Eadmer, p
5. ...Monachos in eâdem Ecclesiâ consistentes, a sœculari vitâ in quâ illos invenit plus aequo versari, erexerit. — Eadmer. Hist, Nov., p. 7.
que depuis le martyre de saint Elphége, les clercs eussent remplacé les moines : ils s'étaient tout au moins mêlés à eux(l). L'occasion semblait unique ; le nouveau prélat pouvait balayer j usqu'aux restes de l'ancienne organisation religieuse de l'Angleterre, et substituer dans toutes les églises les clercs aux moines, étendre et régler l'institution nouvelle des chanoines, et, en dehors de l'Église régulière, dont les svmpathies pour le parti saxon étaient connues, fortifier une église séculière, animée d'un esprit nouveau, tout entière au roi, comme l'autre était tout entière aux souvenirs du passé. L'entreprise était d'autant plus aisée que tout un parti, dans l'entourage de Guillaume, proposait de la tenter. Il s'était fait comme une conspiration de certains évêques contre les moines; on parlait de les refouler dans le cloître et de laisser aux clercs l'Eglise affranchie. A la tête de ce parti, se plaçait l'évêque de Winchester, Vauquelin, homme éclairé (2) et prélat irréprochable; autour de lui, les excitations ne manquèrent pas, et il finit par gagner à sa cause le roi Guillaume. Cette conquête était aisée : l'esprit politique du roi ne se faisait aucune illusion sur la difficulté de rallier le cloître à son parti. Nulle part plus qu'en Angleterre, le monachisme n'a revêtu jusqu'au xi" siècle un caractère plus véritablement national (3). C'est par les moines que l'île fut convertie à la foi du Christ; la religion, en Angleterre, ne se fût pas comprise sans le moine qui l'avait toujours personnifiée. A ce titre, l'institution monastique avait une place à part dans les affections populaires, et à toutes les époques, plus que dans tout autre pays,
1. Non poterant clerici asumpti post martiriumS. Elphegi... adeo plenè informaii, nec a propriis voluntatibus coerceri, ut omnimodis regulam observarent. — Gervasius. Actus Pontif. CanCuar, Tvvysden, p. 1650.
Vers 1003, Elfrik, élève d'Éllielwold, avait obtenu du roi Éthelred un diplôme par lequel les clercs étaient chassés, et les moines remis en possession de l'église de Cantorbéry. Le diplôme est dans Spelman (1, 504).
En 1012, l'église de Cantorbéry fut pillée par les Danois, et les moines tué», à l'exception de quatre. Les clercs revinrent alors, et sous l'autorité d'un Decanus ils occupèrent l'église jusqu'à l'arrivée de Lanfranc.
V. aussi : Anglici Sacra, I. Historia x>riorum Eccles. Cantuar,
2. Cujus auctor fuerat Walkelinus... ad csBtera bonus. (Guil. de Malmesbury. De Gest. Pont.. I, et Knyghton. — Twysden, p. 2263.)
3. V. Préface de William Stubbs à l'ouvrage : « Chronicles and viemoriais ofthe reign of Richard II»y vol. 2. Eyistolie Cantuarenses. Londres,
elle avait paru l'institution nationale par excellence. Les noms de Columban, de Patrik, d'Augustin, de Théodore, de Dunstau représentaient, suivant les temps et avec leurs divers caractères, cette constante tradition. Toucher au cloître, après la conquête, c'était blesser le sentiment national ; mais si les moines restaient inflexibles dans leur haine, réduire leurs privilèges et amoindrir leur dignité, c'était inaugurer une politique sans merci et faire éclater aux yeux de tous l'évidence de la défaite. Guillaume vit le mal, et il crut tout d'abord à l'efficacité du remède. Vauquelin et son parti ne proposaient rien moins qu'un révolution radicale dans l'ordre religieux. Il importe d'en bien mesurer l'importance.
Au début de la prédication de l'Evangile dans la Grande-Bretagne, les caractères d'évêque et de moine n'étaient jamais séparés. Les premiers évèques, Augustin, Mellitus, Paulin, étaient soumis aux trois vœux; et toutes les fois que la religion gagnait du terrain, c'est par une église et un couvent que la prise de possession était affirmée. Plus tard, à mesure que la population devint plus nombreuse, et que les sièges épiscopaux se multiplièrent, un clergé nouveau prit insensiblement la place des moines missionnaires : les clercs n'étaient pas liés à la vie monastique, ils pouvaient posséder; et à certaines époques, le mariage même leur fut permis. Il s'établit donc insensiblement deux ordres de représentants de la religion : mais les clercs, à demi-embarrassés dans les liens de la vie laïque, tard venus dans l'histoire ecclésiastique de l'ile, n'égalèrent jamais en dignité, et dans l'esprit du peuple, en sainteté, les aînés de la religion. Ce clergé nouveau se sépara peu à peu du cloître, et on peut fixer vers le milieu du viif siècle la date à laquelle cette séparation fut consommée. Dès lors, des églises rivales s'élevèrent parfois dans les grandes cités; il dut se faire entre les deux personnes morales qu'elles représentaient le partage des biens donnés autrefois aux moines seuls : les clercs, moines émancipés, réclamaient leur part de ces libéralités ; les moines, armés de la lettre des donations, mettaient à les retenir plus d'àpreté qu'on ne l'eût attendu de religieux soumis aux trois vœux. A l'époque de Dunstan, cette revendication des moines prit un caractère particulièrement agressif, et l'institution des clercs fut menacée de disparaître.
Il s'était produit cependant un fait étrange, dont l'Angleterre
seule paraît avoir offert le spectacle. A l'origine, toutes les églises étaient au pouvoir des moines; et l'évêque se conduisait au milieu de son clergé régulier comme l'abbé dans le cloître. Quand un évèque clerc succédait à l'évêque moine, rien n'était changé que la personne môme du prélat ; le caractère de son administration et de ses rapports avec son clergé de moines restait le même. Mais insensiblement il s'établit pour chaque siège une tradition : on distingua ceux que les moines avaient défendus comme leur bien inaliénable : ce furent les églises des moines; et ceux que les clercs avaient su gagner par des empiétements successifs, et émanciper : ce furent les églises des clercs. La supériorité resta toujours aux sièges dits monastiques : c'étaient les plus anciens; ils avaient, à leur origine, le caractère sacré de Tautorité de saint Grégoire; et, longtemps avant la conquête, c'était faire œuvre pie de transformer en Eglise de moines une Eglise de clercs. Les sièges vénérés de l'Angleterre, Cantorbéry, Winchester, Worcester, Sherborne, étaient monastiques; dans le Nord, Durham avait hérité de Lindisfarne son caractère sacré ; et c'était une des infériorités d'York de n'être qu'un épiscopat séculier. Dans la première moitié du xi^ siècle, entre la réforme de Dunstan et celle de Lanfranc, alors que les invasions réitérées avaient fait disparaître jusqu'aux vestiges de la' première, un singulier désaccord se remarquait dans l'organisation ecclésiastique : les religieux attachés au service d'une Eglise portaient encore le nom de moines (1), mais ils n'étaient pas astreints à suivre la règle monastique : le président s'appelait decanus, et les moines canonici{2).
On voit, par cet aperçu de la constitution des évêchés, quelle était la portée de la réforme de Vauquelin. C'était décréter la ruine du monachisme anglais, atteindre gravement les moines dans leurs intérêts matériels, en leur enlevant d'un seul coup l'administration et la jouissance des biens affectés aux églises, réduire leur influence en les privant de rapports journaliers avec la masse des fidèles. On relevait, entre eux et le monde, le mur du cloître; et dans cet isolement, l'institution monastique ne pouvait manquer de
L Eadmer, p. 7.
2. /Elhelnoth munuc decanus œt Christes cyrcan. Çhronic. sax., 1020 cité par W. Stubbs, loc. cit.)
dépérir. Telle la réforme projetée apparaissait au vaincu. Au point de vue du vainqueur, les clercs, qui formaient un corps moins homogène que les moines, devaient être plus faciles à gagner; dès le premier jour, on se les attachait par la reconnaissance due à un grand bienfait et par la nécessité d'une protection continue pour en conserver la jouissance. D'ailleurs, plus prés du monde, le clerc ne partageait pas les préjugés du cloître; l'évèque était son chef naturel ; entre l'évèque et le moine il y avait Tabbé, puissance autrement redoutable pour un disciple de saint Benoît. Le clergé séculier offrait plus de garanties de soumission au pouvoir de l'évèque et du roi; désavoués par l'opinion, les clercs ne seraient rien que par le pouvoir politique : et, secrètement combattue par le sentiment de leurs intérêts, leur haine de l'étranger ne pouvait pas être vivace.
Si, méconnaissant le caractère plus général de la question, on ne veut y voir qu'un acte du drame de la conquête, le jugement ne saurait être douteux : proscrire les moines, c'est continuer la guerre sur un nouveau terrain ; proscrire les clercs, c'est, qu'on le sache ou non, déclarer la guerre finie, et rester dans la véritable tradition anglaise. — Que Guillaume se soit prononcé d'abord pour le projet de Yauquelin, on ne peut en être surpris : il était surtout sensible aux avantages politiques de cette mesure. Pour les évéques qui la proposaient, elle avait un caractère religieux aussi bien que politique : c'était une tentative d'émancipation du clergé formé hors du cloître. 11 esta remarquer que les chefs de ce parti appartenaient tous au clergé séculier (1) : du nombre des évèques sortis des rangs des clercs, très-peu s'abstinrent. Vauquelin fit preuve d'un grand esprit de décision; il prépara tout, comme pour un coup de main. Par ses soins, quarante clercs tonsurés comme les chanoines, et revêtus de leur costume, étaient prêts et n'attendaient qu'un signal pour prendre possession de l'Église de Winchester. 11 fallait l'autorisation de l'archevêque de Cantorbéry; mais soit qu'il le crût favorable, soit qu'il regardât un désaveu comme impossible après s'être tant avancé, Yauquelin ne fit les
1. Omnes circiter qui ex clericali ordine per regem \V. in Angliâ codstituti pontjflces erant. — Eadmer, p. 10.
...Concoi-di animo pontifices quos religionis ordo non sibi astrinxcrat. {Ibid.
démarches officielles qu'au dernier moment (1). Lanfranc n'hésita pas à se prononcer, et au premier bruit de ces projets, il déclara que de son vivant une révolution de ce caractère ne serait jamais consommée. Irrité de cette résistance, le parti de Vauquelin éleva ses prétentions : la réforme prit un caractère plus général encore : puisque Cantorbéry était l'Eglise primatiale, c'était par là qu'elle devait commencer ; il ne fut question de rien moins que de substituer, sous les yeux mêmes de Lanfranc et dans son église, les clercs aux moines. Les politiques, Guillaume et d'autres chefs militaires, se rallièrent à ce projet. Seul, Lanfranc résista.
Dans quelle mesure suivit-il une inspiration personnelle ? On ne saurait le dire. Le moine Eadmer, qui a de la piété pour Lanfranc, lui attribue tout ie mérite d'une initiative dont son ordre profita : mais il est probable que Lanfranc ne fît qu'obéir; la politique dont il appliquait les principes avait été conçue par un esprit plus puissant ; mais il en avait pénétré le secret, et nul ne la mit en œuvre d'une main plus ferme et plus à propos.
Alexandre II occupait encore le siège pontifical ; mais depuis plus de vingt années, sous les divers papes, une même pensée dominait le monde chrétien : Hildebrand préludait aux réformes de Grégoire VU. Il voulait l'Église unie dans une même croyance, maintenue par une discipline uniforme sous la main du pouvoir pontifical; mais il exigeait qu'elle justifiât par la sainteté de ses mœurs cette puissance surhumaine. Né dans le cloître, ce projet de théocratie n'était possible qu'avec une milice de moines; le clergé séculier moins ardent au sacrifice, moins soumis, moins lettré, moins moral, était jugé insuffisant pour une pareille tâche. La théocratie dont Hildebrand avait déjà conçu la pensée, était une théocratie de moines (2).
Peu de prélats entrèrent plus complétememt que Lanfranc dans la pensée de la cour romaine : moine lui-même, il croyait comme Pierre Damien à la supériorité morale du moine sur le clerc. On ne saurait dire si, prisa l'improviste par l'attaque de Vauquelin, il se décida d'abord sans consulter Rome, et si la lettre du pape pro-