iMabillon. Acta, t. VIII, p. 37i
On a quelquefois attribué à Lanfranc la fondation de l'Ecole d'Avranches ; c'est le fait d'une confusion qu'il est aisé d'expliquer. Lanfranc fit la célébrité de cette école, mais elle existait avant lui ; on s'est habitué à voir le fondateur dans celui qui en avait révélé au monde l'existence. On connaît en effet le nom du grmnmairieyi Robert ; c'est lui qui dirigeait l'école d'Avranches, suivant toute vraisemblance, à l'arrivée de Lanfranc. Vers cette époque, Robert quitta la ville où il était né et où il avait professé, pour diriger, en qualité de scolastique, TEcole épiscopale du Mans(l). L'existence de l'Ecole d'Avranches, quelques années avant l'arrivée de Lanfranc, peut donc être affirmée avec certitude. Malgré l'éclat qui s'est attaché pendant quelque temps à son nom, l'École d'Avranches n'a pas eu la bonne fortune de trouver un chroniqueur ; nous n'en connaissons guère que le nom, et les documents précis font défaut. On sait que Lanfranc et Anselme y ont paru avec honneur ; mais avant leur arrivée et après leur départ, le silence s'est fait sur les destinées littéraires d'une ville qui ne devait avoir qu'une heure d'illustration. L'évêque Hugues gouvernait alors le diocèse d'Avranches ; sous son épiscopat, cette église, que les Normands encore païens avaient dévastée, commençait à renaître. Après 128 ans, pendant lesquels le diocèse n'avait conservé le souvenir d'aucun prêtre, d'aucun évêque, d'aucun fidèle, l'évêque Norgot renoua la tradition religieuse en 990. En 1028, Hugues fut élu évêque, et sept ans après, le duc Robert jetait les fondements de l'Eglise cathédrale (2). Avranches avait donc repris quelque importance, lorsque l'évêque accueillit Lanfranc et lui permit d'enseigner. Cet enseignement dura deux ans environ, et déjà le nouveau professeur avait acquis une réputation des plus brillantes : nous aurons occasion de rechercher plus tard les raisons de ses succès et les caractères particuliers de son professorat. Le nom de Lanfranc devint rapidement célèbre dans toute
\. V. Lebréton. École d'Avranches. — D. Piolin. Hist, de U église du, Mans, tome IH.
Launoy, dans son ouvrage de Celebrioribus scholis ne se prononce pas : « Lanfrancus vel erectam invenit scholam, vel ut eam erigeret ab episcopo vel a duce admissus est. »
2. \. Annales religieuses de VAvranchin^ dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, vol. XIV^ de la collection.
la Normandie, et au delà ; on accourait pour l'entendre « de France, de Gascogne, de Bretagne, de Flandre. » Peut-être même eut-il l'occasion de prendre part dés lors aux controverses religieuses qui agitaient déjà ces contrées ; peut-être connut-il alors Bérenger, et engagea-t-il avec lui quelqu'une de ces joutes oratoires auxquelles se plaisait l'esprit du temps.
Malgré l'absence de textes précis, on peut se rendre compte de l'influence exercée alors par les maîtres renommés, tels que Lanfranc. On retrouve chez tous ceux qui en ont parlé une émotion qui anime les lignes de ces chroniques parfois si sèches. A une époque où la rareté et le prix trop élevé des li^Tes restreignaient singulièrement les facilités de l'étude, le rôle du professeur était bien autrement important que de nos jours. Toute la science qu'on ne pouvait puiser dans les bibliothèques, il la distribuait par la parole : il était l'intermédiaire obligé entre la science, inaccessible au plus grand nombre, et cet auditoire déjeunes gens ou d'hommes déjà mûrs, avides de s'instruire : sans lui, même au prix des plus grands efforts, on ne pouvait goûtera ces ondes bienfaisantes que lui seul pouvait répandre. Ajoutons à la science elle-même, la puissance de la parole qui la manifeste, cet attrait de la voix humaine, plein de charme pour les natures à demi frustes comme pour les natures cultivées, cette communication intime qui s'établit entre le maître, sorte de prêtre de la science et ses fidèles: et nous réussirons à peine à nous former une idée de l'enthousiasme qu'il inspirait. C'était comme une royauté intellectuelle ; le nom du professeur était cité partout, et le lieu consacré par son enseignement devenait un but de pèlerinage pour tous ceux qui sentaient le besoin de se soustraire, par la culture de l'esprit, à la grossièreté du siècle où ils vivaient. Ces sentiments, que nous ne connaissons plus aujourd'hui, nous permettent de comprendre pourquoi les éloges prodigués par les chroniqueurs à des maîtres, parfois ignorés, nous semblent hors de toute proportion avec les mérites du personnage. Nous les jugeons déclamatoires et fades, nous mettons en doute ou la sincérité ou la compétence de l'écrivain qui les a prodigués, sans songer que c'était l'expression naïve d'une admiration que nous ne connaissons plus, et que nous sommes mauvais juges de sentiments qu'il ne nous est plus donné d'éprouver. Sans doute il faut faire la part
du mauvais goût propre à l'époque ou à l'écrivain ; mais quand 0. Vital parle des « torrents de cette éloquence qui terrassait même les vieillards les plus habiles ,» quand M. Crispin, au début de son récit, rapporte que « la Latinité tout entière reconnaît Lanfranc pour son maître, et lui accorde et les honneurs et l'amour qu elle lui doit, » peut-être est-il permis de voir dans ces paroles autre chose que la recherche du style et d'y retrouver les traces de cette émotion produite par le seul souvenir d'une parole savante et religieusement écoutée. C'était vraiment l'âge d'or du professorat, si, à ne pas'regarder la nature même de l'enseignement et le prix de la science distribuée, on s'attache seulement à considérer la passion du maître pour l'exercice de sa profession, la reconnaissance enthousiaste des disciples, et des nations même chez lesquelles l'enseignement était donné. On doit pardonner beaucoup à ces temps grossiers, parce qu'ils ont retrouvé le respect de la science et le culte de l'esprit.
Rien n'était plus varié que l'enseignement d'un même professeur. Il est probable que Lanfranc enseigna à Avranches ce qu'on enseignait alors partout, les belles-lettres, la dialectique, la théologie. Nous n'avons aucune raison de croire, comme on l'a dit quelquefois, qu'il j joignit l'enseignement de la jurisprudence. Les villes italiennes, qui préludaient alors à l'exercice de leur liberté, presque toujours en contestation avec le comte, l'évêque, l'empereur, avaient mille occasions de rechercher dans les vestiges des lois romaines et dans les lois barbares des moyens d'appuyer leurs prétentions. On comprend que l'étude du droit n'y ait jamais totalement disparu : aussi trouve-t-on, même au xi'' siècle, en Italie, des personnages que les historiens du temps appellent : Doctor legum et caiisidicus ; peritus legum et prudent issi7nus judex(l), etc. Les magistrats de la ville devaient examiner et juger les procès, débrouiller les questions de droit, punir les coupables, et suivant les besoins, promulguer de nouvelles lois.
En France, en Normandie surtout, où le pouvoir du chef féodal était plus respecté, où les affaires étaient le plus souvent réglées par la force, ou d'après les principes d'un droit quin'avait pas ses racines dans le droit de Rome, le besoin n'était pas le même :