‹ Lamennais intimeChapitre 38 sur 54 · L.\ME>>AIS · texte numérisé non relu

L.\ME>>AIS

chainc, le jardin de devant la maison en bosfiuels au milieu des({uels s'étendra une large pelouse ».

On devait agrandir la maison en construisant des annexes.

<c Voilà nos projets qui ne sei'ont, au reste^ entièrement accomplis qu'en 183(>, au plus tôt. En attendant, on jouit de l'espérance et, en toutes choses, c'est ce qu'il y a de mieux ».

Lamennais, à cette époque, ne songeait guère à quitter la Chênaie et pourtant il n'avait plus que quelques mois à y vivre. Bientôt, en elï'et, il se brouillera coinplètemeiit avec son frère à qui la maison ap})arlenait au moins en partie, et il la désertera pour toujours.

Il terminait sa lettre par la phrase habituelle et toujours touchante, parce que ce n'était pas chez lui une simple l'ormulc: Tout à loi ^ mon Eugène, du fond de mon cœur.

Nous avons connu tout parliculièrement l'un des ouvriers (pii travaillaient, à cette époque, à l'embellissement de la Chênaie. Il ne tarissait pas d'éloges sur la bonté, la familiarité de M. Lamennais (]ui se mêlait souvent

à eux el les aimisait pur sa eoiiversalioii siin- |)1(^ cl enjouée (1).

X'oiii la très longue lettre »{ue lîoré lui adressait ([uiaze joui-s ai>rès la réception de la sienne:

Ce 14 Mars 1835.

« Anîfe nous a donné de vos nouvelles, mon Père, el ce cju il ma dit de l'état de votre santé m'a rassuré, puisque vous étiez remis de votre indisposition. Les détails que vous m'envoyez sur vos travaux m'intéressent beaucoup, parce que les lieux (jui en sont le Ihéûfre me sont tellement connus, (jue de ma chamhre je puis y assister souvent dans la journée, et \ous suivre surveillant et dirig^eanl vos ouvriers.

(1; Celui (|ui f;tbriqiiaiL li.il)iliiolli'iiHMit son cidre était un bdu vieux qui se pl.iii^nail (lavoir Irop bon ap|)i''lit. Il pn'toriilait inaugcr loul co qu'il i,'ai.Miait, .sons pouvoir n'en empêcher. •< 11 va pourtant un moyen bien sinqjle, lui «lit Lamennais d'un Ion i)laisant; supprimez une boueliée clia([ue jour, vous ne vous en apercevrez guère et votre besogne n'en ira pas plus mal. Au bout d'un certain temps de ce rc'gime, vous arriverez à travailler sans manger ». Le bonhonuiie se récria vivement: « .Vvec ça. je ne réussirai <iu'à mourir de faim. El qui donc aUn-fi pilera vos pommes, M. Lamemiais? » Celui-ci se mit à rire de la rédexion et il engagea son interlocuteur à manger conmie par passé, alin de pouvoir continuer à piler ses ponmies.

Tant que l'ouvrage ne sera pas achevé en entier, vous aurez beaucoup d'embarras, et vous ne pourrez jouir des agréments que ce changement ajoutera à votre habitation. La présence d'Elie vous était bien utile dans ce moment, et je suis fâché qu'il soit obligé de Aous quitter. Ses atï'aires l'y obligent sans doute, et il prolongera son absence le moins possible.

« Les M^L de Juilly songent toujours à créer leur journal et AL de Salinis est celui qui pousse le plus activement à la roue, parce qu'il y voit un élément et un moyen de publicité favorable à son Collège... M. Oerbet couvrira l'affaire de son nom. Ils recrutent à droite et à gauche. Rio a consenti, pour le hien jnihlic, à renoncer au profil de sa revue, qu'il devait faire seulement pour répandre ses idées sur l'art chrétien, et à s'associer à l'entreprise de ces ^Messieurs. Robert me disait hier que l'abbé de Salinis avait parlé à Genoude, et qu'ils étaient [|)our ainsi dire d'accord... Me trouvant à dîner .chez Rio avec lui et M. flerbet, ces Messieurs ine firent l'honneui" de me demander si je ne voulais pas qu'ils ajoutassent mon nom à la liste des rédacteurs qu'ils doivent publier avec }<^ur prospectus. A celte proposition, je répondis

((uej'élais liop iiulijuiio de coopérera leur œuvie. ([ue mes éludes ne rentraient guère dans le cercle qu'ils s'étaient tracé, et (jue d'ailleurs, lors([ue je nie jui/^erais capable, je refuserais encore à raison (U' ma position. En ellet, comment moi, «|ui vous serai n<lèle et dévoué jusipi'au dernier soupir, moi qui uie regarderai toujours comme votre enlant, comment voudrais-je m'associer à des hommes (pii ont sans doute le but secret de vous combattre ou du moins de vous attaquer ! Tant qu'à écrire, j'aime beaucoup mieuv m'ndrcsscr au ]Miblic (pii goûte le genre des travaux ([ui m'occupent, et <luquel j'ai intérêt à me faire connaitre. Le Journal Asialitjiie me suffit pour l'instant, .l'ai encore un petit article dans le numéro de février sur l'ouvrage de M. \\'iseman. J'en aurai un plus long dans celui de mars sur \ arménien, et j'en ai j)résenté encor(> un cpiatrième fort long, sur un historien, inédit et inconnu, de l'Arménie, bien digne d'être cotuiu cependant, vu son style et sa manière décrire, analogue véritablement à celle de Thucydide. 11 se nomme Jean VI, il était patriarche en 885 de notre ère environ, et la raison pour laquelle on a tenu celte lumière sous le boisseau, c'est <|u'il était Jacobite et qu'il altacpie le Ooncilc

de (^.lialcédoine. Les MM. de Venise (1) ne coneoivenl paseneore le principe de la liberté de conscience, et ils ne voudraient pas déplaire à Rome en publiant quehpie chose d'hétérodoxe.

" Puisque je vous parle de mes travaux, je vous dirai une chose qui ma fait un sensible plaisir, et que j'ai regardé comme une dig^ne récompense de ce que j'ai fait jusqu'ici. En recevant le numéro de janvier du Journal Asialiqiie, j'ai vu qu'on avait inséré mon nom au nombre des rédacteurs du Journal, dont la liste se trouve sur la couverture, et je suis mêlé parmi les Schlegel, les Humbold, les de Sacy etc. C'est un article de Bar- Hebrœus et ceux que j'ai fournis depuis, qui m'ont valu cet honneur, que je regarde peutêtre à tort, comme non insignifiant, en ce sens qu'il me crée une sorte de titre littéraire et de publicité, surtout à l'étranger, ce qui me sera toujours utile pour l'avenir, lorsque je me présenterai à quelque fonction, et je vous avoue au.ssi, qu'avec cela je dédaigne un peu le titre de rédacteur de V Université catholique.

(1) Les Mékhilaristcs qui liabilaiont, à Venise, Tile de St Lazai'e ; il en a élé plusieurs fois question.

cH. Y. — 1835 359

M. (icihol est venu mo voir à son dernier voyaucc et après tjucUincs ininnlos de conversation, je Ini demandai ce ijuil pensait de la jnr/'dce. lexpression que prit sa fip^ure me montra qu'il la désapprouvait l»eaiicoup, et il allait entrer dans les raisons de son opposition, lorsque par hasard on frappe à ma |)orle, et «Mitre le Itoidiomme Mynas, cpie je n'avais pas vu depuis longtemps. 11 venait me parler de la jHihliealion de son grand dictionnaire grec. Il veut traduire dans sa langue les Paroles d'un Croi/anl (jui l'ont mis dans un enlliousia-sme, remarquable chez lui, à tel jioint qu'il ma prié avec de grandes instances de lui laisser l'exemjilaire (juc je lui avais prêté, me disant cpiil n'avait pas le moyen de me donner six fi'ancs pour cet ouvrage et qu'il serait très reconnaissant si je lui faisais ce cadeau. Je le lui ai fait, comme bien vous pensez, et j'en ai été quitte pour me procurer l'édition |iopulaire. .M. (1erbet m'a dit ([u'il reviendrai! dans quinze jours, et (pi'il causerait avec moi du même sujet. Je l'allends encore.

" I)inianeh<' dernier on se pressait à Notre- Dame. L'ahlx' Lacordaire devait prêcher. Il y avait véritablement une immense affluence d'hommes, et surtout de jeunes gens, attirés

sans doute par des sentiments divers. Lamartine, Chûteaubriand, Janvier, Berrver, assistaient au sermon ou plutôt à la ronlerenee. Je inélonnais iiuon lémoig'nAt aulaul d'empressement pour entendre un homme qui ne peut répondre aux I)esoins de son auditoire, parce cpi'il n"a ni le Tond ni la logique nécessaires pour cela, et je pensais que sa réputation ne lui venait que de ce qu'il s'était placé un instant près de vous. En le donnant à la jeunesse, on faisait encore une concession aux idées nouvelles, et il fallait voir combien tous les vieux chanoines qui entouraient l'archevêque présidant la cérémonie..., faisaient Iriale figure et témoi^j^naient peu de sympathie pour celui qu'ils étaient forcés d'entendre. Cependant Lacordaire a tout fait pour se réhabiliter dans leur estime, il s'est proportionné à eux, il est descendu jusqu'à leurs idées. .l'ai trouvé son sermon d'une pauvreté afni<»-cante et, je ne suis pas le seul; un prêtre de Notre-Dame que je connais et qui est très opposé aux idées nouvelles était du même avis. Voici quelles ont été les idées fondamentales de son sermon : — Tout homme doit être enseigné et subit un enseignement malgré lui. Le j)euple en première ligne, et il l'a ravalé à un état vraiment

ivvollant. à ('cliii (riiiic inasso inorlc ol ininlollii^-enle (|iii accoplo loul ce qu'on lui dil, en .sorle (juclle est musulmane à Conslanlinople, catholique dans Paris. La classe éclairée de la sociélé csl au lond dans le même cas (|ue le |)eu|)lc, parce (pi clic se laisse entraîner par les prc juives de son siè(de, et ici il a complètement détruit la loi du jyroi^'-rcs. il a lait un<' phrase qu'il terminait par ces mois : — // ne faut cire ni riiomnie du passé, ni l'homme du présenl on de rarenii, mois l'homme de l'élernilé. — Les hommes de génie sur lesquels il s'est arrêté avec conq)laisanc(\ sont plus esclaves que tous les autres de l'opinion. 11 a donné en passant la recette jiour être homme de génie, il faut trois choses: 1" le génie, 2" la fortune, 3" le loisir. Là il a fait de nombreuses allusions que tout le monde n'a peut-être pas saisies, mais ipie jai parfaitement comprises. On aurait dit (pie. tout le temps, votre grande image posait devant lui, et cpi'il avait re(;ii la mission secrète de comhallre l'auteur <Ie la Préface et des Paroles d'an Croijant. Après avoir montré la nécessité de l'enseignement, il s'est demandé où on pouvait le trouver, et il a dit qu'il devait avoir le caractère de la vérité, puisqu'il n'est (pie la vérité même: il ne peut

se frouvoi' (l;ms In philosophie ou TôhMiieiil humain, il doil ("'li-e divin; par conscHiucul il csl dans lEglise Romaine. Celle transilion un peu Irop brusque n'a pas satisfail loul le inonde et j'ai enlendu réclamer autour de moi €n disant : Mais c'est ce qu'il faut prouver. Il s'est bien gardé d'employer les jurandes preuves d'autorilé de V Indifférence... et tout ce qu'il a dit peut se réduire à ces mots que la vérité est dans le catholicisme, et pour la trouver il faut commencer par être catholique. Il a annoncé en terminant (pi'il insisterait spécialement sur la notion de lÉg-lise sans laquelle il n'y a pas de Ghrislianisme, bien que lui-même commençât son sermon par dire que le Christianisme est aussi ancien que le monde, et que l'Église n'a commencé qu'avec Jésus-Chi'ist.

« J'ai l'intention de le suivre poui- voir la marche qu'il suivra. J'avais mené avec moi M. Richard. M. Richard m'a parlé de l'article qu'il prépare pour le Bon Sens et qu'il n'a pas encore terminé. Je crains beaucoup qu'il ne vous y prête des idées que vous n'avez pas et qu'il ne vous juge avec son esprit de protestant de Genève, dont à son insu il ne s'est pas <'nlièrement détail, malgré sa douceur et sa bonté, lorsqu'il veut juger le Catholicisme. Il

ilisculcia In ([ucslioinh^ l;i lii(''i-nrciiio. .l'aurais niioux aimé pour vousijuil s'abslîuUle toucher à rola, parce cpi'il ne coniiaîl point assez toutes vos idées.

« Bien que M. de Montalcmbert rétrog:rade de plus en plus vers le passé et s'adjoigne aux g-ens qui vous sont opposés, il n'en conserve pas moins pour vous une alVcction prol'oiidc et inallérahle. Sa délicatesse pour ce qui vous touche personnellement est toujours aussi gran(l»\ Il m'a remis, ces jours passés, un l)illel de cinij cenfs francs que je i,''ardeà votre disposition.

" .l'ai <''lé Itien IViehé (pic j)ar son zèle, il ail été porlé à troubler ce pauvre R... et à vous parlci' de choses <pii vous intéressent fort peu. l']dmond est venu tout me raconter. Il m'a pari»' de ses rapports entre lui et cette dame à laciuelle il a les plus grandes obligations, à ce qu'il paraît, et qui, je ne serais pas étonné de le croire, a fait pour lui de nombreux sacrifJL'Cs pécuniaires. J'ignorais absoluinciil tout cela, quoique je fusse souvent chez lui. .le ne m'étais aperçu de rien, et jamais il ne me serait acuu dans la j)ensée <[u'il put être entraîné à commettre vuie faute. Mais connaissant cette faute, je l'aurais voilée

au lieu de la manifester, et je ne vous l'aurais surtout jamais jetée à la tète, comme si vous étiez responsable des sottises de vos amis. C'est toujours l'argument qu'on a employé contre vous. A cette condition, peu d'hommes seront innocents. Je sais ijue mes rapports avec R... ont scandalisé ]>eaucoup de gens qui ont toujours les yeux ouverts sur les^ défauts de votre prochain, et moi qui ne savais rien, je ne comprenais pas les allusions qu'on me faisait, notamment chez Rio. Malgré cela, je ne veux changer en rien la nature de mesliaisons avec Edmond, il est assez malheureux,, j)arlefait même, et l'abandonner dans celte circonstance serait une lâcheté.

« Je vous parlerai maintenant , mon Père^ d'une chose assez délicate, et il n'y a que l'intime amour (jui m'unit à vous cpii m'enhardisse assez pour m'ouvrir à vous sur ce point- Il s'agit de la maison que nous occupons.. Comme vous le savez, je l'ai gardée, parce f[ue j'espérais la louer aux mêmes conditionsque l'année dernière; j'en avais pour ainsi dire la certitude, puisque de Mérode m'avait promis, et ce sont les craintes de son père qui. l'ont empêché de revenir avec moi. C(; contretemps me déplut assez, parce qu'il me prouva

«lu'il ne r.illail pas complor sur les élrangers, ni se charger daflaires d'argent. Cependant il fallait garder la maison et j'élais persuadé que je trouverais aisément à qui céder sa chambre. Kh hicii. hi chose osl très dilficile et voici liouripioi: je ne puis la sous-louer à un étranger que je ne connais pas et (juc je loge en cjuelque sorte en garni ; la chose me répugne et serait trop gênante. (Juant aux personnes qui m'auraient convenu et qni sont des jeunes gens, vous ne croiriez pas que tous craignent de se compromettre en venant liahiler (hins la même maison (jue vous; ou bien je voyais qu'ils n'apprécieraient pas assez cet honneur et que notre sanctuaire serait en «pielque sorte profané par la présence de ces nouveaux venus... J'ai donc préféré garder de plus grandes charges, (iodin serait venu sans l'archevêché ; j'avais trouvé un jeune Anglais de la connaissance de Rio; je sais qu'on a détoui-né ses parents du dessein de me le confier et ils l'onl donné à Bailly. Kn outre, j'ai une autre raison (jui me détourne d'introduire parmi nous quelque nouvel hôte. Vous venez l'année prochaine ici, il ne pourrait plus y rester, parce que je regarde comme nécessaire que vous occupiez tout le bas de la maison.

Si nous gardons celle maison, vous auriez voire c'hanil)re à coucher el (Je Iravail, là où. se tenail .M. (jerbel; elle esl 1res chaude el 1res tranquille, el il y aurail peu à faire pour la rendre très convenable. Il faut nécessairement que vous soyez mieux logé que par le passé, vous pouvez faire davantage de sacrifices et votre santé l'exige. Vous auriez le grand salon et votre ancienne chambre pour recevoir. Les parquets bien cirés et un petit ameublement de chaises propres et de fauteuils donneraient de suite un air confortable à celle pièce qui est fort belle el nous pourrions avoir quelques réunions. Les loyers ont beaucoup augmenté depuis deux ans, tout le monde trouve le nôtre à un prix très modéré. Il n'y a que la question de la distance du centre de Paris, mais si vous voulez travailler el (''\il('i- les importuns, c'est peut-être un avantage. Au reste, vous avez trois mois encore à y penser el nous en reparlerons.

« Pour en revenir à ma question, je vous dirai que ce nouveau loyer grève un peu mon budget, ajouté aux dépenses que ma j)lace a exigées, pnis(|u'('lle m'oblige jusqu'à présent à faire plus de frais en livres, sans qu'elle me rapporte rien. J'ai mon professeur arménien,

oulic M. Muiik, (M je voiulrais «'coiiomisor un pi'u pour mon voyage dllalio. Frédéric, sans nous éln* à cliararo, ne peut me donner que cinciuanle francs par mois jioursa nourriture et j'en ilépcnsc (puilre-\ iniifl-ciiKi à ([ualre-vingtdix. Si je recevais, comme je lespère toujours, • pielijue chose pour ma place, je passerais sur lauii^incnlaliou des trois cents francs de loyer, mais il se peut que je sois trompé dans mon attente. En un mot, mon Père, je suis assez malhonnête pour vous demander si vous pourrez c<)ii(rii)U(n' en (|uel([ue chose à cet excédent tie dépense. Je nai point voulu en parler aux messieurs Blaize, bien que ça ne les t-énàt pas. j'en suis sur.

' Pensez à moi et excusez mon barbouillage, ma lettre s'est prolongée sans que j'y prenne garde. Quand je vous écris, je trouve toujours de nouvelles choses à vous dire. Je suis obligé de vous quitter pour aller au cours. Sainte- Beuve parlera pour larticle inséré. Adieu, je vous embrasse tendrement, vous et ceux «pii sont près de vous.

Adieu... >>

Bore, sous prétexte de consacrer tous ses loisirs à ses travaux scientifiques, prétexte

aussi fondé (juc h'g-itime, refusait de prendre part à la rédaction de V Université catholique où devaient se traiter des questions d'actualité et dès lors assez brûlantes. Pour lui, couiuie d'ailleurs pour beaucoup dautrcs, \i\ poussière silencieuse des morts valait mieux que le vacarme étourdissant des vivants.

Si les bons moines de Venise craignaient de déplaire à Rome en publiant les œuvres de l'illustre inconnu Jean VI, c'est qu'ils ignoraient que la Rome papale ueut jamais peur que du travestissement de la vérité, non de sa manifestation. En ouvrant largement à tous les archives du \'atican. le Pape démontre qu'il ne désire qu'une chose, c'est que la lumière se fasse. Tous auraient pu répéter la parole célèbre de (acéron que Léon XIII naguère reprenait à son compte: Ne quid falsi audeat, ne quid veri non audeal. (acéron parlait de loi'ateur, la Papauté s'adresse à tous et à chacun.

Roré n'est pas tendre à l'égard de ceux qu'il appelle non sans un assez beau dédain, les Mes sieurs de Juilli/^ avec lesquels cependant il avait eu des rapports intimes. 11 leur reprochait d'avoir abandonné le grand solitaire de la Chênaie, cl non contents de cela, de s'être

rongés parmi ses adviM-saircs (U'-claiTS. 11 on voulait spécialement à (lerhct ([ui, bien plus que les autres, avait été lié étroitement avec Lamennais. Mais il n'épargne pas non plus Lacordaiiv, desei'U'ur, lui aussi, d'une cause qu'il regardait toujours comme juste, sinon comme sacrée, en attendant l'heure où, désabusé lui-même, il comprendra qu'il ferait fausse route en s'attachant plus longtemps aux pas de son infortuné Maître et refusera de le suivre désormais. Toutefois, il se conlenlera de pleurer en secret sur la défection de ce dernier, il ne consentira jamais à se joindre à .ses contradicteurs attitrés.

L'analyse qu'il fait de la première conférence de Lacordaire est, pour le moins, aussi spirituelle ([u'exacte, et peut-être davantage encore. Nous ne nous donnerons pas le ridicule de défendre la mémoire de l'illustre orateur chrétien.

Montalemberl continue d'être mis à part et sa place est la meilleure; c'est toujours le cœur aimant, l'ûme noble et généreuse que l'on sait. Du reste, Lamennais lui-même consentait à lui rendre justice dans une large mesure.

I>or('' qui de la meilleure foi du monde s'obs-

LA.ME.NNAIS. — 24.

tinail a refuser à la dernière Encyclique Taulorilé qu'elle cmprunlail à son caractère doctrinal et disciplinaire, n'était pas loin de la regarder uniquement, lui aussi, couiine Vœuvre personnelle de Maiiro Cappellari, suivant une expression que, dans une lettre du 27 juillet 1834, Lamennais disait empruntée aux théologiens de Rome (1) Dès lors, il ne s'expliquait pas l'espèce d'ostracisme dont étaient frappés avec l'auteur des Paroles d'un Croyant ceux qui lui tenaient de près ou de loin. Il exagérait sans doute cette sorte de quarantaine où ils étaient mis, mais enfin elle existait. On savait à Lamennais un talent de séduction tel que Ton s'éloignait presque instinctivement de lui et de ceux qui, déjà captivés eux-mêmes, auraient pu en entraîner d'autres. 11 faut se reporter à cette époque déjà lointaine pour laisser à ces incidents leur portée véritable.

Du moins ceux qui s'attachaient à la fortune de Lamennais renonçaient-ils aux honneurs et même, dans une certaine mesure, au bienêtre, comme nous le démontre la fin de cette longue missive.

Bien que simple laïc, Bore gardait intacte

(1) Forgues, 11,384.

une foi que son Maître, malgré son caractère sacenlotal, n'avait plus et ne devait plus avoir. Il priait cl Lamennais dcjà, |)tnit-ètre, ne priait pthis. ouhlianl ce (piil écrivait nasfuère :

t< 11 y a toujours des vents brûlants qui passent sur l'ànie de 1 homme et la dessèchent. La prière est la rosée qui la rafraîchit » (1).

Comment se fùt-il souvenu de celte parole du croijanl. celui ipii ne croyait plus?

Le 21 mars, Lamennais écrivait à Bore une lettre où percent plus que jamais laigreur et le ressentiment à Fégard des hommes dont il se disait abandonné et des choses qu'il abandonnait lui-même. Son jeune correspondant que son alfection fdiale aveuglait encore ne pouvait voir, nous lavons dit, ce que voyaient clairement déjà (ierbet, Lacordaire et Montalembert. Nous qui savons ce qui arriva, il nous est facih' de lire entre les lignes, ce que tous ne pouvaient faire alors, car ce qui est le passé pour nous était pour eux l'avenir et il est moins malaisé de connaître ce qui fut que de deviner ce qui sera.

Lamennais, dans cette lettre, se plaignait

(1) Paroles d'un Croijanl, W'IiJ.

tout (l'abord dos injures anonymes qu'il recevait.

Il approuvait la conduite de Bore à l'égard de R..., blâmant sévèrement la « pharisaïque dureté de ces gens-là qui se disent chrétiens et qui semblent n'avoir pas au fond du cœur le moindre sentiment de charité évangélique ».

Il ajoutait:

« On dirait que leur orthodoxie consiste à bien haïr quiconque ne pense pas comme eux sur tous les points. Ils me représentent ces zélés dont le fanatisme ensanglantait les degrés du temple près de crouler sous la main de Dieu ».

Ces derniers mots, dans la pensée de l'écrivain, avaient une signification sinistre ; ce temple croulant, c'était à n'en pas douter l'Église catholique elle-même, qu'il n'étai/ait plus, lui, Lamennais !

Il le félicitait encore de refuser sa collaboration au Journal de Gerbet, entreprise qui, suivant lui, n'était pas destinée à durer.

« Ce sera d'ailleurs une œuvre de coterie.

oltsorvail-il, cl il n v a jamais (luà pordio en considération à cire niclc à imc colcric ».

Il lui (lisail (|iic. d'aulrc pari, sa place clail marquée au Journal Asiatique, où il se Irouverait dans son clcmcnt cl en très lionorablc compa«;nic. 11 lui demandait de lui envoyer rcjLj^ulicrcmcnl ses i)ul)Iications.

■ J'ai suiloul envie (\c iii'c Ion article sur cet historien d'Arménie, si peu connu et si di<jne de l'être ».

II approuvail ses dispositions financières et l'assurait qu'il pouvait compter sur lui, Ijien i\uc ses ressources fussent assez limitées, pour tpiil ne voulût pas se charger habituellement d'un loi/er de jtlus de trois cents francs.

" A ce propos, continuait-il, je te prie de ne rien recevoir désormais de Montalcndjcrt. Je |)uis me passer mainlenaiil de celte ressource et (pianl aux cinq cents derniers francs, je les appli(pu'rai aux dépenses de David qui est tombé entièrement à ma charfj^c ».

II racontai! ([u'il venait de lui arriver une leltr<' de lîidiard, un ho/nnie si e.rcellenl. un ami si tendre et si dé roue et d'un si yrand

mérite. Il njoiiiait ces lignes significatives dont la portée n'échappera pas an lectenr.

« La conférence de Lacordaire lui a fait la même impression qu'à toi. ïl m'écrit que, s'il avait été disposé à se faire catholicpie, ce discours ei'it changé sa résolution. Je ne m'en étonne pas, non seulement à cause de tout ce qui manque à Lacordaire du côté de la science véritable, de la justesse et de la profondeur d'esprit, mais aussi parce qu'on a rendu impossible aujourdlnii la défense de la cause quil a entrepris de soutenir. On ne lui permettrait point de parler., s'il disait quelque chose de raisonnable. ALais il ne cherche que des effets, et des effets, on en trouve toujours avec un peu d'imagination et de facilité de parler. La chaire a d'ailleurs cet avantage qu'on y est à l'abri de la réplique et de la réfutation. Les pauvres écrivains vivent sous des conditions plus sévères. Ce serait à ceux-ci de me répondre, c'est-à-dire de résoudre les problèmes que j'ai posés. S'ils en venaient à bout., ils auraient., à mon avis, plus fait pour le catholicisme quaucun homme ne fît Jamais. Mais, s'ils le tentaient seulement, avec une intelligence suffisante., ils s apercevraient bientôt que, der^

i-icrc les queslioi}s tjue J'cnoiice, il en esl daa- Ires plus générales d'où les premières dépendent cl qui ne leur semlderaienl peul-èlre pas exlrèniemenl faciles à traiter >-.

Lamennais avait cessé loute fonelion ecclésiastique, nous l'avons vu, il ne disait plus la messe. Comment s'en étonner? Lliomme capal)le d'écrire les phrases c[ue nous avons soulignées, n'avait plus même le droit de se dire catholique I Le fruit était lom])é de l'arbre: ce nétait pas un iVuit mûr, mais un fruit gàlé 1

LanuMinais, toujours préoccupé de ses publications, in(lit[uail une faute échappée une première fois à son attention.

Il donnait ensuite de nouveaux détails sur ses plantations: quatre mille arbres plantés, sans compter les trois cents arbres verts ([ui lui restaient encore.

«' Le tout ensemble fera, dans vingt ans, de belles promenades pour ceux ([ui vivront. Ce ne sera pas moi. niais quimporle ».

Ll il citait les vers cliarmanls de La Fontaine:

Mes arrièrc-iicvoux me devront cet ombrage :

Eh l)ioii. (léfondcz-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Ola même est un l)ien (pie je goûte aujourdhui : J'en puis jouir demain, et (pudijues jours encore (1).

M Ouelques jours, n'est-ce pas tout lliomme ol toute la vie? Vapor ad mocUciim parens {2)\ (jy.'.à^ ovap » (3).

Lamennais ne devait pas jouir de cet ombrage et ses arrière-neveux n'en jouissent plus; la Chênaie vient de passer, en efl'et, en des mains étrangères; toutefois le nouveau propriétaire, .M. Roger - Marvaise, respecte pieusement la mémoire du grand écriA'ain et conserve à cette maison désormais célèbi'e sa physionomie propre, son cachet de solitude sylvestre.

Le mois suivant, Lamennais se rendit à Paris pour assister les uAcciisés du complot d'avril qui lavaient choisi pour l'un de leurs défenseurs. Parmi les autres se trouvaient Voyer-d'Argenson, Cormenin, Armand (-arrel, Carnot fHippolyle), Raspail et Pierre Leroux.

(1) La Font. XI, 7.

(2) Jacohi, IV, lô.

(3) Pindarc.

l II aiTtM (le la ('oiir drclaia t[n'il n ij arail lieu à faire droit ù la demande îles inculpés à qui l'on nomma des (iélVMiseurs d'office (1).

Lamennais dont la mission se terminait ainsi, avant d'avoir commence, était de retour à la Chênaie, en juin, ('-"est là (jne, reprenant sa conespondance, Bore près (hupiel il avait vécu durant son séjour à Pai'is, lui adi'cssait la lettre suivante :

Ce 1^' juillet 1833.

" Mon cher Père, je n'ai point encore eu le plaisir de m'entretenir avec vous depuis votre départ : je voulais vous donner des détails positifs sur notre log-emenl de Tannée prochaine, sur nuju voyai^e et la longueur de mon absence. Je le puis aujourd'hui. J'ai cherché loui,'-temps dans le fauhoui-j^ Saint - (jermain un appartement convenable, et partout j'ai trouvé ou des loyers trop chers et beaucoup plus chors que le nôtre, ou l'inconvénient d'avoir une maison bruyante, ce qui est insupportable pour vous. Après bien des recherches, je suis revenu à notre logement

fl) Cf. Fortnioi?. n. 423, note. II snijH dos troubles <l"i. ■•"II mois «lavril de rarinéc urécédonU;. avaient «'nsanylaiilr Paris cl Lvoii.

actuel, et voici pourquoi et comment. Dumollay, mon cousin, qui a eu l'honneur de vous voir, était 1res mal dans la pension où son père l'avait placé. Il avait alTaire à un homme dur et sans principes qui la rendu très malheureux; mais il avait fait une espèce de marché avec lui et il faut qu'il y passe l'année. Son père m'a prié de le pren<lre avec moi. L'amitié et l'intérêt que je lui porte m'ont décidé à cette chose qui rentrait d'ailleurs assez dans mes goûts actuels. Il y a plus: Dumottay a un ami du même âge et dans la môme classe que lui. Ce jeune homme ainsi que son père tenaient beaucoup à ce qu'ils restassent ensemble, et il a cru entrevoir quelque avantage dans le genre d'instruction <jue je pourrais donner à son fils; il m'a donc supplié aussi de le prendre, ce que j'ai accepté. Il fallait trouver pour nous tous un logement convenable ; j'ai pensé que si nous avions la maison tout entière , nous aurions ce qu'il nous faut. Mais je voulais qu'elle fût dans un état plus propre et plus confortable. Après de longs débats avec la propriétaire, elle a fini par consentir à faire toutes les réparations nécessaires, tellement que le rez-de-chaussée et le premier seront entièrement à neuf: lapis"

sorio, pcinlm-e, ciraii^p, (ont sera refait. Et je vous assure, nous aurons un charmant petit liôlol: vous ne le reconnaîlre/. pas à votre retour. \'ous garderez votre ehauibre que vous retrouverez bien plus lielle. et ranliehambre remise à neuf. Le grand salon ne sera pas occupé ; ce sera notre lieu de réunion le soir, après notre dîner. Nous avons linlention de le meul)ler simplement mais proprement. Il servira de pièce pour recevoir les étrangers et les parents qui viendront voir mes jeunes gens. Je le prends pour moi, ainsi cpie tout le premier. Mes deux jeunes gens coucheront près de moi, car j'occuperai la chambre où est la bibliothèque et je garderai celle ([ue j'occupe pour recevoir mes amis. Ange et ses frères occuperont le second où demeure M. Martin. Ce logement est très gentil et tout commode. Jeanne reste avec nous. Frédéric ne pourra loger ici, vu qu'il ne reste pas de place et qu'il trouve les frais trop considéial)les. Nous continuerons à mener notre vie de ménage et de famille que vous viendrez embellir et compléter, j'espère. Ces arrangements ont dû nécessairement influer sur l'époque de mon départ et de mon retour. Devant revenir au mois de novembre pour retrouver mes jeunes

J2^ens, je partirai le plus tôt possible. Je pense que ce sera le 14 de ce mois.

K M. de Sacy m'a permis de terminer mon cours, quinze jours avant les autres, et il m'a promis de me donner les lettres de recommandation nécessaires. Il me fait Ihonneur de madresser une lettre assez flatteuse dans le prochain numéro du Journal asiatique^ au sujet de mon article sur l'Arménie. Je lui ai fourni l'occasion de faire une découverte philologique très importante sur un titre porté par les sultans depuis la conquête de Constantinople.

« J'ai été passer deux jours à la campagne de Janvier. Il m'a fort bien reçu. Il est plus doclrinaire que jamais. Il s'est aperçu que vous l'aviez reçu plus froidement cette année. « J'ai écrit à IM. Gerbet une lettre pour le prier de faire enlever les livres qui lui restent ici et qui me gênent, et là je lui disais (jue voyant qu'il nous avait totalement abandonnés, je prenais le parti de l'avertir par écrit. Il ne m'a même pas répondu.

« Ange me charge de vous dire qu'il est passé au bureau du Réformateur où on lui a dit que les intei'ruj)tions que vous aviez pu éprouver venaient de la poste, et cpiils prendraient

loules les pivcjiulions pour que cehi narrivàL plus.

" Vous trouverez la petite clef du secrétaire (l'Élie dans un des pots de tabac que vous recevrez. .l'ai vu avec grande peine, mon Père, (pie vous étiez souIVrant et que voire travail en soullrirait. J'espère que cette indisposition sera passagère et que vous satisferez bientôt l'attente générale. Élie, dites-vous, va vous <piitter, mais ce ne sera pas pour longtemps. Pendant mon absence, je m'entendrai avec Ange pour vous donner de mes nouvelles, .l'attends une réponse avant mon départ. \'euillez me dire ce que vous pensez de ces ariangements. .J'ai fait tout pour le mieux. Comptez, mon Père, sur ma constante et inébranlable alïection fdiale.

\'otre enfant ».

« Présentez mes respects à M. Richard, et <liles-lui que. devant passer à Genève, je lui fais oirre de mes services. - — Adieu... ».

Lamennais répondait, le K) juillet, à Bore (pie les arrangements dont il lui parlait lui paraissaient Irès bons. Il ajoutait:

« Puisque la propriétaire consent à faire les réparations nécessaires, il y en a une que tu

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lui deinanderns pour ma chaml)re, c'est celle (le la clicniiure (jui luuie liabiluclleuieul et oblige de tenir la fenêtre ouverte ».

Il indique le remède, une cheminée mobile dont il décrit le mécanisme, fort peu compli([ué d'ailleurs, dans un style assez naïf:

Ces cheminées « qui, se fermant à volonté plus ou moins par devant, au moyen de feuilles de tôle qui, s'abaissent et se relèvent avec une crémaillère, otîrent le seul remède un peu sur contre la fumée ».

Il insiste: « N'oublie pas ce point qui ^st essentiel ».

Après plusieurs autres détails assez insignifiants, il donnait de ses propres nouvelles.

« Je n'ai pas pu encore retrouver ma santé, depuis mon retour ici. Cela me contrarie à cause de mon travail. J'espère cependant qu'il n'arrivera pas trop tard... Que Dieu te donne un bon voyage et te ramène promptement ».

Il espérait voir son Eugène à la Chênaie, aux vacances de l'année suivante, et il lui disait qu'il s'en retournerait probablement à Paris avec lui, « car, vers ce temps-là, c'est-à-dire

cH. V. — 1835 383

dans dix-huit mois, les ouvrii'rs me chasseront probablemeni de ma retraite ».

Pas un mot i\c (ierbet. Il voulait oublier ceux qui louldiaient ; il ne devait pas toujours réussir, ses rériimiiialions el ses plaintes à lég-ard de eeu\ ([vd, disait-il, l'abandonnaient, prouvent au moins qu'il les avait aimés el quil avait peine à leur rendre inditlerence pour inditlerenee. Observons que ce ne lut point le cas de tous ceux qui, après avoir eu avec lui d'étroites relations, se crurent obligés de les rompre, le jour où lui-même, pai- la publication de son dernier pamphlet, sembla briser tous les liens qui le raltaehaient à l'ÉtJ^lise. Ouelques-uns. il est vrai, n'attendirent pas pour lui tourner le dos, que .son apostasie l'ùt manifeste. Mais peut-être crurent-ils que la mèche ne fumait plus, lorsqu'ils mirent le pied dessus.

Bore profita des vacances de cette année pour l'aire un voyaj^e en Suisse et dans le nord de l'Italie. A son retour il écrivait à son Maître:

Ce 3 décembre 1835.

« Mon cher Pèi-e, me voici de retour depuis quatre jours et j'aurai désormais le plaisir de reprendre ma correspondance avec la Chênaie.

Celait noui" mon cœur une dure privation de rester si longtemps sans entendre parler de vous, car la première lettre d'Ange ne m'est pas arrivée directement et j'ai été, pendant plus de deux mois, dans une ignorance complète de tout ce qui vous concernait. La douane intellectuelle de rVulriche ne laissant })énélrer aucun journal, j'avais rompu entièrement avec la politique. Seulement comme je lisais le Galignams Messenger, j'appris que vous aviez -composé quelque chose, sans savoir au juste ce que c'était. En arrivant j'ai lu votre préface et je l'ai trouvée digne de vous.

« J'ai parcouru toute la Suisse méridionale ftdu centre en y ajoutant les Grisons qui sont beaucoup moins connus et que je trouve le canton le plus curieux sous le rapport des mœurs, du caractère des habitants et de la nature au milieu de laquelle ils vivent. J'ai trouvé •là une vallée extrêmement pittores([ue, nomimée Engadine, et où l'Inn prend sa source. J'ai TU avec surprise que la population de ce lieu ne ressemblait pas physiquement aux autres types de la race suisse, et que leur langue, mêlée de germain, d'italien et de romain, expli- (piait leur singulière fusion avec ces peuples d'origine diverse. J'étais tout étonné d'enten-

(Iro des enfants nir-ler des lambeaux de plirases franrnises à leur patois tudesco-italien. J'ai eu la patience d'écrire mes observations el mes impressions durant ce voyage, el ces jours-ci, en parcourant ces feuilles écrites à la hâte dans des chalets ou des auberges, j'éprouvais le doux plaisir de me rappeler exactement les localités el les sensations diverses cpie j'y avais éprouvées, en sorte que je ne me repens point de la peine (pie je me suis donnée à faire ce griffonnage. Arrivé à Venise, vers la fin d'août, je me suis mis aussitôt à l'ouvrage sous la direction de l'obséquieux P. Pascal qui se rappelait à peine vous avoir vu et qui de sa vie ne pardonnera à George Sand les vérités qu'elle lui a dites, l'année dernière, dans la Revue des Deux Mondes. II avait grand soin de me répéter qu'il avait été le maître de lord Byron, sans doute pour me dire de le payer aussi généreusement. Pour me décharger du fardeau de la reconnaissance, j'ai écrit une histoire de leur couvent, considérée sous le point de vue historique et religieux. Klle est divisée en trois parties : 1" la vie du Fondateur; 2" le but et l'esprit de la société; 3" ses travaux exécutés à St- Lazare, en y joignant un aperçu sur la langue arménienne. Ce petit travail leur a singulière-

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