‹ Lamennais intimeChapitre 44 sur 54 · LA.MENNAIS · texte numérisé non relu

LA.MENNAIS

11 pensait que la conversion d'un grand nombre dames était attachée à cette publication ; voilà pourquoi il se désolait de voir cette dernière ajournée indéfiniment.

Mme de Vaux demeurait toujours la correspondante fidèle de Lamennais qu'elle aurait voulu visiter à la Chênaie, sans que celui-ci souhaitât cette visite, soit qu'il craignît la malignité publique à laquelle Mme de Vaux ne pensait môme pas, soit qu'il redoutât le tèteà-tôte avec cette grande chrétienne dont il connaissait l'ardeur des convictions. 11 lui écrivait, le l**"" mai :

« Ne songez pas, quant au présent, au voyage de deux cents lieues que vous vouliez bien entreprendre pour me procurer le bonheur de passer quelques jours avec vous. »

11 y a loin de ce langage au signal que cette bonne dame attendait, suivant Bore; aussi ne voyons-nous pas qu'elle ait jamais fait ce voyage auquel pourtant elle paraissait attacher un si grand prix, sans doute dans une arrièrepensée de prosélytisme qu'elle ne s'avouait peut-être pas à elle-même, 11 s'agissait d'empêcher un naufrage imminent, sinon accompli déjà.

Lamennais était à Paris en juillet; le ]•") <lo ce mois, enelTet, il datait de cette ville un«^ lettre adresssée au marquis de Coriolis (1).

Après avoir passé qiielques semaines avec son Maître, Eugène Horé se rendit au Bois- Grollcau prèsde Chollet. C'est là que Lamennais lui écrivait, le 9 septembre, le lendemain de son retour à Paris, après un petit voyage à Fontainebleau. 11 lui parlait de son aménagement qu'il complétait peu à peu. Puis il lui donnait des nouvelles de son neveu qui, le 2 août précédent, avait été victime dune lâche agression et blessé au côté droit (2).

■ Ange partira pour la Bretagne, dans deux ou trois jours. J'en suis bien aise, parce cpie j'espère qu'il achèvera plus promplement de s'y rétablir ».

Il continuait :

' Piicn de nouveau, d'ailleurs, dans la maison. Paris aussi est fort tranquille, quoique la police ait voulu incpiiéler (sic) et même, si elle avait pu, susciter quelque apparence démeule. Mais on est trop accoutumé à cette sorte de

(1) Cf. Forgucs, II, 453.

{2} Cf. Blaize, n, 149.

pièges pour y tomber maintenanl. N'oilà Ouizot revenu au pouvoir avec ses amis. On ne croit pas qu'ils y restent longtemps. Mme de Vaux, qui m'a écrit de Champagne, où elle doit passer ce mois-ci et le suivant, m'a chargé de te dire beaucoup de choses aimables et atTeclueuses de sa part. Elle a toujours la tète pleine de projets. Quoique ton gibier ne soit encore (jucn projet aussi, j'y compte cependant davantage que sur la réalisation des idées sociales de cette si bonne femme d'ailleurs. Mes amitiés à Dumottay et à Constant. Je leur souhaite et à toi santé et plaisir. Ma santé à moi n'est ni meilleure, ni pire, que lorsijue vous êtes partis; ainsi je n'ai pas lieu de m'en plaindre. Tout à loi, mon Eugène, et de tout mon cœur ».

Bore et ses deux amis passaient leurs vacances dans l'Anjou et la chasse faisait partie de leur programme de sportsmen improvisés.

Le 5 octobre, Lamennais adressait au Bois- Grolleau une nouvelle lettre qui, de même que la suivante, ne devait plus y trouver Bore, alors chez son beau-frère, >L Ciiéri, inspecteur des forêts, à Angers.

Lamennais commentait par lui donner des

nouvelles d'Aiiye doiil la blessure mellail beaucoup plus de lenips à se leruier (ju'ou ne l'avait pensé tout dabonl.

u Son retour ici paraît fixé aux premiers jours de novembre. Ainsi, lu le précéderas un peu, si rien ne change dans tes projets. Pour moi, j'occupe, depuis près de deux semaines, mon nouveau lof^^is et je m'y trouve fort bien ; aussi est-il rare cpie je sorte. Il est vrai que le temps n'est guère propre à donner l'envie flo se promener ».

Le temps avait été constamment fâcheux:

de la pluie et du vent, ce ipii lui avait valu un catarrhe assez fort pour l'obliger à ganJer le lil. chose rare pour /»o/, dit-il. Son protégé Didier avait été malade également. Il se plaignait des lenteurs que Daul)rée mettait à publier son dernier ouvrage, dont l'apparition, par suite de ce contre-temps, serait retardée de quinze jours. Le catalogue s'imprimait lentement, lui aussi.

« Cela me fait tort... On ne peut compter sur rien dans ce monde ».

La moindre contrariété [)renait dans cet es-

pril aigri des proportions grolcsquos, à Corce d'èlre exagérées.

11 terminait en annonçant la prochaine arrivée de Liszt à Paris où il devait passer une partie de Thiver.

Puis la clausule finale:

«■ Souvenirs alTectueux à les bons jeunes gens. Je l'embrasse de cœur ».

Lamennais avait beau se confiner dans sa chambre et fuir les visites, il était loin de pouvoir se dire avec Danle, son livre de chevet :

... Fu la inia mente si ristretla Denlro da se che di fuor non venia Cosa que fosse alloi- da lei reoella (1).

La paix qu'il chei'cha toujours si avidement, il ne devait pas en jouir; c'est <pie lui-même par ses écrits, désormais plus que brûlants, mais incendiaires, était le premier à l'écarter, en vertu d'un illogisme familier à l'esprit humain.

Le 11, Lamennais écrivait à Bore pour le remercier de son panier de f/ihier.

« Je l'ai partagé avec Didier et nous avons

(1) Mon es])ril se replia tellenicnl en soi que rien du dehors n'y trouvait plus accès. Purg. xvn, 8.

trouva liin cl laulro les pcidi'ix dAnjoii cxcollenles. Remercie i)our moi Dumollay et. Conslaiit ».

Il i)arlait i\o la foric fcmpcle qui régnait en ce moment; // en redoutait tes effets pour les pauvres marins. Ange, son neveu, se remettait pcniblement de sa blessure.

Il donnait quelques reuscigncmenls sur l'ouvrage (juil allait publier incessamment et (jui devait porter pour litre: Affaires de Rome.

" Mt)n livre ne paraîtra (pie le premier novembre. Imprimé comme VEssai, ce volume sera faible. Si j'avais compté sur un retard si long, j'aurais étendu ma relation qui en eût mieux \alu. Toul a él(';dc travers ».

Il disait en lermiuant:

« La misère est grande ici, je suis accablé de demandes et aussi entouré de fripons. Ceuxci m'ont escroqué cent dix francs. Je prends toujours la résolution de ine tenir en garde, et je suis trompé toujours ».

Ces derniers mots peignenl admiiahlement Lamennais avec sa simplicii*'- dCnraiil. Nul liomme ne fut plus souproiuieux en llK-orie ni

plus confiant en pratique. Plus que jamais il deviendra désormais la proie du premier venu; ceux qui, abusant de sa naïveté, le duperont ainsi, ne s'en prendront malheureusement plus à sa bourse seulement. Ils le dépouilleront dun bien infmimenl plus précieux, des croyances religieuses qu'il pouvait avoir conservées ; c'était déjà presque chose faite à cette époque. La correspondance que nous avons entre les mains s'arrête ici. Nous savons cependant que les relations entre le Maître et l'élève ne furent jamais complètement interrompues, mais ils ne se virent ou ne s'écrivirent plus que d'une façon intermittente et à de fort longs intervalles.

CHAPITHE VII ET DERMER 1837-1877.

DfpcUt (le I{or«' pour )AiiH(''iii('. — Le Lii'ir du Pfiijile. — Mot «le Spullci'. — Ai)pr(''ciation de Bore. — Intériorité des Oiienlaux. — La foi catiiolique. — Roré ap(Mi'e de lOi-ient. — Lamennais rèvo d'un nouveau Christianisme. — Ses utopies. — Bore lui rappelle ses premières <royances. — II lui annonce son intention de prendre les ordres. — Lamennais exploité au profit de la Révolution. — Sa bi'ochure : Le Pdi/s cl le (iouvernemenl. — Amende et prison. — Il publie les Amschadpands ri Darrands. — Roré prêtre. — Sa visite à Laniennais. — Mort de Lamennais. — Mort de Bore.

Les indications qui suiveul, nous les empruntons en grande pai'lie à l'ouvrage intitulé: Eiu/ène lîorè, notice hiogr(tj)hi(jiie^ suii'ie d'extraits de son .Journal et de sa correspondance., publiée spécialement y>ow/" l'intimité d'une famille^ la Congrégation de la Mission, comme

s'en explique railleur anonyme-, dans un 1res court averlissemcnt (1).

Toujours Eugène Bore se souvint de ce qu'il devait à Lamennais. Il écrivait d'Orient, le 27 octobre 1837, à son frère Léon qui venait d'être nommé professeur à Juilly :

(( Tu es à Juilly que j'ai habité autrefois, et où j'ai bien travaillé. .Je n'oublierai jamais l'année scolaire 1831 que j'y passai tout entière près du Maître, travaillant à acquérir la science, et, je puis le dire aussi, à avancer dans les voies de Dieu. C'est là que je me suis pénétré plus profondément de l'esprit et de la foi du Christianisme, en lisant les Saints Pères, en étudiant la Bible et en rédigeant notre métaphysique, pour nous aider à expliquer par la raison les dogmes du symbole. Si, depuis cette époque, je suis resté un peu Chrétien, je le dois à cet enseignement auquel se joignait la pratique d'une vie retirée, et toute consacrée à l'amour de Dieu et à la contemplation de la vérité » (2).

Cette même année. Bore était parti pour l'Ar-

(1) Paris. Adolphe .Jossc, édilour, 1879.

(2) Page 9.

cil. VII. — 1837-1877 427

inriiie, chargé pnr le Minislt're <1(> riiisiruclion piil»li(iue el rArjidrmio des Inscriplions ol Helles-Leltres d'uiic mission scieiilili(iuo eu ()ri<Mil.

Alors parut le Lir/r du Peuple, <• le plus beau traité de morale sociale qui soit [>eutôtre soili de la main des hommes », s'il faut sen rapporter au témoignage passablement suspect de Spuller, dont rentiiousiasmo se devine à ce ton diliiyranibicjue (1 .

Au cours de son voyage, lioré lut ce livre et voici en quels termes il note sur son Journal intime, à la date du 15 novembre 1838, les impressions que lui laissa cette lecture. Nous citons le passage en entier, tant il nous paraît judicieux et beau.

• Le Livre du Peuple me tombe par hasard entre les mains, à huit cents lieues de la France. Je le lis avec empressement; c'est 1 ouvrage de celui (|uc j appellerai loujours mon Maîlre. Pendant sept ans, j'ai grandi sous ses ailes et c'est lui (jui, par son enseignement, m'a appris à connaître toute la grandeur et la sainteté de la P»eligion catholique.

(1) LamennaïA. 2t'iC)

Que sa doctrine étail belle alors 1 Ses paroles coulaient de ses lèvres pleines d'onction et tréloquence et elles saisissaient vivement l'âme du disciple. Depuis, cette vérité qui lui apparaissait si resplendissante et si pure, s'est voilée à ses reg^ards, et, par un profond jugement de Dieu, il s'est séparé du centre unique de la Foi. Cette dernière œuvre porte, comme toutes les autres, l'empreinte du génie. Et qui ne partagerait sa compassion sur le sort du peuple si misérable partout et néanmoins capable de bonheur ? Je pense et j'envie {sic) comme lui qu'une grande régénération sociale doit s'opérer et nous devons tous mettre la main à l'œuvre pour en hâter l'accomplissesement. Mais pourquoi lui proposer un autre symbole aussi froid et aussi incomplet que celui qui compose le chapitre relatif à la religion ? Croyez ce que croit fhiimanilé 1 Cela suffit-il aux gens que l'on doit instruire ? Comment démêleront-ils à travers les ténèbres générales la vérité une et simple ? Cette vérité ne se trouve, comme le disait autrefois l'auteur, que dans le Catholicisme; pourquoi donc en proposer une autre et juger témérairement celle-ci comme imparfaite? Jusque-là je ne puis suivre le Maître et je m'en sépare, trop heu-

reuxdr voir el de comprciulro encore la même vérilé ([u'il ma l'ail, eonnaîlrc » (1).

Ces nobles sentiments honorent autant le cœur de Bore que son inlelligence et ils furent toujours les siens. Rien de vnlg^aire n'entra dans cette Ame délite, priviléii^iée de la nature et de la grAce.

Bore écrivait de Tauris, le 2() juin 183V), à son ami Ange Blaize (2) une lettre daulant plus intéressante qu'elle passa vraisemblablement sous les yeux de Lamennais lui-même. Du reste, le neveu pouvait tout le premier mettre à profd les considérations qui lui étaient soumises directement el (pii. dans la pensée de son correspondant, mais avec plus de réserve et plus de discrétion, s'adressaient également à l'oncle, sinon davantage encore.

Le lecteur, nous l'espérons, ne nous saura pas mauvais gré d'en reproduire ici quelques passages 3 .

(1) Eu(jène Doré, 2").

{'i) Il s'agil du neveu de Lamennais et non de son beau-frère, comme l'écrit par distraction M. de La Rallaye, Eiujène Bore. 4").

(3) Klle est inst-rée en entier dans l'ouvraj^e déjà cité : Correspondances et Mémoires d'un voyageur en

La première phrase laisse entendre ([iie Bore vennil lui-m(}me de reccAolr une lettre de son ancien coniniensal de la Chênaie et de Paris.

« Mon cher ami, un témoig'nage d'nne affeclion aussi pure et aussi fidèle que la vôtre, à la distance qui nous sépare, est pour moi une l)ien douce consolation. J'ai été profondément touché de ces sentiments, que le temps n"a pu effacer ; et lorsque la Providence nous réunira, je tâcherai de m'en rendre et plus reconnaissant et plus digne. Jai applaudi h cette force de caractère qui ne se dément point en vous et ([ui conduit à un but désigné, à travers tous les obstacles, cpielque rebutants et multipliés qu'ils soient. C'est le seul moyen de faire quelque chose en ce monde ; car si la volonlé flotte indécise à tous les caprices, la vie s'écoule inutile et insupportafjle à elle-même.

« .Mais qui peut soutenir notre faiblesse, sinon la conscience de travailler pour le bien des hommes et pour la gloire de Dieu ? Combien serait à plaindre celui qui se rechercherait

Orienl. ii, .319 et seq. Gel ouvrage date de 1840 et comme il n'a pas Hé réimjjrimé, du moins que nous sachions, il doit être assez rare.

Page 1