Voir pour tout ceci G-uillaume de Thoni, p 1791 et
2. Voir, entre autres, la lettre du pape au roi Edouard le Confesseur (1060), pour la fondation d'un couvent dédié à saint Pierre « Nulli onininù
empêchait ainsi une concentration redoutable de pouvoirs entre les mains de quelques prélats. Dans une pensée bien différente, il lui importait aussi de diriger immédiatement ces grands centres de la vie religieuse, où se formaient les hommes destinés à représenter la véritable Église.
La mort de Scotland ne fît qu'aggraver la situation (1) : le fait de se laisser imposer un abbé par l'arclievêque consommait la subordination du couvent. Lanfranc et les moines portèrent contradictoirement la cause devant le roi. Le conquérant était mort; Lanfranc pouvait espérer beaucoup d'un prince qu'il venait de couronner; celui-ci donna pourtant raison aux moines qui avaient étalé devant ses yeux un grand nombre de parchemins signés d'Augustin, Agathon, Déodat, Ethelbert. Lanfranc avait en vain réclamé le droit de nommer directement Tabbé ; c'était une violation manifeste des régies de l'ordre et des privilèges augustiniens; mais l'amour du pouvoir lui fit dépasser la mesure. Il voulait imposer comme abbé un de ses moines de l'église du Christ ; il y avait toujours eu entre les deux corporations de trésvives animosités; on ne pouvait faire un choix plus malheureux. Les moines de Saint-Augustin, soutenus par le roi, élurent un des leurs ; ils eurent soin de choisir un Normand, Guy, que le roi avait pris en affection ; tant il semble qu'à ce moment l'esprit de corps passât pour eux bien avant l'esprit national. Lanfranc se refusa longtemps à la reconnaissance du fait accompli : il ne voulut pas sacrer l'abbé ; il ne fallut rien moins que les vives instances, peut-être un ordre formel du roi, pour l'y déterminer.
Il est incontestable qu'il paraît y avoir eu en même temps à Saint- Augustin un parti plus ardent à la résistance, qui trouva alors dans la question de race un aliment nouveau à ses haines. A ce point de vue, la comparaison des récits fournis par la Chro-
personac, nisi Régi, subdantur... Absolvimus etiam eum locum ab omni servitio et dominatione Episcopali... » (Baronius. Annales, XVII, p. 179.)
Voir aussi la lettre du pape relative à Saint-Etienne de Caen.
1. La mort de Scotland coïncide à peu près avec celle de Guillaume le Conquérant. Elmham (p. 345) dit en effet que les menées de Lanfranc pour sommer directement l'abbé de Saint- Augustin furent arrêtées par la nouvelle de celte mort. D'après ce texte, Scotland serait mort quelques jours avant Guillaume. — Guil. de Thorn le fait mourir le 3^ jour des noncs de septembre. — M. A. Thierry prolonge sa vie jusqu'en 1088.
nique saxonne et par le moine de Thorn est pleine d'intérêt. La Chronique est muette sur le désaccord du roi et de rarchevèque au sujet du candidat à la dignité d'abbé ; Guy est présenté comme l'intime et le candidat préféré de Lanfranc, et dans l'esprit du chroniqueur, c'est assurément comme étranger qu'il est repoussé. Il n'est pas dit cependant que Scotland, étranger comme Guy, ait été accueilli par la même hostilité. C'est l'année même du couronnement de Guillaume le Roux que Guy aurait été conduit au couvent; et il n'est pas question de ce débat contradictoire devant le roi, qui tient une si grande place dans le récit de Guillaume de Thorn. Ce débat a pourtant une importance capitale : quel intérêt avait Guillaume le Roux à repousser le candidat de Lanfranc? La question de race ? Il était Normand. Mais le prince qui désirait tenir dans sa main tous les bâtons pastoraux de l'Angleterre sentit que, gouvernée par le protégé de Lanfranc, l'abbaye de Saint- Augustin échappait au roi pour devenir comme la propriété de l'évêque. La Chronique saxonne qui s'étend à l'histoire de l'Angleterre tout entière pendant cette époque, ne s'occupe qu'incidemment de Saint- Augustin. Comme la pensée de l'ennemi lui est toujours présente, elle ne voit en la personne de Guy qu'un étranger odieux ; Guillaume de Thorn au contraire^ qui n'écrit que pour glorifier son couvent et établir ses droits, est satisfait d'avoir raconté la résistance des moines aux propositions de Lanfranc ; il ne dit pas un seul mot des troubles qui suivirent, et qui fournissent seuls matière au récit en deux pages de la Chroniqice (1). Ces troubles présentent en effet un caractère particulier auquel il est indifférent.
C'est donc dans la conciliation de ces deux récits qu'il faut chercher la vérité; pour peu qu'on le veuille, elle apparaît nettement. Le parti saxon du couvent de Saint- Augustin ne s'est point montré dés le début ; il a subi sans protester un abbé étranger ; on peut croire que, s'il n'eût été surexcité par le ressentiment de l'orgueil monacal froissé, leur patriotisme fût toujours resté inactif; mais les conflits d'autorité provoqués par Lanfranc rendirent inévitable une lutte que la soumission complaisante du parti saxon n'eût demandé qu'à éviter. Ce sont avant tout des moines
\. Citron, saxon., éd. (ribson, p. ITJetlSO.
révoltés; à leur tète se distinguent quelques Saxons; rien ne dit qu'ils fussent tous Saxons, et que les Saxons seuls furent frappés (1). Nous reconnaissons cependant qu'à partir de 1088 la lutte prit un caractère mixte, et que l'esprit de race y eut alors sa part. Ce changement est sensible surtout en 1089, après la mort de Lanfranc, lorsque les moines se soulèvent contre leur abbé, et intéressent à leur cause les habitants même de Cantorbéry. Quant aux rigueurs déployées par Lanfranc contre les moines rebelles, elles ne nous paraissent excéder en rien la sévérité des mesures usitées en pareille circonstance (2) : lorsque les moines de Rouen se révoltèrent contre l'archevêque Jean et le menacèrent du sort qui était réservé à l'abbé Guy, les châtiments ne furent pas moins rigoureux.
A nos yeux, ces deux documents d'âge et d'origine si différents, s'expliquent et se complètent l'un par l'autre. La Chronique nous présente, en l'exagérant^ le caractère national de cette lutte, et se tait sur les autres motifs. Guillaume de Thorn, qui raconte les événements trois siècles après la conquête, animé de toutes les passions du moine, et de celles-là seules, ne soupçonne pas de cause de conflit en dehors des causes religieuses et canoniques. Nous n'hésitons pas à croire que ces dernières furent les vraies, du moins les plus puissantes. S'il est permis d'éclairer riiistoire d'une époque déterminée par la connaissance de l'époque qui l'a suivie, que l'on songe à la perpétuité de ces conflits entre Cantorbéry et Saint-Augustin : entre l'archevêque et l'abbé. A une époque où il peut à peine être question de vainqueurs et de vaincus, la lutte reprend avec une énergie nouvelle : la lettre de l'archevêque Richard (3) au pape Alexandre III (vers 1180)
1. M. A. Thierry nous paraît exagérer la pensée de l'auteur, quand il traduit ces viots de la Chro?iique saxonne (p. 179), « Elfrinum et alios quos voluit cepit, » par « Elfwin et plusieurs autres moines, tous Saxons de naissance. »
2. « Per Ecclesias Anglise divisit, constrinxit donec eos per obedientiam profiter! coegit. [Chronic. saxon., p. 180).
...Ferro compeditos multis diebus rigorem ordinis in claustro dicerefecit (p. 180.)
3. Adversus Primates et episcopos intumescunt abbates, nec est qui majoribus suis reverentiam exhibeat et honorem. Evacuatum e?t obedrentitc jugum... Nisi huic malo maturiùs remedium 'habeatur, verendum est ne,
permet de juger les prétentions réciproques : il faut lire les Iraaginationes de Gervaise pour comprendre à quel degré d'exaltation, un siècle après Lanfranc (1), les esprits étaient montés.
Aussi, malgré les scènes de 1088 et 1089^ n'hésitons-nous pas à conserver à ces relations de Lanfranc et de l'abbaye un caractère particulier : c'est dans l'histoire de l'administration du diocèse et non dans celle de la conquête que leur véritable place est marquée. Lanfranc y parut prélat jaloux de ses droits; son autorité sacerdotale, qui prenait facilement ombrage, ne put souffrir un pouvoir indépendant du sien; c'était le développement nécessaire de son plan de constitution religieuse, mais indépendant de tout despotisme politique. Si plus tard la question politique y fut mêlée, ce fut par le fait des vaincus, intéressés à tout confondre. Quelques années après, Malmesbury constatait les effets de la réforme morale qui, selon nous, avait surtout occupé Lanfranc. De son temps, les moines étaient plus nombreux à Saint- Augustin que dans n'importe quel autre couvent d'Angleterre ; par la régularité de leurs mœurs, ils pouvaient soutenir la comparaison avec leurs frères de Cluny. Le souvenir de Lanfranc y était conservé avec respect et tendresse, comme celui d'un père spirituel, non d'un ennemi (2).
L'administration de Lanfranc présente d'ailleurs dans tout son diocèse ce caractère d'une autorité qui n'admet pas de partage. Il y avait aux portes de Cantorbéry, à l'est de la ville, une église dédiée à saint Martin. C'était un siège épiscopal : l'évéque de Saint-Martin était dans le principe un de ces chorévêques (3), comme en connut le christianisme primitif, qui disparurent à mesure que la hiérarchie ecclésiastique se fixa. Il résidait toujours
sicut abbales ab episcopis, ita episcopi ab archiepiscopis, et a prœlatis suis decani et archidiaconi sui eximantur. — Cité par Hardwick, éd. d'Elmham, p. XI.
1. Le pontificat de Baudouin, l'adversaire de saint Augustin, dura de 1186 à 1190.
2. Religione Cluniacensibus non impares. Plurimus inestiis adhuc Lan* francus, multa viri mentioria... nec in œvum abolebitur communis in omnes, singularis in unumquemque illius chantas. — Guil. de Malmesbury. De Gest. Pont., livre I.
3. Habcbat etiam quondam Cantuariensis archiepiscopus corepiscopum qucmdain qui in Ecclesiâ S. Martini... manebat. — Gervasius. Act. Pont, (\int.y p. 1050.
dans le comté, et faisait fonction d'archevêque, quand celui-ci était à la cour ou absent. Le titulaire, Godwin, étant mort (en 1070 ou 1071), Lanfranc refusa de lui donner un successeur. « Il ne peut, disait-il, y avoir deux évoques dans la môme ville. » Il remplaça l'évêque de Saint-Martin par un archidiacre pris parmi les clercs de son église (1).
Jaloux comme il Frétait de ses droits, Lanfranc ne pouvait laisser son église dans le dénûment où il la trouva. Sans doute la puissance de l'église consistait surtout dans son caractère sacré; mais la puissance matérielle dont la dévotion des peuples l'avait naturellement investie n'en était pas moins le complément nécessaire de son autorité morale. Une église n'était pas seulement alors une juridiction, unie à tel coin du monde par un lien purement spirituel ; c'était une souveraineté temporelle, par le seul fait qu'elle possédait une grande partie du sol. Enlever à une église ses possessions^, c'était diminuer son autorité et sa puissance autant que ses richesses : aussi ces revendications de propriétés ecclésiastiques^ si fréquentes au moyen âge, ont-elles un caractère propre : comme tout ce qui touche alors à l'Eglise, c'est affaire politique autant que religieuse.
Lorsque, au mois de mars 1067, le roi Guillaume revint en Normandie, il laissa en Angleterre son frère Eudes, évêque de Bayeux, auquel il avait confié la place de Douvres et l'administration du comté de Kent (2) . Là, comme en Normandie, Eudes se conduisit plutôt en seigneur laïque qu'en évêque; étrange composé de vices et d'heureuses qualités (3), conseiller écouté de Guillaume pendant cette partie de sa vie (4), défenseur opiniâtre des églises lorsqu'en les défendant il garantissait son propre bien, s' attaquant à elles sans remords pour fournir avec leurs revenus à ses dépenses de représentation princière, il traita le comté en pays conquis. Le couvent et l'église du Christ furent particulièrement exposés à ses atteintes (5). L'archevêque Stigand avait été emmené sur le conti-