Epist. I, cap
son entier développement, et avec tout l'appareil logique de l'École. Nous n'hésitons pas à le déclarer : il n'y a pas dans tout le cours de l'ouvrage une idée nouvelle, une interprétation ingénieuse qui mérite d'être retenue. Quiconque aura le courage de lire jusqu'au bout ces consciencieuses observations, souscrira à ce jugement. Ce n'est pas' que les occasions aient manqué au commentateur de se livrer lui-même, dans une digression que l'importance de certains sujets eut justifiée. Dans l'épître aux Romains, dans la seconde aux Corinthiens, il est en présence du problème théologique de la grâce et de la liberté ; il passe sans l'effleurer. Ailleurs, dans la première aux Corinthiens, cette question de discipline si grosse en conséquences, le mariage ou le célibat des gens qui se consacrent à Dieu ; cette question plus générale encore, le mariage ou la virginité et leur dignité réciproque n'arrêtent pas l'annotateur. Est-ce parti pris ou insuffisance ? Que devons-nous conclure, pour ou contre Lanfranc, de l'examen de cette œuvre ?
Nous maintenons le jugement porté plus haut. On aurait tort de chercher dans les commentaires de saint Paul un ouvrage de théologie : la théologie de Lanfranc, s'il en est une qu'il marqua de son caractère propre, ce n'est pas dans cet écrit qu'on peut espérer la trouver. Un autre de ses ouvrages permettra peut-être de juger ce qu'il fut comme théologien, de distinguer sa manière propre d'exposer et de défendre le^dogme. Mais chercher dans ces notes les éléments d'une doctrine, c'est demander à leur auteur plus qu'il n'a voulu donner. Manuel d'écoliers ou d'étudiants, Lanfranc n'a songé en le composant qu'à la portée des esprits pour lesquels il était fait : destiné sans doute à préciser et à fixer le commentaire oral du professeur, il devait en reproduire les qualités, et aussi, à certains égards, l'inévitable sécheresse. Quand nous voyons à quelle naïveté d'explications l'auteur est parfois forcé de descendre, nous pouvons juger de l'état de ces esprits, encore incapables de supporter un enseignement plus sérieux; c'est un auditoire qu'il faut tenir à la lisière. Cette aridité qui nous rebute et cette puérilité qui nous surprend passaient inaperçues aux yeux de lecteurs qui cherchaient seulement dans ces notes un secours nécessaire pour l'intelligence d'un texte : c'étaient même autant de qualités. Il était d'ailleurs dans les convenances
de ce genre d'ouvrages qu'ils fussent écrits avec la plus grande sobriété; Xaxwvawç, dit d'Acliéry. On estimait que la méditation devait être le plus utile des commentaires; qu'en fait de ^to^it /a' il fallait se borner à l'indispensable, et que le silence de la cellule était aussi fécond, pour qui savait le consulter, que les brillants développements de la chaire.
Lanfranc n'a donc voulu écrire qu'un livre utile ; il a fait un instrument de travail. Ce point admis, il mérite d'être mieux traité par la critique de nos jours. Les qualités de précision, de simplicité, de clarté dont il fait preuve sont celles qu'on aime le mieux à signaler dans un ouvrage de cette sorte ; en chercher d'autres, serait une méprise, et reprocher à l'auteur de ne pas en avoir montré de plus originales, une injustice.
A ces titres divers faut-il ajouter celui de jurisconsulte ? La question mérite d'être posée. Sans doute il faut reconnaître avec Eichhorn (1) que dans la seconde moitié du xi^ siècle, en France surtout, les grandes écoles commencèrent à s'enrichir d'enseignements nouveaux : la jurisprudence et la médecine. On ne saurait contester, comme le veut l'érudit Wenck(2), que Lanfranc ait pu enseigner le droit au Bec ; mais l'affirmer, comme le veut ce même auteur, nous paraît excessif. Sur cette question, nous sommes réduits au doute ; les textes contemporains ne nous fournissent aucune donnée précise ; on n'y trouve même aucun passage qui permette d'appuyer une conjecture. Il est parfaitement établi que le célèbre niagister Vacarius, le premier professeur de droit romain en Angleterre, à Oxford, ne put pas être au Bec l'élève de Lanfranc; Vacarius mourut en 1180 et Lanfranc cessa son enseignement vers 1063. Il n'est même pas exact, comme le veut l'érudit Grupen (3), que Vacarius soit sorti de l'école du Bec. Vacarius, Lombard d'origine, comme Lanfranc, fut l'élève d'Irnerius à Bologne. Tout argument tiré de l'œuvre de Vacarius doit donc être écarté. Nous restons en présence d'un fait possible, sinon probable (4) ; il y aurait autant d'inconsé-
1. Eichhorn. Deutsche Staats und Rechtsgescldchte, 2« Abtlieilung. '2. Wenck. Magister Vacarius, p. 20, notât/. Leipzig, 1820.
3. Grupenius. Observât, rerum et antiq. Germ. et Rom., p. 290 etseq.
4. Voir dans la Nouvelle Revue historique de Droit français et étranger, janv.-fév. 1877, un article de M. Alph. Rivier, prof, à l'Université de
quence à le nier sans motif qu'à l'affirmer sans preuves. Lanfranc enseigna peut-être le droit au Bec : même dans cette hypothèse, ce ne fut qu'une partie secondaire de son œuvre ; on ne saurait expliquer autrement le silence de tous les auteurs sur un fait nouveau, et l'absence presque complète des traces que les efforts d'un maître renommé eussent laissées en Normandie.
C'est en vain que nous chercherions à reconstituer l'enseignement de Lanfranc : comme il arrive toujours d'un professeur, même incomparable, quand il n'a rien écrit, ou que sa parole n'a pas été recueillie, nous sommes réduits à consulter des témoignages. Rien n'est plus froid et n'inspire moins de confiance au premier abord que ces témoignages sans contrôle ; cette admiration que nous accordons comme par grâce, pour continuer l'admiration des siècles antérieurs, a quelque chose de languissant. On aimerait à faire revivre ce professeur dont le nom remplit un demisiècle, à le voir tel que les contemporains le virent. Faut-il se le figurer orateur entraînant ou causeur disert? Avait-il cette chaleur communicative qui pénétre et anime tout, ou cette grâce insinuante à laquelle tout finit par céder ? Le mot facundus lui est appliqué, mais une ou deux fois seulement : nous aimons mieux nous le représenter maître de ses auditeurs par le charme d'une parole élégante, claire, précise, les éclairant, ne les entraînant jamais. Nulle part, dans ses écrits^ dans ses lettres, on n'est remué par un accent de profonde émotion : c'est l'esprit seul qui se montre, le cœur rarement; il ne semble pas que sa bienveillance soit jamais allée jusqu'à la vraie bonté. Les auteurs qui parlent de lui vantent surtout la finesse (1), la subtilité (2) de son esprit, son érudition, son talent dans la discussion, la variété de ses connaissances. Ainsi, l'élégance de sa parole, la netteté et la finesse de son esprit, un certain tour enjoué qui lui a valu à plusieurs reprises l'épithète de facetus, quelque chose de retors (3) qu'il tenait du Lombard, telles furent les causes de son succès; il faut ajouter que de son
Bruxelles, sur : la Science du Droit dans la première partie du moyen âge. L'auteur ne conclut pas.