Brucker. Historia critica philosopliiœ. T. III, p
L'accusation vaut la peine d'être recueiUie. Malgré l'autorité des noms qu'invoque Brucker (entre autres Conring, Supplementum, xxx), nous ne pouvons souscrire au jugement de ces critiques trop prévenus. Il importe peu que Benoit ait songé d'une manière toute spéciale à favoriser les études profanes, et que le texte de la Règle fasse allusion seulement aux lectures et aux méditations pieuses. Par le seul fait que dans le règlement de la vie du moine une part déterminée était mise en réserve pour un travail autre que le travail des mains, la porte du couvent s'entr'ouvrait aux études profanes, à l'insu et peut-être en dépit des fondateurs de l'ordre. Cela seul suffisait à sauver l'avenir. Le texte cité par Brucker est assez intéressant pour être reproduit :
« Ex Gregorii Papse dialogo secundo, Antoninus Summae historialis scriptor : Benedictus nobiliore génère ex provinciâ Nursiae ortus, Romae liberalibus studiis traditus a parentibus fuerat. Sed quum in eis multos ire per abrupta vitiorum cerneret, eum quem quasi in ingressu mundi posuerat pedem retraxit : ne si quid de ejus scientiâ attingeret, ipse quoque posimodum in immane praecipitium totus iret. Despectis itaque litteraruni studiisrelictâ domo rebusque paternis, soli Deo placere desiderans, sandte conversationis habitum quœsivit. Recessii itaque scienter nescius et sapienter indoctus. » ■•
mœurs du clergé séculier ou régulier. Il n'entre pas dans les limites de notre sujet de peindre sous leurs vraies couleurs la grossièreté et la corruption des gens d'Église dans ces temps barbares : il nous est utile cependant de savoir pourquoi une réforme était nécessaire en France, comment elle fut possible, et dans quelle mesure elle profita au progrès des études et de l'esprit humain.
Depuis longtemps, au commencement du x^ siècle, le clergé avait oublié les traditions de science léguées par les gens d'Eglise de l'âge précédent. Les évêques n'avaient de leur dignité que le nom, sans en remplir les fonctions. Ils ne prêchaient plus; ils en étaient réduits à faire composer des homélies sur la religion que le clergé inférieur pût lire aux fidèles. Le nombre était grand de ceux qui, dans l'Eglise même, arrivaient à la vieillesse sans être instruits des vérités de la religion, incapables de réciter jusqu'aux paroles du Symbole et de l'Oraison dominicale. Moines et clercs, participant à la grossièreté générale, n'étaient guère moins ignorants que le vulgaire. On leur reprochait, avec trop de vérité, de s'adonner passionnément à la chasse, de porter des armes, de s'en servir en toute occasion comme des gens de guerre, de trafiquer comme des séculiers, de faire l'usure, d'avoir des concubines et de transformer en lieux de débauches leurs cloîtres et leurs maisons. Les assemblées provinciales du clergé, les conciles généraux essayaient vainement de porter remède à ces maux, dont l'Eglise se mourait presque, et c'est dans les actes authentiques des conciles que l'on trouve le texte des accusations les plus graves à diriger contre la société ecclésiastique de ces tristes temps. Les actes du concile de Trosley, tenu en 909 dans le diocèse de Soissons, sont particulièrement instructifs; on lit dans le préambule : « Quant à l'état des couvents, ou plutôt quant à leur ruine, nous ne savons que décider, que faire... Un grand nombre a été détruit, brûlé par les païens..., et ceux dont il reste encore quelque chose n'ont rien conservé qui rappelle l'institut d'une vie régulière. Les moines semblent avoir complètement oublié le but de la vie monacale ; ils sont tout entiers aux intérêts terrestres... Il est écrit dans les Capitulaires que les abbés doivent lire et commenter mot pour mot la règle des moines, la bien comprendre, avec l'aide du Seigneur, et s'efforcer de l'appliquer dans toute son efHcacité, eux et leurs
moines. Mais commeiil la commenter? comment la lire ï comment la comprendre? Si on vient à présenter le texte de la règle à un abbé, il vous répondra par ce mot d'Isaïe : Je ne sais pas lire : Nescio litteras (1). »
Tout d'ailleurs avait semblé conspirer contre le progrés, contre la simple conservation de ce que l'on avait connu de culture intellectuelle : les ravages des barbares, les guerres civiles déchaînées sur toute l'Europe, les Normands, les Hongrois foulant le Nord et l'Orient sans répit, tandis que les Sarrazins infestaient le Sud. Ce qu'il y eut alors de manuscrits livrés aux flammes et perdus à jamais, qui peut le dire? Tout manquait à la fois, et les moyens de s'instruire et le temps d'étudier.
Lorsque la France sort de ce chaos, ceux qui ont conservé le goût des études, ne croient pas pouvoir faire à un couvent de don plus précieux que le don de livres : livres relatifs aux choses saintes, comme il convient à l'esprit du temps : Recueils de Conciles, ou de Décrétales, Commentaires de saint Ambroise sur saint Luc, de Raban Maur sur saint Jérôme. — Tel était le prix de dons de cette nature qu'on les déposait sur l'autel même : quand l'ouvrage était précieux entre tous, on choisissait pour le déposer un jour sacré entre tous, le Jeudi saint par exemple. Par la nature de l'ouvrage, par le mode de consécration, la science et la religion étaient intimement unies, jusqu'à se confondre. Le progrès devait être lent; la société laïque, une des plus grossières qui fut jamais, avait si bien envahi le monde ecclésiastique et l'avait si complètement fait à son image, qu'avant la réforme dont l'ordre de Cluny donna le signal, les monastères eux-mêmes étaient à peine un asile. Il n'y avait plus d'études, tout avait péri, jusqu'à la langue; le latin était oublié, les moins ignorants des évèques savaient à peine récrire; et l'Histoire littéraire en cite plus d'un exemple. Ce sont non-seulement des mots barbares, mais aussi des fautes multipliées contre la syntaxe ; le nombre en est si grand qu'on ne les compte plus.
Cependant, vers le commencement du x*" siècle, après tant de bouleversements, une sorte de calme se produisit enfin. Le désordre extrême des couvents provoqua une réforme générale; et