‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 33 sur 175 · V. Bilicker, IIL p · texte numérisé non relu

V. Bilicker, IIL p

Capella et à Cassiodore (1), avait déjà reçu le nom, destiné à une longue fortune, de Trivium et de Quadrivium : ces deux termes ne se trouvent peut-être pas deux fois dans les œuvres de Lanfranc (2) : ils ne sont même pas dans les ouvrages des écrivains qui se rapportent à son histoire : mais on les trouve dans Boèce (3) ; ils étaient employés selon toute vraisemblance . au temps de Remy d'Auxerre.

La grammaire était au premier rang. Priscien régnait en maître dans les Ecoles, et son livre De VIII joccrtibus et de constructionibus, figure sur le catalogue qui nous est parvenu de la Bibliothèque du Bec au xif siècle. On disait d'un lettré qu'il avait traversé l'immense océan de Priscien (4). C'est le seul des grammairiens de l'antiquité qui soit représenté sur cette liste : Donat, Aristarque et Didyme, qui étaient pourtant lus et étudiés dans les Écoles, n'y sont pas mentionnés. Il est vrai qu'Alam des Isles qui les cite écrivait un demi-siécle après (1114, 1203) et qu'au temps de Lanfranc leur autorité n'était peut-être pas aussi bien établie, ni les copies de leurs traités aussi répandues. L'étude de la grammaire était d'autant plus utile à cette époque que la langue vulgaire s'établissant tous les jours de plus en plus, il fallait réagir dans les couvents contre la corruption de la langue latine qui en était la conséquence. Les barbarismes se multipliaient; dans les paroisses, les homélies en latin n'étaient plus comprises qu'avec peine. La grammaire était donc le point de départ de l'instruction : elle comprenait la lecture, l'écriture, cultivée alors avec tant de soin, l'orthographe, si précieuse pour la correction des manuscrits et la conservation des textes, l'étymologie des mots et les règles de la syntaxe.

Mais malgré l'importance incontestée de la grammaire, la rhétorique et la dialectique lui enlevaient trop souvent les professeurs les plus habiles. Lanfranc enseigna la grammaire, et il dut le faire

1. Marcianus Capella a laissé, sous le nom de Satyricon, un abrégé des sept arts libéraux. Cassiodore a écrit un ouvrage intitulé : « De Septem disciplinis. »

2. Le mot Qnadrwcium est employé par Lanfranc. {Comment, sur les Ép. de saint Paul, épit. i aux Corinth., ch. II, note 1.)

3. V. Hauréau. De la Philosojihie scolastique, vol. I, ch. I.

4. « Immensum Prisciani pelagus ». — Bibl. Clun., col. 18, à propos

de saint Odon.

avec le plus grand zèle. Son esprit critique attachait trop do prix à la correction des textes pour ne pas se préparer des disciples. On sait qu'une de ses occupations favorites était de revoir et de cor^ riger des manuscrits. Ce n'est pourtant pas comme grammairien qu'il devint célèbre, et sa réputation d'orateur et de dialecticien fit oublier, même de son temps, ses mérites dans ce genre. La rhétorique ne se bornait pas aux préceptes de l'art de bien dire; elle comprenait bien plus que de nos jours, et bien des arts aujourd'hui émancipés, la poésie, l'histoire, l'art épistolaire, la traduction étaient de son domaine : c'était l'art de bien dire en prose, comme en vers, et sur un nombre de sujets très-variés : la théologie et les sciences exceptées. Cicéron et Quintilien dominaient alors dans les écoles : leurs traités figuraient dans les bibliothèques des couvents (1). Quintilien et Sénéque occupaient aussi un rang distingué parmi les ouvrages qui formaient la base de l'instruction.

Les poètes ne sont guère représentés, en dehors des œuvres de Claudien, d'Ovide, de Virgile.

L'histoire, surtout l'histoire ecclésiastique, nécessaire pour les controverses religieuses et l'établissement du dogme, était pour Lanfranc l'objet d'études particulières : on sait qu'il écrivit luimême une Histoire ecclésiastique et une Vie de Guillaume le Conquérant : ni l'une ni l'autre ne nous sont parvenues : elles ne figurent même pas sur le catalogue du Bec au xi* siècle. Le livre De Cor pore y est seul mentionné. Le plus singulier mélange se fait remarquer dans les ouvrages d'histoire : profanes et religieux sont étudiés pêle-mêle: César et P. Orose, Suétone et Eusèbe de Césarée, Velleius et Grégoire de Tours; sans compter quelques ouvrages spéciaux et d'une utilité contestable pour des moines, tels que le De re militari de Yégèce.

1. Il faut remarquer cependant une chose : le xn® siècle nous a laissé cinq catalogues de bibliothèques : la bibliothèque de la cathédrale de Rouen ^ celle des couvents du Bec, de Saint-Evroul, de Fécamp et de Lire. Dans les catalogues de Fécamp, de Lire et de Saint-Evroul, aucun de ces ouvrages profanes n'est mentionné : ce ne sont que livres de théologie. C'est à peine si on y trouve un livre de Virgile. Il semble permis de supposer que nulle part les études profanes ne furent plus en honneur qu'au Bec. C'est en effet dans le seul catalogue du Bec que l'on trouve une part très-considérable faite aux lettres anciennes et aux auteurs que la religion ne sauvait pas du dédain. Peut-être faut- il voir là une trace de Tinfluence de Lanfranc.

On voit par ce simple résumé de combien de parties se composait la rhétorique du moyen âge, ce qu'elle exigeait d'aptitudes variées, d'études, ce qu'elle promettait de réputation à ceux qui s'y livraient avec succès. L'enseignement;de la rhétorique était à lui seul tout un monde; par son utilité, par l'éclat avec lequel il était souvent donné, c'était, avec la dialectique, celui qui attirait le plus grand concours d'étudiants; on s'exerçait à l'art de bien dire, on y trouvait cette abondance, cette élégance de la parole sans laquelle il n'y a pas d'orateur : on enrichissait son esprit de souvenirs empruntés à l'histoire de tous les temps et de tous les peuples : c'était comme le fiât lux de l'intelligence.

Mais tout cela n'était qu'une préparation à la dialectique, dont il ne faut pas séparer la théologie. A une époque où tout avait la religion pour fin, toute étude profane avait besoin d'être en quelque sorte justifiée par l'intimité de ses rapports avec les études sacrées. La rhétorique préparait à la dialectique, et la dialectique venait en aide à la théologie.

11 n'est plus à prouver aujourd'hui que par dialectique il faut entendre la philosophie, telle qu'on l'avait reçue des commentateurs latins d'Aristote, réduite presque à une seule de ses formes, la logique. L'œuvre des grands philosophes grecs n'était pas parvenue jusqu'aux chercheurs du ix", du x" et du xi^ siècle. Ils ne l'avaient entrevue qu'à travers les commentaires de Porphyre, de Marcianus Capella, de Cassiodore, de Boéce. C'est sur ce maigre fonds que plusieurs siècles vécurent; c'est là tout ce que l'antiquité, si féconde, fournit d'éléments, même aux esprits qui s'essayaient déjà comme Scot et Raban Maur à chercher une philosophie plus complète en dehors de ces cadres étroits. Aristote et Platon étaient à peu près inconnus dans le texte original. On n'avait du second qu'une traduction latine du Thnée; le philosophe de Stagire était connu seulement par la traduction que Boéce avait donnée de ses traités de dialectique (1), et pendant les siècles qui s'étendent d'Alcuin à Abélard , c'est presque uniquement comme logicienqu'il est loué. — lln'estpas de notre sujet d'exposer et de juger le mouvement philosopliique des esprits pendant cette période plus

1. V. Reclterchcs critiques sur l'âge et l'origine des traductions latines d'Aristote, par A. Jourdain.

confuse peut-être que stérile : nous y sommes d'autant moins invité que si Lanfranc enseigna la dialectique, il ne saurait en aucune façon passer pour un philosophe. Sans doute il connut tous les secrets de l'art de raisonner que l'on étudiait et que l'on aimait à mettre en pratique de son temps ; et on a pu dire de lui que personne n'eut au xf siècle une plus grande renommée comme dialecticien (1). Mais entre Scot et saint Anselme, dans la société des esprits originaux qui ont présenté au monde une idée nouvelle ou rajeuni une idée déjà vieille de plusieurs siècles, il n'y a pas place pour lui. C'est en vain qu'on chercherait dans ses œuvres les traces d'un enseignement philosophique vraiment personnel : dans ce qui nous est parvenu de lui, rien ne s'y rapporte; rien non plus, dans ce qui s'est perdu. Il ne faut donc pas hésiter à l'enfermer dans la pure dialectique et à ne voir en lui qu'un logicien. Il nous sera donné de juger ses mérites et de le voir à l'œuvre, quand il défendra contre Bérenger l'autorité du dogme ; nous pourrons alors nous convaincre que la dialectique, telle qu'il semble l'avoir entendue et pratiquée, était bien à sa place dans le Trivium; art, instrument, elle ne s'éleva jamais à la dignité de science maîtresse (2).

C'est la théologie qui fournissait la matière de ces disputes savantes que la dialectique dirigeait. Sans parler de son caractère sacré, qui lui assurait aux yeux de tous le premier rang, la théologie avait sur les autres sciences un avantage; les instruments d'étude étaient moins imparfaits pour elle que pour toute autre. Les manuscrits de théologie étaient plus nombreux que les copies d'ouvrages profanes et dans les bibliothèques ils occupaient la plus large part. Saint Augustin, saint Grégoire, Origéne, saint Ambroise, saint Jérôme, Bédé le Vénérable, saint Athanase, Tertullien, Eusébe, Raban Maur^ tels étaient les principaux auteurs et

1. Unum in Franciâ comperi, Lanfrancum nomine, anteà maxime valentcm in Dialecticâ, nunc se ad Ecciesiastica contulisse studia, atque in Epistolis Pauli et Psalterio multoi'um exacuisse ingénia.

Willeramus. Prsefatio in Cantica Canticorum, cité par Fabricius. Bibi. lat., art. : Lanfrancus.

2. Willeram de Bamberg, dans le passage cité plus haut, félicite Lanfranc d'avoir renoncé à l'enseignement de la dialectique, et de s'être attaché exclusivement dans ses leçons à l'explication des livres saints.

D. Martène. Fet. script» coll., t. I, p. 507.

comme les classiques de la théologie à celte époque. Sous la direction de Lanfranc, l'étude des textes remonta même plus haut, elles saintes Ecritures, les Actes des Apôtres, les Epitres de saint Paul particulièrement, furent l'objet de travaux particuliers. Lanfranc nous a même laissé un volumineux commentaire sur les lettres de saint Paul, qui mérite par son importance un examen particulier. Peut-il nous permettre de nous faire une idée du professeur et du penseur? On en jugera.

C'est de tous les ouvrages de Lanfranc le plus considérable. Dans son édition de ses œuvres, d'Achéry le place en tète « 2^*'opter operis cUgnitatem. » De son temps et après lui, les éloges les plus complets ne lui firent pas défaut et l'admiration unanime consacra la valeur du livre. Nous n'en sommes pas réduits ici à recevoir et à enregistrer des jugements tout faits et des éloges que depuis huit siècles les générations se transmettent : nous sommes en face d'une œuvre.

Pris en lui-même, et si on ne tient pas compte des convenances du genre, l'ouvrage n'a qu'une médiocre valeur. Les dix lettres de saint Paul sont étudiées et annotées : après une courte préface où l'auteur rend raison du nombre des lettres de l'apôtre et s'efforce d'établir l'authenticité contestée de l'une d'elles, il passe au détail. Chaque lettre est précédée d'un avant-propos, dans lequel Lanfranc fait connaître soit le peuple, soit le personnage auquel saint Paul adresse ses conseils. Ces avant-propos sont courts et simples : « Les Corinthiens sont des Grecs ; eux aussi, ils avaient entendu de la bouche de l'apôtre la parole de vérité ; ils furent détournés par de faux apôtres... saint Paul les ramené a la véritable foi. — Les Ephésiens sont des Asiatiques. Après avoir reçu la parole de la vérité, ils persistent dans la foi. L'apôtre les félicite ; il leur écrit de Rome, de sa prison, par l'entremise du diacre Tychicus. » — Le commentaire est en partie double : Tune est intercalée dans le texte même ; et il est impossible de lire l'apôtre sans recevoir les éclaircissements multipliés à chaque ligne ; l'autre, sous forme de notes, suit pas à pas le texte, et ne laisse passer aucun terme obscur sans l'expliquer, aucune phrase d'un sens douteux sans le préciser. A ses notes personnelles Lanfranc a joint les notes nombreuses et développées prises dans les ouvrages de saint Augustin

el dans les commentaires de saint Ambroise, ouvrage aujourd'hui perdu, mais que Lanfranc possédait et consultait évidemment. A part deux ou trois citations de saint Jérôme et de saint Grégoire le Grand, saint Augustin et saint Ambroise sont les seuls auteurs qui figurent dans le commentaire. Quel est le caractère des notes de Lanfranc ? Leur simplicité. 11 ne mêle pas sa voix à celle de l'apôtre pour donner un avis personnel sur les graves questions qui font l'objet des épîtres : c'est assez pour lui de rendre aisée l'intelligence du texte. Quelques exemples feront mieux saisir le caractère propre de ce travail.

Toutes les fois que le langage de Tapôtre présente une obscurité, elle est dissipée par une note qui nous semble aujourd'hui convenir plutôt à des écoliers qu'à des hommes. Dans la première épître, cette phrase dont l'intelligence est assez facile : « Nolo aiUem vos ignorare, fratres, quia sœpe proposui ventre ad vos {et j^^^ohibihcs sum usque aclhuc) ut aliqueni fructum habeam et in vobis, » est suivie du commentaire suivant : « Je suis empêché : c'est comme s'il voulait dire : vous demandez à Dieu de venir à vous ; vous désirez sans relâche qu'il vienne à vous: pourquoi ne venez-vous pas? Je n'ai pu venir jusqu'à ce jour, » répond-il (1). Le commentaire affecte cette forme qui sent l'enseignement fait devant des esprits encore peu ouverts : il faut tout dire, tout expliquer. Les éclaircissements historiques fournis çà et là ont le même caractère : « C'était la coutume des Romains de l'ancien temps d'adorer des idoles de forme humaine, tels que Romulus, Jupiter et un nombre incalculable d'autres, surtout depuis l'arrivée d'Enée en Italie ; après qu'Auguste eut soumis Alexandrie au joug de Rome, ce fut le tour des oiseaux, des serpents, des quadrupèdes (2). » Ailleurs, le commentaire est encore plus court et plus littéral : c'est un mot qu'il faut expliquer ; comme aujourd'hui on met une note au bas d'un classique : le chapitre VI de la lettre première abonde en exemples de cette nature. Si le raisonnement de l'apôtre présente quelque embarras, si la suppression de quelque idée intermédiaire peut jeter quelque confusion, le raisonnement est rétabli dans

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