‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 173 sur 175 · Fecit ergo Ecclesiam Cliristi venalem. (Eadmer, p · texte numérisé non relu

Fecit ergo Ecclesiam Cliristi venalem. (Eadmer, p

dans le même sens? Comment imaginer les modes possibles de sa manifestation? On entre alors dans le monde des hypothèses, où on s'expose à trouver l'erreur à chaque pas; et quand il s'agit déjuger un homme, Terreur est en même temps l'injustice.

Nous écarterons donc par système tous les sujets de comparaison qui pourraient s'offrir à nous. Il en est deux dont l'esprit est naturellement occupé ; quand on raconte la vie de l'homme qui fonda la suprématie de Cantorbèry, qui favorisa et dirigea la politique de Guillaume envers l'Eglise, les noms de saint Anselme et de Thomas Becket s'imposent en quelque sorte au souvenir de l'historien. Saint Anselme fut le successeur immédiat de Lanfranc, et Thomas Becket, le cinquième primat d'Angleterre depuis la conquête. L'un et l'autre eurent à soutenir contre la puissance politique de rudes conflits, et le successeur de l'homme que la royauté avait élevé si haut, mérita la gloire pour avoir su, à moins d'un siècle de distance, devenir le martyr de la royauté.

Mais si nous écartons toute idée de parallèle, est-il également légitime d'épargner au fondateur de l'ordre religieux né de la conquête, la responsabilité des conséquences de sa politique, et de ne lui demander aucun compte des embarras inévitables où ses successeurs devaient se débattre? Il serait peut-être plus juste de rechercher dans quelle mesure Lanfranc aurait pu fonder une politique religieuse différente de celle qu'il institua. Transporté en pays ennemi, lié au pouvoir politique parle besoin d'être défendu, rapproché de lui par la communauté des préjugés et de la défiance contre la race vaincue, Lanfranc ne pouvait prendre vis-à-vis de la royauté une attitude réservée ou défensive ; car les pouvoirs, même les plus différents dans leur principe, comme l'Eglise et l'État, doivent remettre au jour où leur commune existence n'est plus en péril la revendication de leurs droits, et la lutte pour la domination.

D'ailleurs, peut-être nous plaçons-nous sur un mauvais terrain pour juger l'œuvre de Lanfranc : nous sommes surtout préoccupés en songeant au siècle qui a suivi sa mort, de la façon dont il régla les rapports des deux puissances. Est-il certain que ce fut son premier souci? Nous croyons avoir établi que Lanfranc fut, avant tout, l'homme de la réforme religieuse qui marque le xi^ siècle. L'essentiel devait être à ses yeux que, libre dans l'accomplisse-

ment de son œuvre intérieure, même sous l'autorité constante d'un prince fort, l'Eglise pût accomplir avec dignité et sécurité sa double mission intellectuelle et morale. On peut se convaincre, à voir les vingt années de son pontificat, que ce fut son œuvre principale ; le reste vint comme par surcroît : ce fut, en quelque sorte, le prix de l'autorité qu'il exerça sur Guillaume et de l'estime affectueuse qu'il sut lui inspirer.

Alors même que Lanfranc aurait pu garder vis-à-vis du roi une tout autre attitude, nous ne songerions pas à invoquer pour l'absoudre les qualités personnelles de Guillaume. Quand on inaugure un ordre de choses, c'est folie de compter, pour en assurer la durée, sur la sagesse incertaine des princes et sur une série d'événements favorables ou contraires dont l'avenir tient le secret. Mais, s'il était permis à Lanfranc de prévoir les folies de Guillaume le Roux, il ne lui était pas également possible de fortifier contre elles l'indépendance du monde spirituel; car ces garanties contre l'avenir eussent paru autant d'injures dans le présent, et le Conquérant ne les eût pas tolérées.

Pour être équitable, il faut d'ailleurs songer que, dans cet ordre particulier de choses, Lanfranc n'innova rien. Nous avons cherché à établir que Guillaume appliqua à l'Angleterre le régime de la politique religieuse déjà éprouvée en Normandie. Dans la politique de Guillaume^, après 1070, pas un acte n'était de nature à étonner l'ancien abbé de Caen ; il se contenta pour sa part de porter en Angleterre les traditions de moralité, de science et de soumission à un pouvoir protecteur qu'il avait vues, depuis trente années, en honneur en Normandie. Ainsi, la responsabilité de Lanfranc devant l'avenir est diminuée de tout ce qui manqua à sa propre indépendance et à l'originalité de ses conceptions. N'oublions pas cependant la dignité de son attitude en présence de Guillaume le Roux; s'il ne put pas s'en faire écouter, il eut du moins le mérite de le coiiienLr par sa seule présence. La mort lui épargna peut-être de plus graves embarras ; peut-être lui ravit-elle aussi une gloire plus haute, en lui refusant l'occasion de faire preuve de qualités que nul n'est en droit de lui contester et dont sa vie tout entière se porte garant.

Tel fut le rôle de cet homme, dont la religion, les lettres, la politique se disputèrent la vie, et que trois pays différents peuvent

réclamer comme leur. Il exerça de son temps une influence considérable, et son nom, aujourd'hui ignoré du plus grand nombre, eut du retentissement dans toute la chrétienté. Pourquoi sa gloire, au lieu d'aller en grandissant, s'est-elle peu à peu effacée? Il ne lui manquait rien pour être aimable : « Cordis benignitas, indus- « triae probitas, animi puritas » (1). Tous ceux qui l'entourèrent témoignent de cette grandeur d'âme qui faisait le fond de son caractère et qui chez lui, comme chez la plupart des natures supérieures, s'alliait sans peine à la fermeté. Il n'y a qu'à voir le ton de son chroniqueur Crispin quand il parle de ses vertus, et l'émotion avec laquelle il retrace le souvenir déjà lointain de sa mort. Les miracles ne manquèrent même pas à son tombeau : saint Anselme ayant voulu faire agrandir la partie de l'église où reposait son corps, on raconte qu'un clerc détacha un morceau de la chasuble de Lanfranc : il s'en échappa aussitôt un parfum délicieux (2).

Et pourtant celui que le pape Alexandre appelait dans une lettre à Guillaume : « Unum ex primis Romanae Ecclesiae fîliis » ne fut jamais compté parmi les saints. Nous n'en sommes pas surpris. Il lui manqua toujours ce caractère sans lequel il n'y a pas de ^Tais grands hommes, sans lequel il n'y eut jamais au moyen âge de grand saint. Homme de science, de goût et d'étude, il ne s'adressa jamais au grand nombre; il fut toujours ignoré du peuple, qui seul consacre les grandes réputations. Bien différent d'un saint Bernard, par exemple, qui se trouva mêlé aux plus grands événements de son temps, remplit le monde de sa parole et souleva les masses populaires, Lanfranc n'agit que sur les lettrés. Professeur, il se répandit tout entier dans un enseignement intime, et, quel qu'ait été à certains moments le nombre de ses auditeurs, il ne s'adressa jamais au grand public. Disert, d'un goût sûr, ami du beau langage et des formes élégantes, il ne semble pas avoir trouvé ces accents de profonde éloquence qui gravent à jamais une impression dans l'esprit d'un peuple. Plus tard, homme politique, auxiliaire de la royauté, il ne s'adressa jamais à son nouveau peuple que pour le contenir. Ame profondément religieuse, mais toujours tem-

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