CIT
idiomes de rKxliviue-Orieiil ; Lacordnire el Conibalot se préparaient, chacun à sa l'aç;on et suivant son génie, à leur mission apostolitpie; Dubreil de Marzan, Duquesnel, Paul Quemper, el plus tard, Ilippolytc de la Morvonnais se cantonnaient dans la littérature et plus spécialement dans la poésie chrétienne. Les mathéiualicpu's étaient le lot spécial de Frédéric de la Provoslaye. Le Directeur déludes, cela va sans dire, était Lamennais qui luimême étudiait à force et tAchait de loger dans sa tète loute la science qu'un cerveau humain peut contenir.
Cette maison de la Chênaie n'a rien perdu de la physionomie (pielle avait du temps de Lamennais et que décrivait en ces termes Maurice de Guérin :
« Nous sommes entourés, cernés, pressés et comme étoutTés par les bois; les mouvements du terrain sont si légers que c'est presque une plaine, en sorte qu'il est rare de trouver un horizon un peu large, et quand on le trouve, c'est l'immense uniformité (jue présenic la surface des forêts; les arbres gris se perdent dans un ciel gris. A l'occident de la maison est un étang encaissé comme une rivière entre
6 lAMKNNAIS INTIME
deux bois (lui \o dominenl... On me dit que c'est un encliaidemeiil pendant la belle saison, tant il y vient d'oiseaux, à cause de la fraîcheur et de l'ombre épaisse de ses rives. La maison est coitl'ée d'un toit aigu à mansardes. Elle est blanche comme Rayssac; on l'aperçoit de même à travers les bois ; et les grands arbres qui l'entourent doublent encore la. ressemblance. La chapelle est située vis-à-vis la maison, au fond du jardin ; elle est toute petite et toute simple, et sied bien à la solitude. La paroisse étant trop éloignée, nous célébrons là une messe basse, les dimanches et letes, etc. » (1).
Cette chapelle où se pressaient tant de souvenirs, les plus glorieux pour Lamennais, l'un de ses neveux, devenu propriétaire du château, la fit abattre plus tard. Près du petit étang se dresse une croix de granit, toute moussue, entourée de bancs de pierre. La croix indique la place où se tenait le Maître, lorsqu'au milieu de ses disciples, assis autour de lui, il leur tenait sur la mission de l'Église, sur leur mis-
(1) Lcltro à son pore du 14 déc. 1832. Maurice de Giiérin, Journal. Lellres, etc., publiés par G. S. Trébutien, p. 171 .
,.„. T. — is^o-isao
sion à eux. ses fils, ces discours ou flauiuK's nu souveuir desquels, plusieurs aiuiées après, j'uu d'eux, M. Bore, celui-là m^medoul uous avons liuteulion de nous occuper spécialenienl dans celle élude, s'exprimait ainsi, en parlant de son ancien Maître, hélas ! tombé dans l'apostasie :
« J'ai grandi sous ses ailes et c'est lui qui par son enseitjnement m'a appris à connaître toute la grandeur et la sainteté de la religion <'atholi(|ue » (1).
Ce que disait Bore, tous auraient pu le dire.
Nous avons longtemps vécu dans le voisinage de la Chênaie, et souvent nous avons parcouru ses bois. Xos souvenirs peuplaient « celte solitude parmi les solitudes '> (2); mais nous nous ellorcions d'oublier le Lamennais incroyant pour ne nous rappeler que le Lamennais catholique et chef d'école. A chaque détour du sentier qui serpentait au milieu des futaies, nous pensions le voir, suivi de ses jeunes et l'erveuls disciples, parcourant ces
(1) Journal inlime. 15 novcinbro 1838, cité par lau' teiir de la Notice l^iographique «l'Eugène Bore, p. 25.
(2) Lcllro (le Maiirico à Eiipénio de riuérin, 18 décembre 1832.
bois en discourant, suivant sa coutume, sur les questions les plus hautes et les plus vivantes. Mais nous avions beau prêter l'oreille et fouiller du regard les taillis et les rabines, nous n'entendions que « le sifflement du vent », nous ne voyions passer que « les nuages ».
Le plus habituellement, nous nous contentions de regarder de loin cette maison célèbre dont la blanche façade élincelait aux feux du soleil couchant, à travers les arbres. Nous gravissions un tertre couvert de genêts, au sommet duquel gisent, depuis un temps immémorial, les débris gigantescjues d'une allée couverte, d'une Roche-aiix-fées^ suivant le nom que l'on donne dans le pays à ce monument d'une religion disparue. Les réflexions se pressaient dans notre esprit, en présence de cet autel renversé des idoles et de celte maison où si longtemps avait habité un prêtre du vrai Dieu, un ministre de l'Évangile, (jui, devenu infidèle à sa mission sublime, était tombé lui aussi pour ne plus se relever.
11 faut lire, dans le Journal et les Lettres de Maurice de Guérin, la description intérieure de la Chênaie, les relations patriarcales du Maître avec ses disciples ; Lamennais, le Lamennais intime, y est dépeint d'une façon merveilleuse.
Tout récemmonf, un jtMino rlironiciiu'ur, ami (lu paradoxe, écrivait dans une l'cuillo (\nc le paradoxe nelTraya jamais, (juil semhlail <|ue moins on avait connu Lamennais j)las on l'aimaiL ef il parlait de là pour caricaturer le grand homme et le rabaisser un peu à sa projire taille, sinon le r<>rair(' à son image. Nous le renvoyons à Bore, h Maurice de (luérin, à tous ceux des disciples de la Chênaie dont on a publié les souvenirs.
Nous avons eu le l»onheur de passer plusieurs années avec un habitué de celle maison célèbre. C'élail un sainl prêtre qui achevait une longue vie toute de foi et de bonnes œuvres. Il expliquait, à sa façon, la chute de Lamennais dont il continuait à chérir la mémoire; suivant lui, liiifortuné, égaré parles persécutions, les déboires de tout genre qu'il avait subis, n'était plus responsable de ses actes, lorsqu'il apostasia. 11 ne pouvait comprendre qu'il en fût autrement, lorsque surtout il venait à se remémorer les pieux entreliens de son Maître, et sa parole brûlante d'amour pour Dieu, de charité i)our les hommes. A l'entendre, la raison du grand écrivain avait sombré d'abord, sa foi ensuite. Nous donnons l'explication pour ce qu'elle vaut ; il est possi-
10 T.AMKNNAIS INTIME
ble qu'elle ne soit pas complètement inexacte.
1\I. Houet (c'était son nom) avait consigné, sur un cahier spécial, un certain nombre de ces colloques spirituels par lesquels s'ouvrit l'année d'études qu'il passa à la Chênaie.
iVous les avons retrouvés, après sa mort, et nous les avons publiés avec ses autres papiers (1). Nous avons pu constater qu'ils ont été fort goûtés et jugés dignes du traducteur de Vlmitalion ; ils ne sont pourtant que l'écho nécessairement alTaibli de cette grande voix.
Lorsque la colonie de la ChTMiaie dut se ilissoudre pour les motifs que chacun sait et que nous avons exposés ailleurs, grande fut la douleur des fils en se séparant de leur père bien-aimé. Ce que Maurice notait dans ses éphéméridcs, le 1" septembre 1833, moins d'un mois après cet événement, ses condisciples le ressentaient, chacun pour sa part :
« L'habitude de vivre avec lui [M. Féli) faisait que je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme ; mais depuis que je ne le vois plus, j'y ai trouvé comme un grand
(1) Voir Lamennais (raprèn des dorumenls inédits. Nouvelle édilion, Paris, Fonlenioing, 4, rue Le Gofï, et Lethielleux, lOj rue Cassette, 2* vol., p. 5 et suiv.
eu. 1. — lS-2«)-1830 11
<lrcliirtMiient qui s'est fiiil nii niointMil de la S(''j)nrnlion >> !\).
Pour plusieurs, ee (léchireuuMit dura juscjuà la uiort. Ce qui le rendit plus douloureux, ce lui la défeelion du Maître en qui si longtemps ils avaient inearné la sninleté. non moins ([ue le génie.
Le ?o mai précédeni, .Maurice, cpie nous aimons à citer et dont le nom d'ailleurs nous ramènera naturellement à Bore qui l'avait introduit à la Chênaie, écrivait dans son Cahier Verf.
« Nous sommes parvenus à lancer sur l'étang une vieille chaloupe que nous avons retirée de la vase où elle était ensevelie depuis plus d'un an. Elle nous a bien coulé à réparer, mais nous sommes bien payés de nos peines par le plaisir que nous prenons à nos petites navigations. Celle cîialoupe a appartenu à un bâtiment suédois. Oui sait les mers quelle a courues? Eùt-elle fait le tour du monde, elle n'en pourrira pas moins sur une petite flaque d'eau >) (2).
(1) Maurice de Gitcrin. etc.. p. TA.
(2) Id. p. 40.
12 I.AMKNNAIS INTIMK
Lorsque la loi de Lamciniais sombra, moins luMii'ciise «juc celle l)ar(|U(' iiaiilVa^rc, clin no |)ul èlro remis(î à (loi, en (lcj)il des cITorIs mnltiples Icnics <lans ce hnl, non scnlcmcnl. pai' SOS anciens disciples, mais par tous sos amis: elle poiirril au fond de la flaque (rcaii cronpissanl.o où il la sul)mei'f»'oa lni-m('^m(;, avec la nieillenre i)ai'lie de son ])rosli^i(Mi\ lalenl.
ÎNons avons voulu, dans ces (piehpies pa- ^os, présenler au lecleur, non le Lamennais écri\ain, polémisle, (pie loni le monde sait, mais nn Lamennais moins coiniu el souvcnl même complèl,(Muenl. ifji'noré : le Maître, ou mieux le père, vivant familicNromont au sein de sa lamille d'adoption et lra\aillanl à taire de cliacnn de ses lils nn dcHcnscnr iidréj)ide de l'Lvan^ile, un apoliM^ d(> la toi, imini des armes de la science (pii |»crmellenl de parer les coups de l'adversaire cl de lui en porter soi-nn'^me. C.iiacpic l'ois (pie la porlc de la (-hî^naic s'ouvrail |)our laisser entier un nouveau-venu, le cliel" de celte ramilic d'(''lile croyait entendre ri']^lis(^ lui dire, comme autrefois la lille du IMiaiaon à la uk'm-c de Moïses: AccijH' ])uerii/n isliim et niili-i nii/ii (1).
(1) Kx. 1I,<).