affection filiale l'empêchait de soupçonner ce que Lacordaire et Gerbel, moins gênés que lui sous ce rapport, apercevaient déjà ou du
en. IV. — 1834 303
moins croyaient .•ip(M'ccvoir. En dépit do lisolenient pins on moins volontaire dans Io([uel Lamennais \ivail, i'^olciiuMil donl il venait d'èlre tt-moin. lîoi-é ne |i()iivail imaginer ([uil lût |)erdu ponr 1 Ei^lise Tlionune <[ni, pendant nn ([narl de siècle, en avait été linlrépide champion, ou si celte pensée se présentait à lui, vile il la chassait comme un mauvais rève^ un alVreux cauchemar.
Le 11 décembre, Lamennais lui répondait :
" Les détails ([iic In me donnes sur lîio et ses projets sont très curieux et une lettre d'Edmond ide C.azalèsj les coidlrmc entièrement, .le crois (piaujourd'hui tout le monde devient fou ».
Il vt'uail d(> recinoir une Icllre alTectueuse de (londtalol tpii a\ail ouMii' de lui donner son adresse, ce (jui U' tlisjjensail de répondre. Il priait Bore fie le remercier pour lui, tout en lui rajipelaid ce (pi'ij lui devait et donl il ne lui [Kirlidl poinl. V\\\^ il l'iid'ormait qu'il venait d"ajouler une pi'él'ace à la nouvelle série de Mi'lani^es (la Iroisièmcj donl il préparait la publication, il ajonlail :
" Llle est plus d'à moilit" laite. Je tenais à
dire ce que j "y dis, bien que ce soit encore un retard à mon autre travail ».
Bore, (|ui ne cessait de croire à l'orthodoxie de son Maître, ne se doutait guère de Télat violent où il se trouvait alors, de la lutte intérieure qu'il subissait et dont le dénouement <levait être si funeste. Aussi, ne devina-l-il pas le sens de cette phrase : Je tenais à dire ce que fi) dis.
Il lui écrivait le 14 :
Mon cher Père, « M. Blaize qui retourne près de vous, après <ivoir heureusement terminé vos aiï'aires et les siennes, vous donnera de nos nouvelles. J'ai repris mes cours depuis quinze jours environ -et j'aurai encore cette année beaucoup d(^ besogne. Je suis comme élève cinq cours différents, sans compter mes répétitions d'arménien. Ma leçon d'ouverture a attiré un nombre •d'élèves que je regarde comme très considérable, puisqu'il s'élève à neuf nouveaux, outre les anciens qui sont au nombre de trois, en .sorte que je compte douze auditeurs, chose inouïe dans les annales de l'arménien. Je n'ose espérer (}ue tous persévèrent, cependant je puis compter sur une assez forte majorité. Le
jrwiio Parioii assislo à ma loron des commenranls, et je leur expose d'abord une théorie pféiiéiale de la grammaire ; puis avei- mes vétérans j'explique le Moïse de Khorène que jai préparé, ces vacances, à la Chênaie, puis un autre historien encore inédit et peut-être de tous le plus original et le plus éloquent, Jean surnommé VhistorieHy lequel fut patriarche de l'Arménie vers l'an 870. La raison pour lai[uelle les Pères de Venise l'ont mis de côté dans leurs publications, c'est qu'il était un monophysite zélé, et ils craignent d'exposer ses objections contre les orthodoxes. J'ai découvert en outre un petit poème également inédit sur la prise de Constantinople, je l'ai traduit <'l je le pidjlierai avec des notes et des observations dans le Journal asiatifjiie, afin de commencer à me faire connaître et d'exploiter le fonds que je travaille obscurément depuis plusieurs années. Mon article sur le syriaque paraîtra dans le mois de janvier; on en a été très content, et si l'on a lardé de le publier, c'est que personne ne pouvait en corriger les épreuves et Ion m'attendait. J'ai également fait une analyse du livre d<' .M. Wiseman, Ilora' syriacœ; c'est un ouvrage remarquable par sa netteté et son érudition.