Tiraboschi, t. III, p
3. Hallam, Ifist. de la littér. de V Europe, t. T, trad., chap. i.
elles ne leur étaient pas supérieures; bientôt même leur éclat allait être éclipsé par leurs rivales d'outre-Rhin. On est quelquefois trop porté à confondre dans un dédain commun les deux siècles qui précédent Charlemagne et les deux siècles qui le suivent'. L'âge de Charlemagne n'est pas un âge isolé dans le temps, que rien n'a préparé et que rien n'a suivi; presque tout était à faire avant lui, mais son œuvre de rénovation littéraire ne disparut pas avec l'organisation politique qu'il avait conçue et un instant imposée au monde. De toutes les créations de son génie, ce fut même peut-être la plus durable, et le nom du grand empereur domine l'histoire littéraire comme l'histoire politique de l'Europe occidentale. Si l'on veut déterminer le moment du plus grand affaissement de l'esprit humain depuis la chute de Rome, c'est au vif siècle qu'il faut le placer : Hallam a appelé ce siècle le Nadir de l'esprit humain en Europe. Mais, dès le viii* siècle, un mouvement de réforme, presque insensible d'abord, s'accentue et va croissant jusqu'à l'époque carlovingienne ; et, avec des alternatives de rapidité et de lenteur, que des causes diverses produisent, il se continue jusqu'au siècle d'où il est d'usage de dater la renaissance de l'esprit moderne et la reprise des sérieuses études. Il n'est pas surprenant que les pays immédiatement soumis à l'influence de Charlemagne aient donné les premiers l'exemple d'une activité littéraire relativement considérable, et qu'ils aient même devancé dans la voie des études des pays appelés à prendre plus tard une glorieuse revanche. Heeren (1) remarque que l'Italie perdit dés le ix^ siècle le goiit des sciences et des choses de l'esprit ; les guerres des ducs de Frioul et de Spoléte, plus tard la réunion des États italiens sous la domination d'Otton I", et les expéditions réitérées du César allemand arrêtèrent tout développement et empêchèrent toute culture. Si l'on ajoute les invasions incessamment renouvelées des Sarrazins, qui ravageaient tout ce que les bandes du Nord avaient épargné, on comprendra aisément que malgré l'héritage du passé et les avantages que semblait lui assurer son histoire, l'Italie n'ait pas tenu à cette époque le premier rang parmi les nations où la vie de l'intelligence se révélait à certains indices. En
1. Heeren, Geschichte der Classischen Litteratur in mittelalter, •l biich., p. 191.
France, au x^ siècle, le nombre des hommes voués à l'étude est plus grand qu'en Italie ; les esprits sont moins inertes, les livres plus soigneusement recherchés et mieux étudiés ; un siècle plus tard, rien n'est changé, et, en donnant l'exemple de la grande réforme monastique à laquelle le salut des études était attaché, la France garde sur l'Italie et sur l'Allemagne elle-même l'avantage que l'impulsion de Charlemagne lui avait assuré. Aussi faut-il accueillir avec réserve le témoignage de ce moine qui écrivait aux environs de l'an 1000 : « En France, il y a de la science, mais peu : c'est en Lombardie qu'est la source de la science ; c'est là que j'ai le plus appris (1). » Il oubliait que le pape dont le nom est l'honneur des sciences de ce siècle s'était formé aux écoles d'en deçà des Alpes, et que la France avait vingt noms à opposer au nom de Bobbio. Il semble d'ailleurs que le départ de Lanfranc et son arrivée en France n'aient été autre chose qu'un hommage rendu à cette supériorité. C'est peut-être la façon la plus naturelle et la plus vraie d'expliquer cette brusque résolution.
Cette supériorité des écoles de la France au commencement du XI* siècle nous paraît un fait établi ; mais il ne faut ni l'exagérer ni s'abuser sur la valeur des mots. L'homme qui, désireux de trouver la science, quittait alors l'Italie pour la France, passait de la demi-obscurité à une lumière douteuse encore et confuse. Depuis la mort de Charlemagne, les peuples avaient eu des temps bien durs à traverser : dans ce tumulte des guerres de prince à prince, de nation à nation, dans ce va-et-vient de barbares, où trouver ce repos, cette sécurité du lendemain sans laquelle l'étude est impossible ? L'esprit, possédé par la crainte continuelle de la mort, ne garde pas assez de liberté pour cultiver la science : il en perd le goût, jusqu'à la pensée.
C'est dans les couvents, seule barrière devant laquelle la force brutale de ces temps s'arrêtât quelquefois, que trouva un refuge tout ce qui restait alors de science et de culture intellectuelle. On ne doit pas méconnaître le service que l'Eglise rendit alors à la cause même de l'esprit humain. On peut discuter et multiplier les textes pour savoir si les études de différents genres, telles qu'on
1. In Franciâ est sapienlia, sed paru m ; nam in Longobardiâ, ubi ego plus didici, est fons sapientiee. Ademati Cabanensis epist., anno 1028, ap. Bouquet, X, p. 508.
les pratiqua dans les cloîtres du ix*' au xii' siècle, étaient bien dans l'esprit de la règle conçue par Benoît de Nursie. Brucker (1) cite le nom des érudits qui, prenant la lettre même de la règle et certains faits connus de la vie de saint Benoît, s'efforcent de prouver que l'ordre fut le protecteur de la science en dépit de son fondateur et de ses statuts; ils font remonter jusqu'au patriarche du monachisme occidental le reproche d'avoir proscrit le savoir profane et volontairement méconnu la dignité et l'excellence de l'esprit de l'homme. Brucker ne prend pas parti dans le débat; il se contente de remarquer avec justice que, infidèle ou non aux intentions de son chef spirituel, l'ordre de Saint-Benoît servit la cause de la science dans ces âges de ténèbres : les couvents sauvèrent en effet d'une ruine peut-être complète tout ce qui ressemblait à la science, à la littérature, à la philosophie : « Astres, dit l'historien de la philosophie, mais astres sans clarté, incapables de faire parvenir leurs rayons à travers l'épaisseur de la nuit et la profondeur des ténèbres. » Les lettres, devenues alors le patrimoine presque exclusif du clergé, suivirent sa fortune ; elles eurent comme lui, et pour les mêmes causes, leurs alternatives d'éclipsé ou d'éclat. C'est aux historiens ecclésiastiques qu'il appartient de redire dans le détail à quel degré de corruption étaient tombées les