Eadmer. {Ibid
soumit alors (1) ; il j fut décidé par les instances de son entourage que les menaces de Guillaume avaient ému (2) ; Guillaume exigea une profession de soumission personnelle : suivant Jean de Bromton, Thomas lut la formule d'obéissance rédigée par lui-même ; Stubbs, suspect sur ce point, veut qu'il ait refusé de la rédiger et de la lire lui même.
Il faut peut-être se tenir en garde contre l'exagération de Thomas Stubbs ; écrivant l'histoire des archevêques d'York, il a tout intérêt à grossir les menaces de Guillaume pour excuser ce qui, au jugement de l'Eglise d'York, était une faiblesse, une abdication coupable des droits d'un siège indépendant. Nous avons raconté d'après Stubbs la dernière partie de cet incident ; nous ne sommes pas moins porté à croire que l'esprit de parti a exagéré les menaces du roi et la résistance de l'archevêque d'York. Mais le caractère général de cette lutte des deux archevêques n'est en rien modifié : on peut supprimer le récit de Stubbs en entier ; la lumière n'en est pas moins complète sur ce point.
Thomas s'était soumis ; mais il ne renonçait pas à l'espoir de tout remettre en question. En 1071, Lanfranc se rendit à Rome avec l'archevêque d'York et l'évêque de Lincoln. Les deux derniers étaient appelés pour se justifier d'accusations graves, quoiqu'en partie mal fondées : Lanfranc obtint du pape que leur dignité épiscopale leur fût maintenue. Thomas reconnut mal ce service : tout à coup, sans avoir prévenu Lanfranc , il saisit le pape de la grave question de la suprématie de Cantorbéry. Pris à Timproviste, Lanfranc se défendit pourtant avec vivacité. Le pape savait que la question avait été déjà jugée par Guillaume. Il eut la prudence de ne pas se prononcer et il réserva à un concile que
1. Thomas régis edicto compulsus rediit, scriptamque de ejus obedientiâ professionem fecit etlegit, in quâ se in omnibus quae ad Christianae reli» gionis cultum pertinent obtemperaturum absolutè promislt ; et sic sacratus abscessit. — Bromton, p. 969.
D'après Gervaise, Guillaume avait convoqué une assemblée d'évéques pour faire décider la question. Dans ce récit, le voyage de Rome est postérieur à cette assemblée. Il y a évidemment confusion, et Gervaise place avant le voyage le concile tenu plus tard, d'après les instructions du pape.
2. Suoriim qui Laec metuebant consilio adquiescens. ~ Stubbs, p. 1706.
le roi et Lanfranc devaient convoquer le soin de statuer en dernier ressort.
Le concile fut convoqué à Winchester, aux approches de Pâques de l'année suivante (1072). Le roi était présent, ainsi qu'un grand nombre d'évêques et d'abbés convoqués pour assister au triomphe de l'archevêque de Cantorbéry et pour consacrer par leur présence la validité du grand acte qui allait se consommer. Le légat du pape, Hubert, sous-diacre de l'Eglise de Rome, y assistait aussi.
Les deux adversaires reprirent la question à son origine, et la lettre de Grégoire à Augustin , les dispositions d'Augustin , les déclarations contradictoires des premiers papes furent l'objet de subtiles discussions. On a conservé un résumé du discours prononcé par Lanfranc en cette circonstance ; on y chercherait en vain des arguments politiques ; ce sont pourtant ces raisons politiques qui, une fois présentées à l'esprit de Guillaume décidèrent du succès. Il fut établi que l'archevêque d'York devait à l'archevêque de Cantorbéry la onanusdatio, la subjeciio et la, professïo ; que l'Eglise d'York serait soumise à l'Eglise de Cantorbéry ; et qu'en sa qualité de primat de toute la Bretagne, l'archevêque de Cantoi'béry serait obéi en tout ce qui touche les dispositions de la religion. Cantorbéry laissait à York la juridiction perpétuelle sur l'évêché de Durham, et sur toute la région comprise entre les limites de l'évêché de Lichfield et le fleuve Humber, et l'Ecosse. L'archevêque de Cantorbéry avait le droit de tenir un concile dans une ville de son choix, et l'archevêque d'York devait s'y rendre, avec tous les évêques et religieux soumis à ses ordres, à la première convocation et se conformer à ses dispositions canoniques. A la mort du titulaire du siège primatial, le prélat d'York devait se rendre à Cantorbéry, et reconnaître en qualité de Primat le nouvel élu. Tout évêque appelé au siège d'York par la faveur royale devait se rendre à Cantorbéry , ou dans tout autre lieu, à la discrétion du primat^ pour recevoir de ses mains l'ordination canonique.
Tel est le résumé des droits consacrés par l'acte solennel de
Lanfranc n'abusa pas de ces avantages : l'acte portait que l'archevêque d'York devait faire profession de soumission sous la foi
du serment : le vainqueur ménagea le prélat ainsi amoindri ; et « par amour pour le roi, » dit un auteur, ou pour ne pas déployer dans son triomphe l'arrogance d'un parvenu, il dispensa l'archevêque d'York du serment, mais en réservant pour ses successeurs le droit de l'exiger.
Ainsi fut consommé cet acte d'une importance capitale dans l'histoire religieuse de l'Angleterre. Bientôt cette suprématie fut reconnue en tous lieux ; et quelque temps après, le même pape qui s'était montré si hésitant en 1071, écrivait à Lanfranc une lettre où l'on remarqua ces mots : « l'Eglise de Cantorbérj , qui est la métropole de toute la Bretagne. » Au lendemain de ces démêlés, ces simples paroles avaient une toute autre signification que les déclarations oubliées des Boniface et des Formose ; le pape donnait hautement sa sanction à tout ce que le prélat et le roi avaient fait dans l'ordre religieux en Angleterre.
Mais il ne faut pas s'j- tromper : ce qui fait l'importance de ce fait, ce n'est pas sa nouveauté; il n'était ni nouveau, ni imprévu. Si Eadmer dit quelque part que cette unité absolue était une chose nouvelle , une chose inouïe avant le régne des Normands, il a écrit aussi ces paroles significatives : « Il est inutile de dire tout ce que Lanfranc eut à soutenir de luttes pour abaisser Thomas d'York et le réduire au rang, à la mesure de ses prédécesseurs. (1) » On a vu que dans tout le cours de l'histoire ecclésiastique de Bretagne, il y avait toujours eu comme une présomption de suprématie en faveur de l'archevêché du pays de Kent , et qu'à certaines époques, ce droit avait été exercé dans toute sa rigueur. Walsingham, qui parle de ce fait en passant, n'a pas l'air d'y voir un droit nouveau ; il s'agit simplement pour lui de la confirmation d'un droit : Totius Ang lice 'primas confironatus est. Kent avait eu pour lui l'avantage que lui assurait l'appui toujours présent du pouvoir politique ; et au xi" siècle, ce fut encore la politique qui fit pencher la balance en sa faveur. Dés lors, la situation de l'archevêque de Cantorbéry fut véritablement unique en Angleterre, et saint Anselme avait encore raison de dire, peu après la mort de Lanfranc, quand on le pressait d'accep-
1. Quantos labores perpessus sit et quemadmodum Ipsum Thomam ad mensuram antecessorum suorum humiliaverit. — Eadmer, p. 9.
ter la dignité primatiale : « Aratriim Ecclesiam perpendite ;... Hoc aratrum in Angiiâ duo boves cœteiis prœcellentes regendo trahunt et trahendo regunt : Rex videlicet et archiepiscopus Canluarensis : iste sœculari jusiitiâ et imperio : ille divinâ doctrinâ et magisterio. (1) » C'était bien en effet l'image de l'action exercée conjointement par Guillaume et Lanfranc.
Il est à remarquer qu'il se produisit en Angleterre le contraire de ce qui arriva sur le continent : tandis' que dans le reste de l'Europe la dignité de primat perdait de son influence, et qu'au pied du trône pontifical, archevêques et évoques étaient à peu près égaux en autorité et rangés sous le niveau d'une commune obéissance, un degré nouveau s'établissait en Angleterre entre le clergé du royaume et la cour romaine. L'influence exercée par ce pouvoir nouveau sur les destinées de l'Eglise d'Angleterre fut décisive ; soit qu'il s'agît de refaire de concert avec la royauté un ordre de choses nouveau, ou de résister aux empiétements du pouvoir politique. Cette concentration de l'autorité ecclésiastique préparait à la royauté, suivant les temps et les hommes, ou un puissant auxiliaire, ou de terribles dangers. Sauf au xii^ siècle, les dangers n'existèrent jamais; le secours fut toujours précieux. Cet acte scella véritablement l'union de Lanfranc et de Guillaume : Tarchevêque avait été conduit, par ambition ecclésiastique, à montrer au roi les avantages d'une union conclue sur ces bases : tout-puissants, l'un dans Tordre spirituel, l'autre dans l'ordre temporel, et indirectement dans les deux, ils pouvaient à leur gré refaire l'Eglise et l'Etat, asseoir la conquête, et donner carrière à leur esprit de changements systématiques ou de réformes.
Ce débat eut un long retentissement et York souffrit longtemps de l'arrêt qui l'avait frappé. Thomas s'était soumis, mais à la dernière heure, et quand toute résistance était inutile. Ce fut le regret de toute sa vie, et il eut, jusqu'à sa dernière heure, présent à la pensée le souvenir de cette abdication de ses droits. Il survécut à Lanfranc de plusieurs années, et, par un jeu du sort dans lequel il vit un châtiment, il dut appliquer le premier l'acte fatal dans ses dispositions relatives à la consécration d'un nouveau primat. Nous avons un récit dramatique de la consécration de saint Anselme.