‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 148 sur 175 · Hic Romam pro debito sibi paUio iens. Eadmer, p · texte numérisé non relu

Hic Romam pro debito sibi paUio iens. Eadmer, p

5. Quod Romanam scientibus consuetudinem forte mirum videatur. Eadmer, p. 6.

reçut de Lanfranc les hommages dus au successeur de saint Pierre ; mais il le releva aussitôt pour l'embrasser.

Cependant, s'il faut en croire un écrivain de grande autorité, les deux évèques, peut-être Lanfranc lui-même, n'auraient pas attendu sans préparer l'opinion, le jugement du pape sur leurs droits. 0. Vital rapporte qu'ils prodiguèrent aux Romains les présents avec l'or anglais, et que par leurs largesses, leur éloquence, leur double science, ils firent l'étonnement des « gens du Latium (1) . 3> S'il se fût agi dans ce passage de Thomas et de Rémy seuls, on ne songerait peut-être pas à protester; mais le reproche étendu à Lanfranc arrête et déconcerte. Sans repousser de parti pris l'affirmation d'O. Vital, nous avons quelque raison de tenir sur ce point son témoignage pour suspect. Eadmer, qui a raconté dans le détail cet épisode, ne fait pas la moindre allusion à cette tentative de corruption. Veut-on expliquer son silence par sa piété partagée entre Lanfranc et saint Anselme ? Rien ne l'empêchait de s'exprimer en toute liberté sur les deux évêques, et, ce détail excepté, il ne s'en fait pas faute. — A cette raison de douter^ ajoutons un autre motif de défiance : le passage d'O. Vital renferme une grave erreur de date qui modifie entièrement le caractère du fait. A l'en croire, ce n'est pas en 1071, sous le pontificat d'Alexandre II (2), mais plus tard, sous le pontificat de Grégoire VII, que le voyage de Lanfranc eut lieu. Il supprime du même coup la scène de la réception, la renonciation des deux évêques à leur mitre et à leur crosse , leur investiture nouvelle par le pape, la délégation de plein pouvoir faite à Lanfranc.

Cette erreur considérable, qui dénature le caractère de ce fait, tient l'esprit en garde contre l'assertion qui suit. On ne saurait non plus négliger la considération suivante : de tous les écrivains qui ont raconté, à diverses époques, le fait du voyage à Rome, aucun n'a suivi la version d'O. Vital; tous se sont attachés au récit d'Eadmer. On peut lire les Chroniques de Raoul de Di-

1. De divitiis Anglicis larga munera cupidis Romanis ubertim dederunt, suâque sic largitate, cum facundiâ, geminâque scientiâ mirabiles Latinis visi sunt. (0. Vital, IV, 12.)

2. Romam abierunt et aDomno Gregorio Papa senatuque romano honoriflcentissimè suscepti sunt. (G. Vital. [Ibid.)

cet (1) et de Bromlon (2), les Imaginationes de Gervaise (3), el son Histoire des archevêques de Cantorhèry (4), enfin Henri de Knyghton (5), sans trouver la moindre allusion à cette tentative de corruption. L'ennemi sans pitié de Lanfranc, le moine de Thorn, qui l'accuse quelque part de simonie, ne fait pas allusion à ce fait et ne songe pas à relever l'imputation d'O. Vital. Nous n'abusons pas du droit de la critique en écartant une assertion mal établie.

D'ailleurs, l'habileté et le crédit de Lanfranc pouvaient le dispenser de recourir à ces dangereux moyens de succès. Sur son avis sans doute, les deux évoques accusés renoncèrent à tout système de défense : ils déposèrent devant le pape leurs bâtons et leurs anneaux et s'en remirent à sa miséricorde (6). L'affaire était de la plus haute importance : il ne s'agissait de rien moins que d'un désaveu infligé au roi Guillaume, et peut-être de la rupture d'une alliance encore nécessaire. Le résultat de six années d'accord était sacrifié d'un seul coup. 11 est probable que l'hésitation d'Alexandre ne fut qu'apparente ; cette scène, concertée peut-être entre Lanfranc et lui, n'avait dans leur pensée d'autre effet que de satisfaire, par un semblant d'équité, aux réclamations des Saxons dépossédés. Lanfranc, en effet, reporta la question sur son véritable terrain ; et, sans songer à les justifier des accusations formulées contre eux, il opposa les raisons politiques à la condamnation religieuse. C'est trop dire pourtant, et, si le texte d'Eadmer nous permet de remarquer quel était l'ordre d'importance des arguments de Lanfranc, nous y voyons aussi que les raisons politiques n'y furent pas seules invoquées. Il les représente d'abord comme clercs instruits ; puis, il les déclare nécessaires au nouveau roi pour l'établissement d'un ordre de choses nouveau (7). Il paraît évident qu'il

L Twysden, p. 483 et 484.

6. Redditis bacuiis et annulis cum cura pontificaH, ad petendam misericordiam conversi sunt. Eadmer, 7.

7. Lanfrancus... eos multârum rerum scientiâ fultos, novo Régi in novis regni dispositionibus pernecessarios, multis praestare, oratorià facultatc ostendiL (Eadmer, p. 7.)

Nous respectons la ponctuation donnée par Scldcn. Il semble pourtant

y avait eu entente préalable entre le pape et son ancien maître. Tout se passa en une seule séance ; d'après le texte d'Eadmer, qui est le seul complet, on voit que dans celte séance tout fut arrangé pour l'effet. Les insignes sont déposés aux pieds du pape, Lanfranc intervient (1), donne ses raisons; le pape se décide aussitôt, et Lanfranc, par une habileté qui révèle la pensée de la primauté, remet lui-même les insignes aux deux évêques, qui les reçoivent de sa main^ et qui sont rendus, grâce à lui et par lui, à la vie épiscopale (2). Cette séance avait été préparée pour affirmer solennellement le maintien de l'alliance entre la papauté et le pouvoir royal d'Angleterre. Le pape fit une déclaration qui semble étudiée jusque dans la forme : « C'est à vous de voir, dit-il ; vous êtes le père de cette patrie ; aussi appartient-il à votre prudence d'examiner ce qu'il convient de faire. Vous avez devant vous les bâtons pastoraux qu'ils viennent de rendre, prenez-les et disposez-en suivant que, d'après vous, l'exigera l'intérêt chrétien dans ce pays » (3). Ainsi Lanfranc sortait de cette audience plus grand et mieux armé contre les difficultés de la lutte avec le clergé saxon. Il était constitué en quelque sorte juge souverain des mérites de tous. Saxons ou Normands; il pouvait décider de leurs titres. Les faveurs particulières du souverain pontife ajoutèrent encore à cette puissance d'opinion qu'il rapportait de Rome. Le pape lui donna deux pallium, entre autres celui dont il se servait pour dire la messe (4).

Il est probable qu'à son retour Lanfranc porta lui-même au roi Guillaume la lettre du pape Alexandre qui nous est parvenue et qui se rapporte à l'année 1071. Cette lettre rappelle au roi quel est, dans l'ordre purement religieux, le prix de cette alliance

que le sens exige, ou tout au moins autorise, la suppression de la virgule après prxstare. Ce changement, qui est peut-être un retour au texte primitif, confirmerait notre assertion. Elle est d'ailhurs suffisamment confirmée par les mots : Multis prœstare, même séparés de ce qui suit.

1. Quorum precibus sese Lanfrancus médium injiciens. Eadmer, 7.

2. At ille, susceptis eis (virgis pastoralibus) iliicô in prsesentiâ Papœ revestivit prsefatos viros, quemque suâ. {Ibid.)

3. Tu videris, inquit; pater es patrise illius, ac per hoc industria tua consideret quid expédiât. Virgae pastorales quos reddiderunt, ecce hic sunt ; accipe illas atquc dispensa prout utilius Christianitati regionis illius agnoscere poteris. Eadmer, 7.

4 Gcrvaisc, p. 1327.

scellée de nouveau : il ne faudrait pas voir des phrases banales dans les recommandations qui forment la première page de cette lettre ; elles exigent une coopération active à la réforme religieuse en retour de cette coopération de la papauté à l'établissement politique. Si Lanfranc avait eu besoin d'un protecteur auprès de Guillaume, il l'eût trouvé dans le pape. Il l'accrédite auprès du roi en qualité de ministre ecclésiastique (1); et, bien que devant Thomas il ait réservé en apparence la question de la suprématie, il la résout en quelque sorte par la délégation de pouvoirs toute spéciale qu'il fait à Lanfranc. L'archevêque de Cantorbéry, investi d'une autorité quasi-pontificale, ne répond de ses actes que devant le pape, et en toute circonstance paraît agir en son nom (2). Le bon sens et la modération d'Alexandre évitèrent d'éveiller par des prétentions hors de propos les susceptibilités de Guillaume ; la réclamation du denier de saint Pierre, justifiée par les précédents de l'Eglise anglaise, fut bien accueillie ; et, comme Alexandre ne sortit jamais de son rôle purement spirituel, Lanfranc put être en même temps et sans effort l'homme du pape et celui du roi. Les deux personnages se concilient naturellement, mais cet équilibre doit être rompu sous le nouveau pontificat.

Toutefois, à la mort d'Alexandre II, l'avènement d'Hildebrand au trône pontifical parut tout d'abord ne devoir rien changer aux relations de l'Angleterre et du Saint-Siège. L'homme et sa politique étaient connus : Hildebrand avait contribué à la conquête; il connaissait Lanfranc et tenait Guillaume en haute estime. Lanfranc et Hildebrand s'étaient déjà trouvés en présence dans les conciles où fut traitée l'affaire de Bérenger. Il est hors de doute que, dans ses différents voyages à Rome, Lanfranc fut en rapports réguliers avec le tout-puissant archidiacre, et qu'il fut toujours traité par lui avec une flatteuse distinction. Dans la première année de son pontificat, Lanfranc envoya à Rome des messagers chargés de demander au pape l'envoi du pallium. Une tradition consacrée

1. Ad hœc igitur perficienda et aliarum virtutumincrementaperficienda. Lettre d'Alexandre II, 83.

2. In causis autem pertractandis et definiendis ita sibi nostrœ et apostolicae auctoritatis vicem dedimus, ut qiiidquid in eis, justitiâ dictante, detcrminaverit, quasi in nostrâ pra!senlià delinituni, deinceps firnmm et indissolutum tcneatur. {Ibid )

par les siècles voulait que le pallium fût toujours remis directement au prélat qui en était honoré. En s' épargnant les fatigues d'un voyage à Rome (1), Lanfranc réussissait encore à rehausser par l'exception d'une faveur sans précédent sa dignité d'archevêque. Hildebrand fut chargé de lui répondre, et sans doute c'est à son instigation qu'Alexandre refusa. Le pape, qui saluait en Lanfranc son maître, eût peut-être cédé à ses instances; mais Hildebrand lui déclara qu'une visite au Saint-Siège était indispensable pour mériter l'honneur du pallium, et qu'il trouverait ainsi l'occasion de se concerter avec le pape sur la politique à suivre et les dispositions canoniques à prendre. La rigueur du refus était adoucie par l'expression flatteuse de l'estime accordée à sa personne (2) ; mais la papauté, fortifiée par Hildebrand^ maintenait avec fermeté sa prérogative. L'affaire de la suprématie venait d'être terminée; Lanfranc avait écrit au j-ape Alexandre une lettre qui exposait les résultats de l'assemblée de Winchester (3). En même temps, il informait Hildebrand de cette communication directe faite au pape, il le priait de Hre sa lettre et de juger sa cause « avec sa haute compétence (4). » Il s'agissait en effet d'obtenir de la papauté la reconnaissance de la situation nouvelle de l'Église de Cantorbéry et la confirmation de son privilège. La précaution de Lanfranc de s'adresser à l'archidiacre en même temps qu'au pape témoigne assez de l'importance du premier : il reconnaît déjà en lui l'homme en qui se résument la gloire et la puissance de l'Eglise (5). Le ton de sa lettre est d'une affectueuse déférence (6). Hildebrand à son

1. Honorem hune absque vestrâ fatigatione impenderemus. Epist Hildeh, ad Lanf.

2. Rite non potuimus satisfacere, valdè dohnmus ; neque id œgrè ferai prudcntia vestra, quoniam si alicui archiepiscoporum vestris temporibus absenti hoc concessum fuisse vidissemus, profectô reUgioni vestrae promptissimâ charitate honorein hune absque vestrâ fatigatione impenderemus. [Epist. Hildeb. ad Lanf.)

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