‹ Lamennais intimeChapitre 9 sur 54 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

('.(Mlo polilo colonie de la ('hOtiaie dura peu, mais, en se dispersant, ses membres conlinuèrent longtenips encore, dn moins pour la plupart, leurs i-elalions avec le chef. Eugène Bore, dont nous |)ul>lions la <-orrespondanee inédile iT, fut de ceux-là. Déjà, depuis plusieurs années, il coimaissail Lamennais <pii, nousl'avons dit, découvrauL en lui une merveilleuse aj)lilude pour les langiu's, lavait lancé dans celle élude. 11 se lixa de bonne heure à I*arispour suivre les cours du C.ollège de l'rance. De temps à auln;, il venait à la Chênaie se reposer (piehpies semaines de ses fatigues el du bniil ilc la capiîale, au milieu du calme el de la |)aix de celle Thébaïdc^ sylvestre, avec ses amis ou plutôt ses Irèies, comme il les appelle, et près du père auquel il vouait raflection la plus filiale;.

(1) .Vvcc l'aulorisalioii (|iic Messieurs les l.azarisl(>s nous ont 1res gracieusement accordée; nous tenons à leur en l«''nioigner pubiitiuenient notre gralilu«Je.

I.cs lettres de I.aniennais à Horé dont nous citons de très nombreux passages, pour l'intelligence de cette cori'espniidaiire, ont été publiées, en grande partie, par M. l.édiice de la Hallaye, d'abord «Jans la liei'ue (les lùtruUés calholit/ues île l'Odesl, en 1H'J2, ])uis dans sa biograpliie dKugène Horé. IH'.H. M. lùnile I-'orgues les a publiées inlégralcnient dans la Revue

La première le lire (jne nous ayons d'Eugène Bore à Lamennais est datée du dernier jour de l'année 1829. Il était absent depuis huit mois de la Chênaie, que d'ailleurs, nous le répétons, il n'habita jamais à poste fixe. Lorsqu'il éerivit les lignes touchantes qui suivent, il se trouvait en Anjou, son pays natal, dans sa propriété des Boziers qu'il songeait alors à vendre, afin de s'établir définitivement à Paris et d'y poursuivre, plus résolument que jamais, sa carrière à la fois scientifique et apologétique. C'est à dessein que nous unissons ces deux épithètes qui, dans ce siècle, au moins jusque dans ces derniers temps, furent souvent séparées ; les savants se faisant de l'incrédulité une sorte de point d'honneur ; et, d'autre part, certains apologistes, dans la persuasion que la piété qui est utile à tout, suivant la parole de l'Apôtre (1), suffit également à tout, ce qui est moins vrai, accumulant erreurs sur erreurs, non-sens sur non-sens, pour plaider une cause que de pareils défenseurs perdraient sans retour, si elle pouvait être perdue, et qu'en tout cas ils compromettent gravement auprès de

Britannique, octobre et novembre de cette mC'me année 1894.

(1) I. Tim. IV, 8.

cil. I. — 18-2\>-ia30 15

ceux nui sont portés à la jug^or, moins en ellemrMUo que d'après lo plaidoyer plus ou moins pûle, plus ou moins maUulroit, de ses avocats improvisés et sans mission.

Dès la promièro j^ag'e de celte correspondance ipii présente, à notre gré, un vil" intérêt, l'on reconnaîtra la vérité de ce que nous affirmions plus haut, savoir que Lamennais dut sou prestig^e, son influence auprès de ses disciples, autant, pour le moins, à la tendresse de son àme qu'à l'élévation de son génie, rs'ous nous croyons autorisé à retourner le mot du jeune et superficiel critique auquel nous avons fait allusion précédemment, et dire que plus on approchait le grand solitaire de la Chênaie, moins on se défendait de l'admirer et de Vaimer.

Non qu'il n'y eût, à la Chênaie, des jours de tempête où le grand homme ne se reconnaissait plus; ces crises subites duraient peu, mais elles étaient violentes. Nous en avons parlé ailleurs (1). Voici, du reste, comment Jeanne, sa fidèle servante, qui lui survécut de très longues années, décrivait un jour à un prêtre

(1) Op. cil., tome I, p. 104.

-<lo qui nous le tenons (1) ces orages intérieurs :

« Quelquefois, lui disait-elle, M. Féli, après avoir passé plusieurs heures devant son bureau, occupé à écrire, se levait tout à coup, puis s'élançait à travers le parc et courait par les bois comme un fou. On avait beau chercher à l'arrêter, il n'écoutait personne. Il n'y avait que M. Gerbet (Jeanne prononçait Gerbette) qui, à la longue, parvenait à le calmer et à le ramener à la maison ; il se laissait alors conduire comme un enfant: la crise était finie ».

On attribuait ces bourrasques à une irritalion nerveuse, provoquée par un travail prolongé et une excessive tension d'esprit. Le plus souvent, dans ces moments-là, il ne parlait à personne ; mais il errait à l'aventure, à travers taillis et landes, jusqu'à complet épuisement. Ses jeunes disciples n'osaient l'aborder, de peur d'accroître sa surexcitation en cherchant à la calmer. Seul, l'abbé Gerbet, profitant de l'ascendant moral qu'il exerça longtemps sur son maître, réussissait, non sans effort, à l'apaiser. Cette particularité du tem-

(2) M. le chanoine Durand, curé de Sainl-Aubin de Rennes.

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pt^ramenl physique autant que du caractère tic Lamennais semble donner gain de cause à ceux qui, comme M. Houet, rendent l'infortuné plus ou moins responsnhlo dos écarts qu'il fil dans la suile.

Notons, en passant, (jue ces problèmes qui tout d'abord paraissent exclusivement psychologiques, sont généralement assez compliqués ; pour les résoudre, il faudrait commencer par en réunir toutes les données. C'est une peine qu'on se donne rarement; l'on trouve bien plus facile de trancher a priori la difficulté et de dénouer à coups de sabre ces nouveaux nœuds gordiens, procédé qui n'a réussi qu'une fois dans l'histoire (h moins que ce ne soit dans la légende), et encore ce sabre étaitil celui d'Alexandre le Grand!

Nous demandons pardon au lecteur de ce long préambule ; toutefois, nous ne le pensons pas tout à fait inutile.

Laissons maititenanl la parole au jeune Bore.

Les Roziers 31 décondjrc 1829.

Mon bon et cher monsieur de Lamennais,

■ Il faul que je connai.sse votre cœur, pour oser encore vous écrire aujourd'hui, après un

LAMKNNAIS. — 2.

si long silence. Ou'auroz-vous pensé de moi et de mon ingrat ilude? Combien ma conduite a dû vous paraître étrange et condamnable ! Comblé de vos bontés, traité par vous comme un fils, je suis resté huit grands mois ingrat à vos yeux. Ah ! du moins, ce n'est pas mon cœur qui m*a fait garder le silence, et si je suis coupable, ce n'est point d'ingratitude.

« Je ne sais comment cela s'est fait, j'ai d'abord remis ; les jours, les semaines, se sont écoulés; puis je n'ai plus osé. Je ne saurais dire comment je dépense la vie, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu de mon oisiveté, je trouve moyen de négliger mes meilleurs amis. Mille fois je fus tourmenté du be- ■soin de vous dire combien je vous aime; mon silence m'était insupportable et cependant je le gardais. Si je prenais la plume, une mauvaise boute me retenait toujours, et me persuadait qu'on ne pouvait vous écrire comme aux autres hommes. Ou'avais-je à vous oifrir pour votre tendresse? Un cœur dévoué ; il est à vous depuis longtemps, et ce sont de ces choses que l'on ne doit pas trop répéter lorsqu'on est sincère. Pardonnez -moi donc, vous qui fûtes si bon pour moi. Conservez-moi un titre que vous voulûtes bien m'accordcr et dont je fus si

cil. T. — 18-30-1830 19

fior: s'il no f;i\if pour cela que du déAOUPment ol (le Innioui'. j'en suis (oujours diii^ne.

« Depuis iiuil jours, j'avais |)ivpaiv une longue lettre, car j'attendais cette épo(|ne pour revenir à vous. Cette lettre, je viens de la ])rùler. ]>our vous tracer ces lignes comme je sentais, persuadé que le langage de l'jlme me servirait mieux auprès de vous que des raisons.

" Mes frères (1) aussi m'ont luen négligé dt^puis longtemps. Je leur ai écrit le dernier et leur silence m'a fait bien de la peine, peut-être même a-l-il contribué à me rendre coupable envers noire Père commun. Dites-leur néanmoins que je les aime toujours bien tendrement. Dites-leur qu'isolé sur cette terre, j'éprouve le besoin des affections de famille,

« Et qu'ils partageront toujours avec vous une amitié qui ne finira qu'avec la vie.

« \ otre fils dévoué.

Boni': ».

Peu après avoir écrit cette lettre, Bore se rendit à la Chênaie où Lamennais, pour tout reproche de son long silence, le pressa contre son cœur. Eugène passa quelques semaines

(1) Ses eonttisciplos de la ChtHiaio.

près de celui (|u'il nommait son père, au milieu de ses condisciples qui tous, on le devine sans peine, lui firent l'accueil le plus sympathique, le plus fraternel. Mais il fallut se séparer de nouveau ; le jeune Bore dut reprendre le chemin d'Angers. C'est de cette ville, bien probablement, car elle n'a point de suscriplion, qu'il écrivit à Lamennais la lettre suivante:

Dimanche, ce 14 lévrier 1830.

Mon bon Père,

« Mon voyage a été fort heureux, mais un peu long ; toutes les correspondances des diligences ont été interrompues par la rigueur de la saison, par le manque de voyageurs, de sorte que j"ai été obligé de coucher à Rennes et à Nantes. Mercredi seulement, à 3 heures du matin, j'étais dans ma ville natale. Ignorant l'adresse de ma sœur, je courus chez M. Chesneau. Par malheur, le cher Auguste s'en allait à Paris par la voiture que je venais de quitter. Nous l'attendons vers la fin de l'autre semaine, ce qui me console de son départ. Je trouvai Louise chez ces dames qui ont fait son mariage. Sa santé est parfaite, elle est dans la joie et le ravissement ; tout le monde la félicite et lui promet le plus heureux sort. Mgr l'évêque,

cil. I. — 1829-1830 21

M. Le PriiMic, t'I Ions ces aiilros Messieurs du (•lcri4»'' ([lie j'ai rlr voir a\anl-luei\ mOiil dit les ehoses les plus flalleuses sur le jeune honinie. Toute la eonversaliou fut pour ma sœur ou pour vous, mon cher P«'re ; avec (juel conlentement, je dirai presque avec (juel orgueil ces Messieiu's reeurenllcs lémoignai^es <le respect, d'alTeeliou que je leur portais en votre nom I Avec ipiei iiilrivl ils me questionnaient sur votre santé, sur celle de M. flerbet; tous disaient ([uc si une grande route était percée d'Angers à la Chênaie, ils ne mourraient point sans aller vous voir! On s'est beaucoup informé de Léon et de Jourdain (1) et je leur insinuais, selon votre avis, qu'ils se disposaient à entrer dans les ordres. Le bonhomme Prieur memmena ensuite dans sa chambre où il me retint une heure à m'interroger sur votre manière de Iravaillei" et à me parler de vos dilTérents ouvrages, et il termina en m'avouant avec un grand air de confidence <|ue vous n aviez point torl^ comme un tas de

(1) Tous doux sp trouvaient auprès (1«^ I.anif'iinais; le premier iiétait autre (jue le frère d'J.ugèue : le second devait |)lus lard se faire un nom dans les lettres sous le pseudonyme de Charles S<iinle-Foi.

oo

bavards le prêlend. L'accueil do ma raniille a été assez cordial, mais (jue je m'ennuie dans cette société I Je n'entends parler ({ue de cadeaux de noces, de robes, etc., etc. Plusieurs fois, on m'a fait de mauvaises plaisanteries, mais ils me craig^nent, et ma franchise les déconcerte. Le l)rave Chéri se ferait tuer pour vous défendre; on ne vous attaque jamais impunément en sa présence, et, après la discussion, il finit souvent par se fâcher.

« Je n'ai trouvé que quelques heures de travail, et encore à grand'peine, depuis mercredi. Toujours des visites, des dîners. Avant l'autre mercredi, je ne puis guère espérer de repos. II n'y aura point de bal, ce que je craignais, (;t ma sœur nest })oint devenue mondaine, comme la lettre de Chéri pouvait nous le faire croire ; elle est toujours aussi bonne, aussi pieuse, et j'ai appris positivement (jue sa décision n'avait point été aussi précipitée, puisque depuis deux mois l'affaire se préparait.

Nous n'avons encore pu parler d'affaires; vers la fin de l'autre semaine je les stimulerai. Je veux, mon bon Père, vous demander votre avis au sujet de notre maison de campagne qui est à la porte de la ville. Elle fut achetée 08.000 francs, et cela, il y a vingt ans. Les

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propriétés oui juijourd'liui iiiio plus grande valt'ur, (losorlo nuo si nous pouvions la vendre 80.<MM). ce sérail une bonne alTaire. Mon onele ma lait enlrexoir tpi'il tlésirail ([ue nous la gardassions et que dans les partages nous en lassions quatre lots ;1). Aucun de nous ne peut la garder en entier, son entretien exige une l\)rlune plus considérable i[ue la nôtre. l>"un autre côté, son démembrement diminuei-ait l)eaucoup sa valeur, (|uoi«|u"il y ait justement (|ualie l'ermes. C.héi'i opine pour la ven-, dre, moi aussi. Léon pense comme moi. Reste ma sœur et son nouvel époux qui penchent pour lavis contraire. Il vaut mieux, ce me seml>le. courir ensemble les chances du profit ou de la perte dans la vente de cette propriété que de la diviser et par Là en diminuer la valeur, ou bien de la garder pour un lot. En deux mots, mon Père, dites-moi ce que vous en pensez.

Oue de l'ois par jour, je pense à vous! Oue d'aspirations mon cœur fait vers la Chênaie ! Pourvu que je n'oublie point mon Dieu, et que

(1) Notons en passant le déplorable abus que, à rinsU'ir de son chef, fécole nieiniaisiennc lit toujours des imparfaits du subjonctif.

24 I.AAIKNN.MS INTIME

je revienne comme je suis parti ! Je vous dirai, mon Père, que je nai rien voulu changer dans mes exercices pieux de la Chênaie; hier j'ai clé à confesse; ce matin, j'ai eu le bonheur de communier. Priez pour moi, comme vous m'aimez. Que je sois digne d'être toujours votre fds. Je vous embrasse cent mille fois, ainsi que M. Gerbet, M. Caron, M. Robertson et tous mes autres frères, Tom, Antoine, Elie, Ange, François, Charles, les chers enfants, que je les aime aussi I

Votre Eugène ».

Lamennais, qu'Eugène Bore prend ici et prit jusqu'à la fin pour son conseil, même dans les choses temporelles et lorsqu'il ne s'agissait que d'intérêts purement matériels, comme dans cette lettre, au sujet de la vente de sa maison, fut constamment, en dépit de ses prétentions sur ce point, l'homme du monde le moins pratique, le plus facile à se payer de chimères: nous en aurons souvent la preuve, en parcourant cette correspondance. Mais, nous le répétons, cet esprit si abstrait, si spéculatif, se piquait de connaître avant tout le maniement des affaires et ce que nous appellerions volontiers le terre à terre de la vie.

eu. I. — 1829-1830 25

11 rrpoiulit à son l)i(Mi-ainu' <liscij)l(' par ce Itillcl date' (le la ( '.lirnaic.

Le IS lr\ri(«i- i.siîO.

« Ta lotliT, mon luiiiriic, m'a lail grand j^laisir. J'ospèro que Dieu le fera la grâce de garder fidèlement les l)onnes résolutions que tu as prises. Ne l'en écarte sous aucun prétexte, et sois fei-me contre toi-même, si lu te sentais incliner au relâchement. Je désire hien vivement (pu^ ta sceur trouve, dans l'étal (pielle embrasse, le l)onheur <iu'elle s'y est promis. Ouant à ce que tu me demandes par rapport à votre maison de campagne, je suis tout à fait de l'avis de Chéri, qui est aussi le tien et celui de Léon. 11 me semble qu'après en avoir séparé la plus grande partie des terres, cette maison perdra beaucoup de sa valeur et deviendra dès lors embarrassante dans vos partages; au lieu qu'en vendant ce bien sans le diviser, vous vous partagerez également le bénéfice de la plus-value. Je t'engage à hûter le plus possible vos arrangements de famille, afin de diminuer pour toi la perte d'un temps précieux.

'< Tout le monde ici te dit mille choses tendres, et désire fort te revoir, mais personne

autant <iue moi. J'ai été un peu malade, ce qui ma oblij^é de garder la chambre trois jours; mais je suis à peu près rétabli maintenant. Comme tu ne me donnes point Ion adresse, j'adresse cette lettre chez M. Chesneau. Embrasse pour moi Chéri. Ne m'oublie pas non plus près du bon M. Prieur. Ce que tu me dis de ses dispositions et de celles de lévôché me fait plaisir. Je suis, mon cher enfant, tout à toi du fond du cœur.

Cette note tendre et paternelle, nous la retrouvons toujours chez Lamennais que l'on s'est plu si longtemps à dépeindre comme un cœur sec, profondément égoïste, incapable dès lors de pulsations généreuses et désintéressées. Aujourd'hui, ses détracteurs les plus infatigables se recrutent parmi ceux qui mois- .sonnent sans peine ce qu'il sema au prix de labeurs incessants, de contradictions de toute sorte. L'infortuné connut l'ingratitude sous toutes ses formes, le délaissement dans ce qu'il a de plus amer. On ne lui saura, lorsqu'il tombera, nul gré des services immenses rendus par lui à la cause catholique, et loin de le plaindre, loin dessayer de le retirer de l'abîme,

on (Mili'ii(li;i trimphicalilcs (•iiiicmis le inaiidiro, au nom île rÉvaiii^ilo, c\ prôdiro son iinix'iiitriirr filial»^; on cùl dil ([uils la souliaitaionL t'oniinc un liioniplu' suprèniol

lue réat-fion, bion liniiile encore, s'opùre depuis (pudique temps en faveur de Lamennais. On commence à lui rendre justice, tout en déplorant ses écarts monstrueux et sa mort à jamais lamentable. Dans celte correspondance avec Ku*i;^ène Bore, comme dans plusieurs autres que nous avons lintention de publier, s'il plaît à Dieu, le lecteur apprendra, nous en sommes persuadé, à connaître mieux l'homme et, par suite, à le jui^er plus é([uitablement. Qu'il nous pci'inclle de lui ilire avec le poète (jui l'ut si cher au ii^rand éci'ivain:

Fraie mio, giiarda ed ascolta (1).

Nous avons parlé du caractère essentiellement impressionnal)le de Lamennais. Comme tous les esprits méditatifs, il se plaisait seul et pourtant il confessait qu'un isolement trop complet, trop prolongé surtout, lui était nuisible. Il écrivait à M. de Bonald, le 24 août 1820. une lettre oii nous lisons cette phrase:

(1) Dante, Punj. XXIX, ô.

« Je suis absolument seul, et l'imaginalion s'éciiaulTe quelquefois un peu trop dans la solitude ».

C'est ainsi qu'il se condamnait, pour ainsi <lire, à tourner dans un cercle vicieux, son naturel sauvag^e le portant à s'isoler et lisolement augmentant cette même sauvagerie dont il aurait cependant voulu guérir. La réunion d'un certain nombre de jeunes gens qu'il groupa autour de sa personne, ainsi que nous 1 avons vu, ne pouvait, même sous ce rapport, que lui être éminemment avantageuse ; mais elle ne devait pas durer longtemps et, de nouveau resté seul, l'infortuné sentira plus vivement que jamais le poids de cet isolement, de cet abandon.

Cette manière de vivre, jointe à son tempérament bilieux, nous le répétons, avait puissamment contribué à développer en lui le caractère fantasque dont nous avons parlé. Tout récemment (il y a un mois à peine), nous avons eu l'heureuse fortune de nous procurer une quantité considérable de documents inédits relatifs à Lamennais ; ce sont, pour la plupart, des lettres qui lui sont adressées, de tout côté un peu, et de toutes mains. Dans le nombre, nous avons trouvé la consultation

diiii nn'tliM-in <lo Bordeaux à (jui Lamennais demandait un remède conlro ses douleurs névralii^iciues. 11 avait déjà consulté un docleur; mais il n'était pas l'Aehé de contrôler rexpériencc de lun par celle de l'autre. Nous croyons faire plaisir au lecteur en lui mettant sous les yeux cette pag^e écrite dans un style assez bizarre, il faut l'avouer, et qui sent un peu son docteur Puryoïi ; mais peut-être n'avons-nous pas le droit de nous en étonner. KUe date de 18"2(); nous avons, par conséquent, à revenir de quatre ans en arrière. Comme nous éludions le Lamennais intime et, pour ainsi dire, en déshabillé, elle rentre parfaitement dans noire sujet.

La consultation précédente à laquelle fait allusion l'auteur de celle-ci était du docteur Alyn. Chose merveilleuse 1 le confrère ne maltraite pas son confrère : il se borne à le compléter.

« Les conseils donnés à ^L de Lamennais me paraissent utiles pour combattre une névrose du cœur, dans le cours d'une vie sédentaire et trancpjillc. Je crains que, pendant un voyaf^e assez long et surtout à l'époque d'un changement de saison, tel que celui do l'été

30 I.AMKNNAIS INTIME

h raulomne, il (le ivg-imc, sans tloule,) no i'nt insnffisant pour procurer la diminution d'intensité cl de fréquence des douleurs, si ce n'est leur cessation.

<' jM. de Lamennais a déjà parcouru l'ilalie. Le climat, semblable à celui dans lequel nous le possédons aujourd'hui, lui a déjà lait ressentir la différence d'action d'avec les températures de l'ouest et du nord de la France. Il eût été nuisible, si les souffrances eussent eu pour principe une irritation sanguine ou inflammatoire. L'expérience a prouvé que la maladie de M. de Lamennais ne consistait que dans un trouble nerveux, et quelle était soulagée par la douce excitation d'un climat plus tonique. Elle met sur la voie des moyens les plus favorables ; elle leur assigne une valeur relative, et j'en ferais aussi l'application à ceux conseillés par M. le Docteur Alyn.

« Lorsque quelques douleurs précordiales succéderont à un exercice physique trop prolongé, surtout pendant la chaleur, je crois que c'est alors qu'il faut recourir aux pédiluves irritants, aux cataplasmes émollients sur le lieu douloureux et enfin aux lavements opiacés.

« Mais je crois qu'il est bien j)lus fréquent

do voir rc? nuxiôlôs. plus prnihlcs (junlarnianlos, tMre le résultai il'uiie i'orle tension (l'espril. La recherche de la vérité est plus facile au p^énie, mais elle ne se poursuit longleniiK «pinu (lélriniciil des forces corporelles. (Vesl alors qu'une attention trop prolongée aura ramené les douleurs, c[u"elles seront jiromptement calmées par quelques gouttes d'éther digitalisé ou teinture éthérée de digitale pourprée. Elle sera employée ainsi que lindii^ue mon savant confrère. Ce sera aux mêmes époques que l'on se trouvera Ijien des émulsions gommées et nitrées.

" r.ependant, je suis ohligé de convenir que ces remèdes ne m'assurent que la diminulion des douleurs, et mon désir serait d'en empêcher le retour! Je n'attends ce bienfait que des ressources hygiénicines : la distraction, l'exercice modéré, un air pur, tels sont les moyens indispensal>les pour seconder les médicaments, qiia- (lahis arara manu, et ce n'est qu'à cette condition (pie j'y joindrais les eaux minérales de Saint-Sauveur.

Bordeaux, 20 août 1826.

.1. Mabit, Médecin de l'IIôlel-Dieii ».

Nous n'avons voulu rien retrancher, ni modifier pour conserver à ce document toute sa saveur.

Cette recherche de la vérité que le bon docteur déclare naïvement plus facile au génie, sans doute qu'à l'imbécillité, ou, du moins, qu'à la médiocrité, recherche que Lamennais poursuivit toujours avec la fougue et l'intempérance que l'on sait, contribua puissamment à développer cette névrose, cette irritabilité dont parle l'ordonnance.

Dans la petite notice, consacrée autrefois à Lamennais par M. Peigné (1), nous lisons ces lignes (p. 45) :

« De ce qu'en examinant ses manuscrits, on n'y trouve presque pas de ratures ou de mots surchargés, on a conclu que Lamennais avait le travail extrêmement facile et écrivait d'un seul jet ses plus belles pages.

« Il n'en est rien pourtant, et l'absence de corrections sur la copie qu'il laissait aux imprimeurs s'expliquerait par sa manière de tra-

(1) Mort à Dinan, il y a peu d'années, rédacteur en chef de l'Union libérale. M. Peigné avait pu aisément se faire renseigner sur les détails qu'il cite. Son opuscule est d'ailleurs assez inexact, lorsqu'il s'agit de préciser une date, par exemple.

cil. I. — 1829-1830 33

vailler. 11 se promenait souvent sur sa terrasse on se martyrisant les ongles avec un canif, et ne rentrait que lorsque, dans sa tête, la phrase était toute laite: il la couchait alors sur le papier, et rarement il lui arrivait d'y rien changer à la seconde lecture ».

Nous croyons, à l'cncontrc de M. Peigné, que Lamennais eut toujours le travail facile ; il avait la conception prompte, et, comme on la dit de Napoléon, il épuisait une question au moment même où l'on cherchait à lui en développer l'énoncé. Ainsi le jugeait, pour l'avoir expérimenté, le cardinal W'iseman (jui s'exprime en ces termes, au sujet de Lamennais, dans son ouvrage intitulé : Rccolleclions of the lasl four Popes, and Rome in Iheir limes:

« J'ai eu parfois, à dillérentes époques, de longs entretiens avec lui, et toujours je l'ai trouvé le même. La tête penchée en avant, les mains jointes devant lui, une simple question faisait jaillir un Ilot d'idées dont le courant spontané, uni, rappelait celui d'un frais ruisseau dans les prairies brûlées par l'été (1). Il

(1) L'auteur de Fahiola, ne sut ])as toujours préserver son style de corlaines fleurs de rhélorifiue un peu fanées, il faut bien en convenir.

s'emparait du sujet clans son ensemble, le divisant par chapitres, comme l'eussent pu faire Massillon ou Fléchier, et avec une symétrie de prédicateur; puis, reprenant une à une loules ces divisions, il les développait. Sa parole était restée toujours dure, un peu monotone ; il y avait d'ailleurs peu d'interruptions ou d'hésitations, et la phrase était si bien polie et si élégante, que, venant à fermer les yeux, vous auriez pu vous figurer qu'il vous lisait un volume amené, par de longs travaux, à sa forme la plus parfaite >> (1).

Les nombreux autographes de Lamennais que nous avons eus sous les yeux sont, pour la plupart, sans la moindre rature, ce qui, suivant nous, n'en déplaise à M. Peigné, démontre assez péremptoirement sa facilité de composition. Ce qui le fatiguait et, à la longue, ce qui Fénervait, c'était son intensité de pensée. Il s'absorbait complètement dans son sujet: tout son sang refluait alors au cerveau et semblait s'y concentrer avec sa vie, et c'est alors que ses yeux bruns, toujours vifs, semblaient darder des éclairs et que son regard.

(1) Cité par Peigne, auquel nous empruntons cette traduction, op. cil., p. 48, 49.

si mobile daillour.s, devoïKiil dune (ixilé i[ui dônolait le travail acharné de rinlelligence.

Les distractions cjno Ini conseillait le docteur ne sullisaienl pas à déleiulre ses nerfs, ni à les délasser; elles étaient trop rares et trop incomj)lèles. En etîet, les c[uelques moments de relâche relative qu'il se permettait, il les passait à disserter avec ses disciples, tout en se promenant par le parc, les bois ou les landes du voisinag^e. Lorsqu'il demeura" seul, à la Chênaie, après la dispersion de sa petite colonie, il ne connut plus guère ces instants de repos. U passait des mois entiers sans voir personne et, bien qu'il cherchât parfois un dérivalil" dans la plantation d'arbres ou la construction dannexes à son modeste manoir, son esprit était toujours absorbé dans l'étude, ou, ce qui valait moins encore pour sa santé, comme pour le reste, par les préoccupations et les soucis. On l'a souvent appelé, non sans raison, le disciple littéraire de Rousseau; il participait peut-être plus encore du tempérament moral de cet écrivain que de son style, surtout dans la dernière partie de sa vie, période que nous étudions en ce moment.

La lettre suivante lui est adressée par l'entrcmise et sous le couvert d'Eugène Bore. Son

auteur donne seulement ses initiales A. K.

Ce qui explique sa précaution, c'est l'habitude que la poste française, au dire de Lamennais, avait déjà prise et qu'elle devait garder longlempï^, d'ouvrir les lettres qu'il envoyait ou qui lui étaient adressées. Il se plaignit môme souvent de les voir définitivement arrêtées et confisquées par le cabinet noir. Ici, comme bien ailleurs, peut-être s"exagérait-il les méchancetés de la police à son égard ; car il eut toujours un peu la manie des persécutions, mais, de fait, les vexations ne lui furent guère épargnées.

Le ton filial qui domine d'un bout à l'autre de cette missive, nous le retrouverons toujours sous la plume des disciples du grand solitaire de la Chênaie ; c'est qu'il fut toujours sur leurs lèvres et, qu'on me passe le mot, dans leur cœur. Les jeunes gens, dans la sincérité, l'ardeur de leur affection pour celui qui leur était si dévoué, ({ui les aimait lanl, écrivaient comme ils parlaient et parlaient comme ils pensaient.

Dresde, le 7 août 1830

is aurez bientôt nouvelles. Cette lettre est pour .M. Féli

Cher Eugène ! Vous aurez bientôt de mes

« riolle lollre, mon Père, n'ostque pour vous annoncer (jne je suis déji\ sur la roule de France et pour vous demander si je dois continuer mon voyage. Tout ce qu'on nous raconte des mouvements à Paris nous fait croire que la seconde révolution est encore possible, et je me rends aux instances de M. Schlegel qui molTre les services de son correspondant à Fi'aiK fort j)()ur avoir dune manière sûre et prompte de vos nouvelles. Ici à Dresde, où la Providence m'a mené miraculeusement, vous avez beaucoup d'amis. Il n'y a que M. Schlegel et la comtesse Stolberg qui savent que je suis pour vous et qui me pai'lent de vous avec l'intérêt le plus vif, mais les autres personnes qui vous lisent et vous admirent sont beaucoup plus nombreuses que dans d'autres lieux que j'habitais. On croirait en quelque sorte que la Providence vous préparc un asile, ou si vous n'en aviez pas besoin, toujours c'est un endroit qui mérite d'attirer toute votre attention. Je vous envoie les détails sur la localité par la poste de Munich ou de Passau; un de mes meilleurs amis se charge de mettre lui-même celte lettre en Bavière, elle partira ou de Passau, le 15, ou de Munich, le 20 ; faites-vous l'apporter le plus tôt possible et répondez-moi

ce (|uo je dois l'aire. J'allendrai encore votre réponse à Dresde, ou tout au plus j irai à Francfort; veuillez bien adresser votre lettre à M. Cristian Brentano la Boche, à Francfort sur Mein, et mettre au bas de l'enveloppe deux lettres A. K.; il saura déjà que ce sera une lettre qu'il doit faire passer à M. Schlegel qui se trouvera ou ici ou à Francfort.

« On m'a envoyé de Vienne votre dernière lettre du 29 juin, elle m'était dune grande consolation. Après tout ce que j'ai souffert pendant mon séjour à Vienne, au milieu de tout ce qui s'est chang-é pour moi, votre cœur reste toujours le même. iNIais vous avez aussi un fils qui mérite votre amour. J'adresse cette lettre tout simplement à Eugène ; dans les circonstances où nous sommes, je crois qu'il est mieux que j'adresse aussi ma seconde lettre de cette manière ; vous disposerez de la sorte qu'il n'y aura que vous qui la lirez le premier (sic). Je demande votre bénédiction paternelle et vos prières, mon Père bien-aimé, en vous priant de songer à votre sûreté personnelle, si le clergé est encore persécuté en France. Je salue bien tendrement M. Gerbet et tous mes amis ».

cil. I. — 18-29-1830 30

Rien de louchant comme ce langage, en clépil (le ([nehines gaucheries de style qui dénotent l'étranger. La Hévolulion de 1830 que Lamennais accueiHit avec une joie si grande et un espoir si naïl", à force dètre décevant, eut un retenlissemcjit douloureux dans la vieille Europe monarchique. Au loin surtout, l'on était enclin à grossir ses méfaits d'ailleurs assez réels et assez nombreux. Le clergé qui avait eu le tort de s'inféoder, en quelque sorte, à la Restaurât ion. partagea la profonde impopularité de ce régime jugé impuissant et caduc. On redoutait une nouvelle Jacquerie dont il eût été la victime. De là les craintes du jeune correspondant de Lamennais au sujet de la sécurité personnelle de son Maître, de son Père bien-aimé. 11 semblait déjà en quête de lui préparer un abri à l'étranger. Lamennais n'avait pas alors ce danger à courir. Plus tard, il se placera un moment devant rallernative redoutable de quitter sa patrie ou de se voir décrété de prise de corps. 11 préférera ce dernier risque, se rappelant que l exilé parlant est seul et qu'être enfermé, par exemple, dans un cabanon de Sainte-Pélagie, vaut mieux encore, puisque l'air qu'on y respire est toujours celui de son pays et que les voix qui, de temps à

autre, moulent do la rue jusquà l'oreille du captif, sont des voix de compatriotes, sinon toujours d'amis. En vain, son jeune et zélé disciple lui assure-t-il, pour les mauvais jours, un asile providenliel. au milieu de partisans influents et dévoués, tels que la comtesse de Stolberg et Guillaume de Schlegel, dans un pays voisin de la France où il pourrait rentrer sitôt passée la tempête qui l'en aurait chassé, Lamennais, tout en se rappelant le vers d'Ovide exilé :

Estaliquid. patriis vicinum finibus esse,

se disait qu'il y avait quelque chose de préférable encore au voisinage de sa patrie: c'était, en résistant quand même à la tourmente, de ne point la quitter, cette chère patrie, dùt-on voir sa liberté momentanément perdue.

Eugène Bore écrivait d'Angers, le 27 du même mois, une assez longue lettre à son Maître qu'il venait de quitter après un nouveau séjour à la Chênaie. Elle peint l'état des esprits à cette époque orageuse et critique, où, suivant la coutume en pareil cas, les sages perdent souvent la tête et les autres enchérissent encore sur leurs extravagances habituelles.

Angers, co 27 Août 183(1.

Mon cluM- Père,

« Léon m'atlend.-iil à IMo('rmel, comme il était convenu, et toute la .soirée se passa à raisonner de nos alTaires. Je ne rci^rellais point la ptMue ipie m'avait causée ce petit détour, car mes ol)servations l'engaii^èrent à ne point renvoyer le petit Louis et à le laisser jouir tranquillement de ses vacances parmi les Frères, parti que je croyais le plus sage et que M. Jean approuva (1). Je vis aussi avec grand plaisir que Léon travaillait mieux ([ue jamais, et que depuis son retour à Malestroit, il avait formé de nouveaux plans d'étude, dont il ne s'écartait pas.

« Me voilà arrivé sans encombre à ma ville, où je trouve toutes les têtes dans le plus singidier état. On ne peut faire un pas, ni

(1) Il Siisfil de M. iiiltbé Jean de Lamennais, frère aine de Féli. Le rùlc pédagogique de ce vaillant ajxjlre fut fonsidérable. aussi son nom s'impose-t-il à l'estime et à l'admiration des gens de bien, surtout des catlioliques. J'ajoute qu'il a un droit sj)écial à la reconnaissance des populations brclormes dont il a été, eu ce sil":le, le grand éducateur.

rencontrer une personne, sans être aussitôt assailli de mille questions aussi insignifiantes qu'ennuyeuses. J'ai senti mieux que jamais, dans cette circonstance, la sagesse du conseil que vous m'aviez donné, d'éditer toute discussion, d'ailleurs si parfaitement inutile, et d'échapper par des réponses vagues et générales aux questions que l'on me l'ait sans cesse sur votre façon de juger de tous ces événements, et d'augurer de l'avenir. Le clergé est dans la consternation, il s'attend à une persécution plus rude que celle d'autrefois, et plusieurs parlent de ne pas prêter le serment si on l'exige. Votre dernier ouvrage des Progrès de la Révolution vous mérite le glorieux nom de Sorcier ; (juant au titre de Prophète, on le réserve à d'autres personnes mystérieusement inconnues et qui font circuler une multitude de prophéties, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. L'embrasement de Paris, de Londres, de Genève y est annoncé; le règne désastreux de l'impiété ne doit durer que trois mois, et en voilà déjà un d'écoulé ; tous les méchants, c'est-à-dire tous les Libéraux, seront égorgés ou dévorés par le feu du ciel, pour faire place aux enfants de Dieu, c'est-à-dire aux royalistes, après quoi

l'onlro reiKulra ot la [{clii^'-ioii rcdevieridia tlorissanle. Avant-lncr, pendant iino doini-licvirc (jne je passais chez madame (Ihesneau, qui ojoiile foi à loiiles ces révélations avec une i^rande simplicité de cœur, comme une foule d'autres ûmes pieuses qui trouvent là une sorte lie consolation, on ne lui apporta rien moins que trois pi-ophélies nouvelles, que le bon Auguste, à son g-rand déplaisir, est chargé de transcrire sur-le-champ. Tout cela se distribue sous le manteau, et ce qui m'étonne, c'est que les gros bonnets de notre clergé en sont les propagateurs.

« Je n'avance pas, mon excellent et tendre Père, aussi vite dans les alTaires que je le désirerais. Imaginez-vous que depuis mon arrivée je n'ai pu décoiivrir où est (^diéri, tant il est affairé depuis ce changement. On m'a dit qu'on l'avait envoyé à Paris et qu'il recevait tous les jours de nouvelles commissions dont il s'acquitte, sans doute, avec grand zèle. Je viens d'apprendre à l'instant qu'il est à six lieues d'ici, et je lui écrirai aussilôt de se tromer ici, parce que nous ne pouvons rien commencer sans lui. Voilà pourquoi j'ai un peu tardé de vous donner de mes nouvelles. Les estimations ■ont été faites non point d'après la valeur que

les propriétés sont susceptibles de recevoir, en les vendant avantageusement; on les a estimées plutôt à leur plus bas prix. Au reste, comme les lots doivent se tirer au sort, nous courons tous les mêmes chances, et je croisqu'il ne faut point faire d'accommodement avant de connaître sa part. Léon m'a envoyé sa procuration.

'( Je ne puis encore envoyer ce qui m'appartient de mon mobilier comme linge, livres, etc., etc., dites-moi seulement, mon Père, s'il faut les envoyer à la Chênaie et les adresser à M. le curé de Saint-Pierre.

« Robert est ici. Je passe presque tout mon temps avec lui et Auguste. Demain nous ironsvoir Jourdain qui m'a averti de son arrivée- Tous ces frères s'unissent à moi pour embrasser notre commun Père, dont nous nous entretenons à chaque minute. M. Gerbet est-il de retour ? Ne m'oubliez point auprès de lui et de vos autres enfants. Je ne change rien à mon règlement de la Chênaie, si ce n'est que le travail souffre beaucoup des visites des importuns. Tous mes moments de loisir sont donnés à la lecture, je n'ai pu me mettre encore à ma traduction. Nous irons probablement la semaine prochaine chez mon oncle. Adieu, mon.

Père, priez toujours bien Dieu pour voire enfant. Tout à vous pour toujours,

E. BoKi': ».

Eugène Bore parle do l'école de Malestroit, cette succursale de la (lliènaic d'où sortirent tant d'hommes remar([uables. Nous avons donné ailleurs la liste de son nombreux personnel, à cette époque (1). Léon Bore dont il est ici question était alors dans cette maison que dirig^eait l'abbé Blanc avec l'aide de l'abbé Hohrbacher, auteurs chacun d'une Histoire de VÉylise d'étendue très inégale, mais dune valeur toujours appréciable, bien ([ue les deux ouvrages aient nécessairement vieilli. Le jeune frère d'Eugène Bore se croyait alors appelé à l'état ecclésiastique; plus tard il reconnut qu'il se trompait, mais ses plans cVétude ne furent pas essentiellement modifiés pour tout autant et son esprit garda toujours l'empreinte profondément chrétienne de l'éducation reçue à Malestroit, sous l'influence de la haute direction de Lamennais.

Depuis longtemps, celui-ci condamnait la Restauration à une fin inévitable. 11 découvrit

(1) Op. cit., 1, 230.

longtemps avant d'autres les causes de sa chute future; on le traitait de visionnaire; son esprit parut hanté de lugubres chimères. Le 11 janvier 1829, dix-huit mois par conséquent avant la Révolution de juillet, il écrivait à M. le comte de Senfft une lettre où on lit ces mots vraiment fatidi([ues (1) : « Tout se prépare encore pour de grands ébranlements. Les hommes seront emportés comme la paille par la tempête ».

D'ailleurs le bouleversement qu'il prévoyait, il ne le limitait pas à la France ; le vieux monde tout entier devait, selon lui, ressentir la commotion et trembler sur ses bases vermoulues, sinon crouler tout à fait. Il ne voyait qu'un remède; c'était de repousser la force par la force ; d'opposer la force énergique du droit à la violence et à la brutalité de l'anarchie envahissante et il citait, à ce sujet, les vers du poète : « Si chacun était de mon avis, la Force se lèverait contre la Force et tous nous jouirions de la paix :

Gcdacl)le jcder «io icli, so slamlp (iic Jlaclil aiil'

Gegen die Maclil, und wir crficupu mis aile des Friedeus «.

(1) Correspondance publiée par Forgucs, II, 5.

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