CH VU
exclusive. iiilol(''rante,ne saurail ilésormais s'élablir chez les peuples qui coniniencent à entraîner les autres dans leurs voies, et par conséquent (juc tous les systèmes fondés sur les doctrines de celte espèce touchent à leur fin. Cela est chaque année plus visible en France et proportionnellement dans le reste de IKurope; et quand vous ériii^e/ en Perse des écoles où le français sera enseig^né, cl que vous ouvrez ainsi à vos lumières une entrée dans rOrieni, vous accomplissez une œuvre tout autre que celle que vous avez en vue, car vous travaillez tout ensemble à rendre impossible l'établissement du catholicisme dans ces contrées, et vous préparez lunilé future à laciuelhî aujourd'hui le genre humain aspire instinctivement.
« Je me figure que Tauris doit être une \ille assez mesquine, et, qu'à l'exception des mois dété, la température doit y être plus froide (ju'on ne le supposerait d'après la latitude de dix degrés plus sud que celle de Paris. Puisque tu devais voir le schah, tu auras vu Téhéran dont je ne me fais pas non plus une très haute idée. Cela n'empêche pas que ce ne soit un voyage fort curieux. A ton retoui-, lu nous en conteras tous les détails (pii m'intéresseront
beaucoup, iiuanl à moi. On doit, ce me senil)lc, éprouver un bien profond senlimenl de tristesse, en parcourant ces vastes déserts que couvrirent anlrcCois de nombreuses populations dont à peine reste-t-il quelques vagues souvenirs./?//«/?? y>er/e/'e /7f//2à (1). Les rameaux se dessèchent et tombent, mais larbre subsiste grandissant de siècle en siècle et se dilatant et se revêtant d'une verdure nouvelle. Chacun de ces rameaux a cru à son tour posséder le secret de la vie de l'arbre en entier, et cette illusion qui nous étonne dans les antiques nations qui sont là gisantes sous nos yeux dans la poussièi'e, n'est-elle pas la nuire aujourd'hui »!
Si Blaize (communiqua à son oncle la lettre que venait de lui écrire Bore, Lamennais put se convaincre, à son tour, que celui-ci était loin de partager ses nouvelles croyances sur les destinées du Catholicisme.
Lamennais avait ado[)té un nouveau credo, basé en entier sur l'indélinie perfectibilité du genre humain, lequel, à l'entendre, finirait par n'avoir plus qu'un cœur et (ju'une àme, tout en se tenant à l'écart de ce divin Crucifié qui précisément avait apporté sur la terre une
(1) Lucain, Pliara. ix, 129,
ivliiîion (le paix, «runioii ol <ram()iir inocmmic jusque là.
Si le pauvi'c a[)ttsla( n'avait élé la dupe de son imai,^inalion, s'il navail cru d'une conriclion profonde, suiv;uil sou expression, à ses |>ropres utopies, ce n'eût été qu'un vule^aire blasphémateur, en d(''pil ili^ la mairie dt> son style.
Son ancien disciple, tout en déplorani sa lamentable dclection, correspondait toujours avec lui, bien que de loin en loin, dans la pensée, nous le répétons, que cet égaremenl. si profond qu il fût, pouvait ne pas être sans retour. D ailU'urs, il ne lui ménageait pas la vérité, comme le prouve la lettre (piil lui écrivait, le 31 décembre 1840, de Djoull'a, près Ispahan d). Xous la transcrivons en entier, malîrré sa longueur, tant elle nous a paru importante et pleine de nobles sentiments.
" liieu cher monsieur JYdi, comment vous exprimer ma reconnaissance pour lattachemenl que vous me conlinuez, et aussi pour la patience avec laquelle vous répondez aux
{]) Eugène Bore. Notice bio£,Mvipliif|uo. etc, |). 7."> ot scq. Nous n'avons pas la icllre à IjkiucIIc répond Horé.
lettres que je vous écris. J'ai reçu, voici (jualre jours, celle que vous m'adressiez en ilalc (lu 30 juillet, et ne voulant pas mériter davantage le reproche de nég-lif^ence, je m'empresse de vous faire parvenir, avec les vœux de la nouvelle année qui nous est donnée demain, l'assurance de mon inébranlable atlaciiement, tout en osant me permettre quebiues observations sur le jugement que vous portez touchant mes convictions et mon entreprise.
« Vous paraissez avoir compris, d'après ma lettre précédente, que je désespérais des hautes destinées de l'humanité et vous m'assimilez à un petit enfant qui se figure que Von est perdu, sitôt que l'on cesse d'apercevoir le clocher de la jtaroisse. Je ne sais qui vous a pu me faire supposer des appréhensions et une faiblesse que réellement je ne trouve pas au fond de mon cœur. Jamais il n"a nourri avec plus de foi, de larges et douces espérances sur la vocation finale des hommes, et jamais aussi il n'a senti dans sa volonté plus d'énergie et de per- .sévérance pour coopérer, selon son extrême faiblesse, à la réalisation de ce glorieux avenir. Oui, je crois (pie la grande Société universelle, loin de défaillir ou de broncher dans la roule (pii lui est ouverte, s'y avance plus majestueu-
cil. VII. — 1837-1877 441
semeni, cnlrjuiinnl à sa suite de nouvelles ^générations tenues à l'écarl jusqu'alors par la Providence, ou ({ui elles-mêmes, par une folie dont elles sont re|)enlanles, s'étaient retranchées volontairement de la communauté une el perpétuelle. .l'en vois pour l'Orient les indices visibles à tous les regards attentifs; et au lieu de craindre l'agitation qui se manifestedans son sein, je la regarde comme le mouvement du réveil, (le progrès des uns et ce retour des autres vers le vrai et le bien, terme qui nous est toujours proposé dans le temps et au-delà, je ne l'appellerai j)oint une de ces (ji-andea iransforinations qui s'e/fectuent d'époques en époques, parce que la vérité, comme vous nous l'avez assez répété autrefois, étant l'Ktre manifesté à l'intelligence, ne peut se transformer ou changer, mais seulement s'étendre, se dilater, en vertu de linfinilé ([ui est en lui. Or, cette vérité, considérée dans la collection d'hommes qu'elle unit à Dieu et entre eux, n'est que cette Église sainte que vous nous avez encore montrée commen(jant avec le monde et ne devant pas même cesser avec lui. Relevée et absoute de la faute primitive» sanctifiée et rachetée par le sang de notre divin Maître, .lésus-Christ, elle s'est incor-
442 LA>reNNAIS INTIMK
poivo à lui qui daigne se nommer son Chef. En pnrticipant à sa vie et à ses grâces, comment pourrait-elle mourir ou même chanceler? Non, elle est ce qu'elle a été et ce qu'elle sera, ou, suivant le mot du grand saint Paul aux Hébreux : Jésus Chvishis liet-i et hodie ipse ei in sêeciila (1). Vous-même l'avez crue et proclamée telle, et elle ne changera pas à cause de la transformation de vos idées. Pourcjuoi vouloir être plus sage que la multitude de ces docteurs que vous avez aussi admirés et qui semblent avoir épuisé dans leurs écrits et leurs conceptions toute la sagesse? Pourquoi préférer votre raison à cette autre raison générale que vous avez dit être la règle et la vérification du vrai? Pourquoi vous isoler de Tunique Société réunie par la charité ou l'amour de l'Esprit-Saint, charité avec laquelle cesse toute vie spirituelle et toute possibilité de mérite? Oh! par l'amour que je vous porte, par l'admiration que vous m'inspirez, par la tendresse que vous me témoignez, daignez réfléchir sur ces paroles que vous dit avec humilité un ami cpie vous avez honoré du nom d'enfant.
(1) Ilél). xiii, 8.
CH. VU. — 18;i7-1877 443
■ Oiiant à moi. dicr Monsieur l'(''li, nia loi se loililie chaque jour par lelVol de la grOce divine, et toujours je niidenlifie plus complètement nu corps de rKg^lise militante, et je cherche à me perdre, parle d(''vouemenl, dans son uni\ersalité. Chatjue joui- aussi la charité élari^it mon ûme et lui l'ail désirer de se sacrifier pour la vérité, quelle a le bonheur de connaître. Ainsi, je vous avouerai que je suis fermement décidé à me présenter au sublime état de reliij^ieux et de prêtre, pour lequel vous m'avez le premier préparé. Ouitlerle monde, tout ce (pie je possède, me semble lui renoncement lacile et doux, quand il saisit de suivre un si g^rand Maître el de méril(M" une impérissable couronne. Dès que je pourrai mabsenter et remettre à daulres le soin de nos écoles et lie notre propagande, je courrai à Rome, ou ailleurs, si ce centre de la catholicité ne m'est pas facilement accessible, afin de recevoir lonclion sainte et tle revenir continuer ce qui est commencé. Car sachez que mon and)ition naspire à rien de moins ipi à la résurrection et à la reconstitution de lÉglise orientale. Les éléments de son retour à l'unité sont préparés et dispersés dans toute lAsie occidentale ; il suffit de les réunir, de les épurer, et iJieu
soufflanl sur ce sol aride, il en sortir,-! un corps rajeuni. Les auxiliaires accourent, les Lazaristes ont déjà accepté la mission de Perse, et il en viendra d'autres, parce qu'ainsi le veut la miséricorde divine.
« Vous n'approuvez pas le projet d'enseignement local ; néanmoins, si nous ne venions trouver les Persans, eux n'apprécient pas assez notre civilisation, pour la venir chercher. Jus- (ju'à présent tout m'encourag-e. A Djoulfa, j'ai ■dans mon école, établie sur le pied de nos collèges, trente-et-un enfants dont le quart est musulman. Tous ces enfants étudient à la fois et avec succès le français et l'arménien, l'arabe et le persan. A Tauris et dans nos autres écoles de Chaldée, nous avons déjà plus •de cinquante enfants, ce qui fait quatre-vingts pour le commencement. Dans quelques années, les écoliers seront maîtres. Si les musulmans ne veulent pas profiter des lumières, il n'en est pas ainsi des Chrétiens, ils les demandent avec avidité, et les faire sortir des ténèbres et de la mort du schisme et de l'hérésie, n'est-ce pas déjà un motif suffisant d'oser?
« Votre solitude complète m'effraie, et je la ■crois funeste à votre santé, comme à votre intelligence. Je vous aime toujours, cher Mon-