‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 20 sur 175 · f^ita, ch. I · texte numérisé non relu

f^ita, ch. I

2. Voluit Domino laudes débitas persolvere, et non potuit, quia ad hoc antea non vacaverat. {Fi ta, I.)

qui n'est pas en désaccord avec l'idée que d'autres documents nous permettent de nous faire du personnage.

« Un jour (1), Lanfranc se mit en route avec un seul de ses disciples : il tomba dans une bande de voleurs qui lui enlevèrent tout ce qu'il avait sur lui, et le renvoyèrent, ne lui laissant qu'un mauvais manteau. Il se rappela alors le trait d'un saint personnage qui avait été arrêté par les Lombards. Ceux-ci lui avaient pris son cheval ; revenant vers eux et leur tendant le fouet dont il se servait pour l'exciter : « Prenez, dit-il, il faut bien que vous ayez de quoi le presser. » Et aussitôt il se remit en prières. Les voleurs arrivèrent au fleuve appelé le Vulturne, et ne purent en aucune façon le traverser. Ils comprirent alors qu'ils expiaient le crime d'avoir dépouillé un serviteur de Dieu. Ils revinrent aussitôt sur leurs pas, et non-seulement ils rendirent à Libertinus ce qu'ils lui avaient enlevé, mais ils le replacèrent malgré lui sur le cheval d'où ils l'avaient fait descendre, se retirèrent et le laissèrent librement continuer son voyage. « Oui, se dit Lanfranc, voilà ce que je ferai; j'irai vers eux, je leur offrirai ce qu'ils m'ont laissé ; et ainsi ils me rendront tout ce qu'ils m'ont enlevé. » Il le fit; mais mal lui en prit; le résultat fut pire. »

« Comme il avait coutume de le raconter lui-même, « Libertinus avait agi dans une intention bien différente de la mienne; il rendait sans arrière -pensée, pour que les voleurs gardassent le tout; moi au contraire, dans ma conduite pleine de calcul et de ruse, je rendais, mais pour que tout me fût rendu. » En effet, quand il leur offrit le manteau qu'ils lui avaient laissé, les voleurs entrèrent dans une grande colère, ils le lièrent nu à un arbre, le fouettèrent longtemps, attachèrent son élève à un arbre voisin et se retirèrent. Quand il se vit privé de tout secours humain, Lanfranc se mit à réfléchir à la fragilité de la gloire du monde et à la vanité de tous les travaux de l'homme sur la terre . Il promit à Dieu de renoncer tout à fait aux honneurs périssables, et de se placer pour toujours sous son joug, si doux et si léger pour ceux qui Taiment, si Dieu daignait l'arracher a ce péril. Aussitôt, comme en un clin d'œil, ses liens se détachèrent, il fut délivré, rendit grâces

l. Chron. Beccense, 2.

à Dieu, délia son clerc, ol se dirigea vers le Bec pour y accomplir son vœu. »

Il n'y a de commun entre les deux récits que le fait de l'arrestation : mais, suivant Crispin, Lanfranc avait déjà pris le parti de renoncer au monde avant l'accident de la forêt d'Ouclie, et le danger qu'il y courut ne détermina que le choix de sa retraite. D'après le chroniqueur du Bec dont le drame est plus varié et plus complet, le coup de théâtre aurait eu lieu dans la forêt même ; la conversion est soudaine, le miracle manifeste, et Lanfranc passe tout à coup de la légèreté d'esprit de l'homme qui essaye de tourner à son profit un acte de la vie d'un saint, à la renonciation totale du moine. Le second récit est évidemment supposé. Lanfranc, on l'avoue, aimait à raconter cette histoire ; n'aurait-il pas à plaisir inventé quelques traits pour en faire une sorte de moralité ou de conte édifiant? Il y a d'ailleurs quelque gloire pour un homme d'Eglise à être l'objet d'un appel spécial de Dieu; c'est être estimé bien haut que d'avoir mérité un miracle. Les imaginations populaires sont toujours prêtes à admirer ces coups soudains de la grâce, et il leur déplaît de suivre ce lent travail d'esprit, ces luttes intérieures, ces hésitations, ces triomphes sur soi-même ignorés de tous, qui précédent et préparent une conversion définitive. 11 est naturel que Lanfranc ait voulu donner créance à ce récit, en le rapportant souvent lui-même : mais ce n'est pas par ces illuminations soudaines que le jour se fait dans un esprit, et ces changements dont le surnaturel seul rend raison ne conviennent qu'aux époques de naïve croyance.

0. Vital rapporte aussi, dans le même esprit : « Comme il était occupé à la philosophie dans une contrée étrangère, de même qu'autrefois l'académicien Platon, une flamme éternelle embrasa son àme, et l'amour de la vraie sagesse éclaira son cœur (1) ». Le récit a beau être en grande partie supposé, il n'en est pas moins piquant, et Lanfranc courant après les voleurs pour leur offrir son dernier vêtement, ressemble un peu à Lanfranc qui plus tard ira trouver Guillaume sur un cheval boiteux. C'est le même esprit, « Callidus^ facetus », italien enfin dont parlent tous ses biographes.

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