‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 21 sur 175 · Vital. IV · texte numérisé non relu

Vital. IV

Un écrivain anglais indique incidemment ce qu'il regarde comme la cause de la conversion de Lanfranc. « Il se promenait sur les bords de la Seine, et s'était écarté de ses compagnons pour méditer plus profondément sur les personnes de la Trinité et sur l'essence de ce mystère. Il aperçut un enfant qui puisait de l'eau avec une cuiller dans la Seine et la versait dans un petit puits : Lanfranc lui demanda ce qu'il faisait : l'enfant lui répondit qu'il voulait faire passer toute l'eau du grand fossé dans le petit. « C'est un amusement puéril, répliqua le maître ; tu n'en finiras jamais ». — « Il en est de cela, dit l'enfant, comme des méditations que tu agites dans ton cœur. » Et aussitôt il s'évanouit. Lanfranc ne voulut pas sonder plus longtemps la majesté du mystère de peur d'en être accablé ; et aussitôt il entra au couvent du Bec, sous l'abbé Herluin (1). »

Après ces témoignages, entre lesquels le désaccord n'est qu'apparent, où chercherons-nous le vrai motif d'une résolution aussi grave? Si l'on se pénétre de l'esprit du temps, est-il si difficile de l'entrevoir? Le cloître exerçait alors sur les intelligences d'élite comme sur ces âmes délicates qui ont soif de paix et d'amour une sorte d'attrait irrésistible : dans une société- qui ne respirait que la haine, où tout était combat, brutalité et désordre, le couvent offrait l'image d'une vie pacifiée ; aux esprits curieux de science, il rendait les loisirs de l'étude ; aux faibles que la vie avait froissés, il donnait l'espoir d'une vie tranquille, dont tous les jours s'écoulaient, semblables à eux-mêmes sous le regard de Dieu ; aux intelligences que le sentiment de leur impuissance dans la recherche du vrai avait humiliées, il faisait connaître les douceurs nouvelles de l'anéantissement devant Celui qui est toute science et toute lumière : à ceux enfin qui, tout en croyant renoncer pour toujours au monde, gardaient encore pour ses affaires quelque curiosité et pour ses grandeurs un regret, le cloître laissait espérer jusqu'aux joies plus viriles de l'action; car c'est là que se formaient souvent les esprits qui gouvernaient le monde par leur parole, par leurs idées : et plus d'une fois, par une légitime subordination des choses du corps à celles de l'àme, le couvent fut alors, en même

1. Henri de Knyghton. De Event. angl.^ p. 2360. Nolens amplius perscrutari majestatem ne opprimeretur

temps que l'asile de la science et de la vertu, l'école de la politique. — Arrivé à l'âge de quarante ans, à cette heure où l'homme, désabusé des illusions de la jeunesse, ne trouvant pas dans ce qui avait fait jusqu'alors l'occupation de sa vie les douceurs qu'il en avait espérées, sent tout à coup l'espoir s'évanouir et se demande si jusque-là sa vie n'a pas été une longue erreur, Lanfranc quitte brusquement le monde et renie la science.

De pareils changements ne sont pas rares dans les âmes bien trempées. D'ordinaire on voit succéder à cette crise une longue prostration; l'âme semble prendre plaisir à perdre jusqu'au souvenir de sa vie première; mais ces faiblesses n'ont qu'un temps ; et quand le trouble est dissipé, elle se retrouve avec une énergie toute nouvelle; elle se reprend à la vie au sortir du doute; un homme nouveau continue l'homme ancien. Lanfranc devait se perdre pendant quelques années, avant de rendre aux lettres et à la politique un esprit plus mûr et mieux éprouvé.

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