Gallia Chrlstiana. Vol. XI
véque de Rouen. « Michel, Italien de naissance, versé dans l'étude des lettres, digne de vénération par sa piété, fut élevé par une élection en bonne forme à la dignité d'évêque d'Avranches. Pasteur digne d'éloges, il gouverna son église pendant plus de vingt ans, et mourut vieux sous le règne du duc Robert (1). y> Michel faisait peut-être partie de ce cortège déjeunes gens de noble origine, qui suivit Lanfranc à son arrivée en Normandie. On doit remarquer que malgré la vraisemblance de cette hypothèse, on ne trouve les traces d'aucun rapport entre lui et Lanfranc, pendant la longue partie de son épiscopat antérieure à la promotion de Lanfranc à Cantorbéry. Mais ce fait ne prouve rien ; on peut l'expliquer de bien des manières, et il ne peut infirmer notre conjecture.
Au milieu de tout l'éclat de ses succès, Lanfranc allait entrer dans une période critique de son existence. Rien ne faisait présager, dans cette première partie de savie^la subite conversion qui l'arracha au monde et l'amena dans un cloître. Tous les auteurs qui par hasard disent un mot plus significatif sur son enseignement, parlent des Belles-Lettres, de la Dialectique. Les sciences humaines semblent y tenir plus de place que l'étude des choses saintes. On ne peut pas admettre pourtant que la théologie n'y figurât pas ; elle faisait partie de tout enseignement; elle en était le point essentiel: tout le reste n'était qu'une préparation ou une diversion. Mais ce dut être pour Lanfranc une étude à peu près nouvelle quand il arriva à Avranches. M. Crispin le représente quand il vint à Pavie, après une longue absence, « parfaitement instruit de toutes les connaissances du siècle », « sœculari scientiâ, » — à moins que la théologie étant alors l'étude inévitable, il ne parût superflu d'en faire mention. Il n'y a pas de témérité à prétendre que, professeur à Avranches, il dut se liyrer avec ardeur à cette étude, et que sans doute il y fut passé maître. Il paraît même que la pratique des saintes Écritures ne fut pas seulement pour lui une étude froide de textes inanimés ; son âme s'échauffa à la lecture des livres saints; et au milieu de ses succès il eut tout à coup son illumination du chemin de Damas.
« Cet homme, ce prodige de science, en vint à considérer qu'il
l. 0. Vital. IV, 2, in fine.
n'y a que vanité à rechercher les suffrages des hommes; et qu'à l'exception de Celui qui a tout fait, qui est éternellement, et de ceux qui tendent à lui, tout tend au néant. Alors, il changea son esprit et ses désirs, pour obtenir l'amour de cet être suprême. Comme il avait trouvé dans les saintes Ecritures le meilleur moyen de faire son salut et de plaire à Dieu, il résolut de s'en saisir, et, quittant tout, renonçant même à tout droit sur sa personne, il suivit celui qui a dit : « Si quelqu'un veut venir avec moi, qu'il se renie lui-même, qu'il porte sa croix, et qu'il me suive ». Et plus il avait été grand, plus il mit tous ses efforts et toute son ambition à être plein d'humilité (1). » C'est ainsi que M. Crispin rapporte la conversion de Lanfranc. S'il faut l'en croire, son cœur était déjà changé, quand il quitta Avranches ; il fuyait le monde, incertain encore sur le choix de sa retraite. Le voilà donc s'arrachantà ses succès, fuyant sa réputation. Il part, suivi d'un seul compagnon, et prend au hasard la route de Rouen. Un jour, à la tombée de la nuit, il s'engage dans la forêt d'Ouche. Il est arrêté par des voleurs, dépouillé de tout ce qu'il portait, lié à un arbre les mains derrière le dos, le capuchon rabattu sur le visage ; les voleurs l'avaient entraîné au plus profond du bois où ils l'abandonnèrent. Dans cette extrémité, au milieu du silence de la nuit, Lanfranc élève son âme à Dieu; mais le savant professeur, dit son biographe, ne trouve dans sa mémoire aucune prière : « Jamais, jusque-là, il n'avait mis ses soins à prier Dieu (2) ». Honteux d'avoir perdu tant de temps à l'étude des lettres, et de n'avoir pas su trouver une heure pour rendre à Dieu les devoirs obligés, il fait le serment de réformer sa vie, et, s'il échappe à ce danger, de vivre pour Dieu seul. Au petit jour, ses cris attirèrent des voyageurs qui passaient non loin de là; on le délivra. Il demanda à ses sauveurs de lui indiquer le monastère le plus misérable de la région : on lui nomma le couvent que construisait alors au Bec un homme de Dieu : Lanfranc prit aussitôt le chemin du Bec.
Le récit de M. Crispin est des plus simples. La chronique du Bec en donne un autre plus piquant, moins exact peut-être, mais