CHAPITRE III
Lanfranc reçoit l'ordre de quitter la Normandie. — Son entrevue avec Guillaume. — Origine de ses rapports avec le duc. — Son second voyage à Rome et sa mission auprès du pape Nicolas II. — Succès de sa négociation. — Il devient le conseiller de Guillaume. — Lanfranc abbé de Saint-Étiennc de Cacn. — Importance de la nouvelle abbaye. — Droits réciproques de l'évoque de Baytux et de l'abbé de Saint-Étienne : Charte du pape Alexandre II. — Origine et date du conflit entre Lanfranc et Bérenger. — Traité « De Corpore et Sanguine Domini ^. — Caractère de la réfutation de Lanfranc. — Ses conséquences.
Lanfranc ne s'était pas élevé si haut dans l'opinion de tous sans faire des envieux. Cette envie s'augmentait encore du pressentiment d'un danger. Le clergé normand n'avait pas vu sans crainte se former au couvent du Bec une milice mieux armée contre les deux ennemis de la religion : l'ignorance et les mauvaises mœurs. Les moines du Bec n'avaient encore combattu que par l'exemple, mais leur nombre grossissant de jour en jour et leur influence pénétrant jusque dans la demeure des plus puissants seigneurs, la réforme ne pouvait manquer de l'emporter. Aux yeux des membres du clergé qui avaient des raisons de craindre et qui manquaient du courage nécessaire pour s'amender, Lanfranc personnifiait cette réforme et ses menaces. Il devait avoir des ennemis. Derrière les inimitiés publiques se dissimulaient aussi quelques inimitiés privées. Si nous en croyons la plupart des écrivains qui nous ont donné les principaux traits de son caractère, Lanfranc avait une certaine disposition à la raillerie, finesse tout italienne, d'autant plus piquante parfois qu'elle s'adressait à des hommes incapables de l'excuser en faveur de l'esprit. Les natures grossières sont implacables dans leurs rancunes quand on les raille : Guillaume de Malmesbury en cite un exemple : il y a bien des réserves à faire sur la portée des conséquences qu'il lui attribue : mais il ne nous déplaît pas de voir sous tous ses aspects cette société encore mibarbare et mi-lettrée. Un jour un chapelain du duc Guillaume, du nom d'Herfast, se rendit en grande pompe au monastère du Bec;
un brillant cortège de cavaliers l'accompagnait. Lanfranc lui fut présenté: au premier mot, le prieur jugea le personnage* et peu après, il lui fit envoyer un abécédaire. Le fougueux chapelain (1) sentit le trait ; et, suivant le même chroniqueur, il fit si bien auprès de Guillaume qu'il obtint de lui l'ordre de faire sortir aussitôt Lanfranc du Bec et de la Normandie.
Nous gardons l'anecdote; elle est piquante et jette un rayon de gaieté dans ce monde où l'on ne riait guère. Mais on ne saurait voir dans ce fait l'origine de la soudaine disgrâce qui menaça un moment le prieur du Bec. Ce fut entre Guillaume et Lanfranc, appelés plus tard à unir leurs volontés, une plus grave querelle.
Lorsque Guillaume rechercha l'alliance de Baudoin^ comte de Flandre, il ne songea pas que Mathilde était sa parente à un degré prohibé par l'Eglise : elle était petite-fille du duc Richard IL Soit négligence, soit parti pris, Guillaume ne demanda pas à l'Eglise la dispense sans laquelle le mariage ne pouvait avoir lieu; l'union fut célébrée sans que le prince prît garde à ce défaut de forme. Le clergé normand protesta contre cette violation de la discipline ecclésiastique; la dissolution du mariage fut déclarée nécessaire. L'archevêque de Rouen, l'oncle même de Guillaume, le libertin Mauger excommunia les deux époux; la cour de Rome ne pouvait rester étrangère à ce conflit : elle intervint, et l'interdit fut jeté sur la Normandie tout entière. Le pape Léon IX gouvernait alors la chrétienté. Guillaume ne se laissa pas imposer par ces menaces : soit amour pour Mathilde, qui était belle et d'un esprit plein de charme (2), soit raisons politiques qui lui fissent attacher le plus haut prix à l'alliance de la Flandre, il résista. En 1055, l'archevêque Mauger fut déposé ; le pape persista dans ses rigueurs, le duc dans son refus, et le clergé de la province dans une attitude qui dissimulait mal un désaveu. Comme les prélats les plus distingués de la province, Lanfranc avait élevé la voix contre la conduite de Guillaume : l'autorité de son nom, son double caractère de moine éprouvé et de théologien consommé donnaient à la con-
1. Ferociam hominis Italicâ facetiâ illudens. Guill. de Malmesbury. Gest. Pont. Angl., lib. 2. D. Bouquet, XI, 314.
2. Matliildam corpore valdè elegantem et animo liberalem. Guil. de Jumiéges. — Femina nostro tempore singulare prudenliae spéculum, pudoris culmen. Malmesbury. De Gest. Rcg. Angl. lib. 3.
damnation prononcée par sa bouche une gravité toute nouvelle. C'est alors que la vengeance des chapelains (1) de Guillaume trouva l'occasion de s'exercer; ils se plurent à exciter contre le prieur la colère de leur maître ; et dans un de ces accès qui lui étaient familiers, le duc ordonna que Lanfranc sortît sans retard du couvent et de la province. Ce n'était pas assez pour sa fureur; il voulut que l'on brûlât la ferme du Parc qui appartenait au couvent du Bec, et cet ordre barbare fut immédiatement exécuté.
La désolation fut grande au monastère ; avec Lanfranc, les moines perdaient celui qui faisait leur joie et leur illustration (2). Il partit; on lui donna pour faire la route un cheval boiteux (il n'y en avait pas d'autre au couvent) et un seul serviteur. Avant de quitter la province, le prieur alla droit à la cour de Guillaume monté sur la misérable haridelle qui à chaque pas saluait la terre de la tête. 11 s'inclina devant le duc, confiant dans le succès s'il lui était permis de s'expliquer. Le premier mouvement de Guillaume fut la colère ; puis, surpris de voir cet équipage, il dit au moine de parler. Alors d'un ton respectueux et enjoué : « C'est sur votre ordre, dit le prieur, que je quitte la province ; je n'ai que cet animal, plus embarrassant qu'utile; s'il vous plaisait de me faire donner un meilleur cheval, votre ordre serait plus promptement exécuté. » — « C'est à votre juge irrité que vous demandez une faveur, sans vous être justifié !» — Il sourit, et fut désarmé. Le regard, le sang-froid de cet homme, qui conservait jusque dans le danger toutes les grâces de son esprit, avaient frappé le duc. Lanfranc demanda et obtint un entretien particulier. Que se passa-t-il entre ces deux hommes? Leur conversation eut-elle un caractère précis, et le moine laissa-t-il entrevoir quelle large part il savait faire au pouvoir des princes sur les choses ecclésiastiques? Le duc comprit sans doute qu'il venait de découvrir le politique sur lequel il pourrait se reposer du soin de gouverner son Eglise. Guillaume ne voulait pas subir la tutelle de l'Eglise, mais il la souhaitait chez lui plus éclairée et plus morale. Lanfranc lui donnait tout cela. Il y eut sans doute des engagements relatifs à l'affaire en litige ; le
1. G. de Malmesburj ne parle pas seulement d'Herfast, mais des autres chapelains de Guillaume, « qui infrà ejus scientiam se vidèrent. »