‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 23 sur 175 · Guill. de Jamieges, ibid · texte numérisé non relu

Guill. de Jamieges, ibid

plus illustres se distinguaient également par l'importance ou le caractère de leurs bienfaits : quand ils ne pouvaient rien donner des biens de ce monde, ou que leur avoir était médiocre, ils se donnaient eux-mêmes. C'est l'histoire d'Herluin, le fondateur du Bec.

Herluin descendait des Danois qui occupèrent les premiers la Normandie (1). Par sa mère, Heloys, il se rattachait à la famille des comtes de Flandre. Le comte de Brionne, Gilbert, neveu de Richard I", duc de Normandie, le reçut avec la plus grande faveur ; il grandit dans cette petite cour féodale, et s'y distingua de bonne heure par son courage, son adresse aux armes. Il se fit un nom en Normandie, et gagna au plus haut degré la faveur de son maître ; s'il faut en croire un récit peut-être partial, il était connu même des seigneurs étrangers à la Normandie et accueilli a\ec distinction par chacun d'eux. Il ambitionna d'abord la gloire du siècle, et il avait prés de trente-sept ans quand il fut touché de la crainte de Dieu. Un jour Gilbert envahit le Vimeu avec trois mille hommes ; mais son expédition tourna contre ses désirs : Ingebrann, comte de Ponthieu, lui résista avec une forte troupe; le combat s'engagea, et Gilbert vaincu prit la fuite. Le vainqueur fit prisonnier, mit à mort ou blessa un grand nombre de fuyards. Un chevalier du nom d'Herluin fit le vœu de se consacrer à Dieu, s'il échappait à ce danger et de ne plus combattre que pour lui seul (2).

On le vit dés lors renoncera tout plaisir, fuir les jeux, fermer son cœur aux joies du monde ; il fréquentait les églises et restait de longues heures en prières; il ne parut plus à la cour ; il n'osait pourtant rompre le lien qui le retenait prés de Gilbert, et dans l'état de désorganisation où se trouvait encore le clergé normand, il hésitait sur le choix d'un nouveau genre de vie. Il se décida enfin pour le cloître et fonda une maison religieuse dans son domaine de Burneville. La chronique du Bec donne pour date 1034. L'œuvre n'était pas aisée; les ressources étaient médiocres; aussi Herluin ne se contenta-t-il pas de diriger les travaux; on le vit remuer la

1. Vie d'Herluin^ par Gilbert Crispin, abbé de Westminster. — Chronicon Beccense. — Guill. de Jumiéges. Historia Normannorum, 11 v. vi. — O. Vital, m, 1.

i. Deo devovit quod si de iniiriinenti periculo sospes evaderet, nuUi ulterius nisi soli Deo militarct. Ô, Vital, Jll, 1.

terre, creuser des fossés, porter sur ses épaules des pierres, du sable, de la chaux, élever des murs, ne donnant pas au repos un seul instant de la journée. On dut songer à créer un abbé; telle était la pauvreté du nouveau monastère que nul n'en voulut : Herluin reçut cette dignité. Il fut ordonné prêtre en même temps(l). Son ardeur ne se ralentit pas : abbé, il ensemençait le jardin, maniait la bêche et le râteau et ne s'épargnait aucune fatigue. — Mais bientôt tout dut être recommencé; le couvent était dans une position des moins favorables : l'eau manquait. Cinq ans après le commencement des premiers travaux, il fallut l'abandonner. Herluin choisit alors une manse de son domaine, au confluent de la Risle et d'un ruisseau. Un monastère et une église furent construits, et le couvent prit le nom du Bec, soit à cause du ruisseau qui arrosait les environs, soit parce qu'en danois et en vieux gaulois Beccus voulait dire confluent (2). Ces commencements étaient bien humbles, et rien ne faisait présager encore l'illustration future de ce lieu. Peu à peu le nombre des moines s'accrut ; mais malgré l'ardeur de sa foi et l'austérité de sa vie, Herluin était incapable de suffire à l'étendue de sa tâche. Quand il conçut le projet de fonder un monastère, il était si peu au fait de la discipline ecclésiastique qu'il eut recours pour s'en instruire à un stratagème. Il se présenta à la porte d'un monastère plein de respect et de crainte ; comme s'il se fût approché de la porte du paradis, ajoute naïvement le moine qui a raconté sa vie. Il voulait s'enquérir de la vie des moines, de leurs mœurs, surprendre le secret de la vie religieuse. Le portier du couvent le prit pour un voleur, se jeta sur lui, le serra à la gorge et le traîna par les cheveux jusqu'en dehors des murs. Son instruction était nulle; il fut obligé, à l'âge de quarante ans, d'apprendre à lire : prima litterarum elementa. Il se mit à ce travail nouveau pour lui avec l'ardeur passionnée d'une âme pleine de son objet, donnant le jour aux labeurs manuels, la nuit à la culture de son esprit. Son chroniqueur raconte que, grâce à son zèle et à l'inspiration divine, il arriva rapidement à comprendre et à expliquer les saintes Écritures, au point d'exciter la

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