Elle est reproduite dans le Neustria ptict, p
les hommes libres sont dispensés de suivre leur seigneur à la guerre, et ne peuvent être distraits du service de l'abbaye. Dans un péril pressant, le duc peut demander à l'abbé leur secours ; mais il le fait par un message spécial, et les hommes de l'abbaye ne doivent, en aucun cas, servir hors delà province. Plus tard, l'abbaye de Saint-Etienne eut une large part des dépouilles de l'Angleterre, et dans les comtés de Devon, de Dorset et de Norfolk, elle compta de nombreux manoirs; elle eut encore bon nombre de fermes isolées. Peu à peu, grâce aux efforts des abbés poi^r réunir entre eux les lots épars qui faisaient la richesse du couvent en Normandie, le domaine de Saint-Etienne forma un vaste territoire : dans cette politique d'agrandissement, les religieux avaient les nobles eux-mêmes pour complices : Roger de Montgomery, Robert comte de Mortain, Ranulfe vicomte de Bayeux, pour ne citer que les plus généreux, multipliaient les donations et les concessions de privilèges. Par les droits de foire que le duc ou les seigneurs leur avaient accordés çà et là, les moines étaient à certains jours maîtres du marché de la Normandie; les bateaux et les radeaux de l'abbaye avaient sur la rivière des immunités particulières. Au point de vue politique, la situation de l'abbé ne le cédait en rien à celle des plus hauts barons ; héritier des droits des seigneurs sur les domaines reçus par donation, l'abbé était transformé en seigneur laïque, et devait en remplir le personnage : on voyait à la porte du couvent un auditoire pour les plaids et une prison pour détenir momentanément les coupables. Par la nomination à un grand nombre d'emplois inférieurs, l'abbé disposait de toute une classe d'agents d'administration qui relevaient de lui seul. Aussi l'abbé de Saint-Etienne fut-il dès le premier jour, après les évêques, le premier personnage religieux de la province ; dans l'ordre temporel, il pouvait prendre rang parmi les plus puissants.
Entre l'abbé et l'évêque un conflit était inévitable. Nous aurons à rechercher plus tard quelle était la nature des rapports entre ces deux classes du clergé : archevêque tout-puissant de Cantorbéry, Lanfranc devait méconnaître à l'égard de saint Augustin quelques-uns des privilèges que sa prévoyance avait su faire réserver à Saint-Etienne. A ce titre, et pour éclairer cette partie du récit, il n'est pas sans intérêt d'étudier la politique de Lanfranc
abbé. Quels devaient être sur l'abbaye de Saint-Etienne les droits de l'évêque de Baveux? Exercerait-il sur elle autre chose qu'un contrôle apparent, ou pourrait-il prétendre à une surveillance efficace, s'immiscer dans ses affaires, infliger un blâme aux moines et à l'abbé, suspendre celui-ci de ses fonctions, évoquer devant sa cour les affaires du couvent? L'abbé devait-il voir dans l'évêque son supérieur en hiérarchie et rester son supérieur en puissance? On devine, à la vigueur avec laquelle Lanfranc conduisit cette affaire, ce qu'il y avait d'amour du pouvoir dans cette âme où la vie du cloître n'avait pas tari la source des sentiments humains. Quel que fût le motif de cet empressement à régler ce point litigieux, on ne put méconnaître qu'il était d'une bonne politique de poser la question dés le début, pour ne pas laisser aux précédents le temps de naître et pour assurer l'avenir, en protégeant contre les empiétements de prélats plus audacieux l'incertitude d'un abbé plus timoré. Les conditions dans lesquelles l'affaire fut engagée ne laissaient aucun doute sur le résultat : c'est en 1068 que les instances de Lanfranc auprès de la cour romaine mirent le pape dans la nécessité de prendre un parti. Guillaume, alors tout-puissant, n'avait oublié ni Saint-Etienne, ni son abbé, et le siège de saint Pierre était occupé par l'élève et l'ami de Lanfranc. On a conservé la lettre par laquelle Alexandre II consacre solennellement l'indépendance presque absolue de l'abbé de Saint-Etienne ; elle est de l'année 1068. Cette charte reconnaît que l'abbé a tout droit sur les choses de la communauté ; elle défend à toute personne, quelle que soit sa dignité dans Tordre temporel et spirituel, de s'immiscer dans les affaires du couvent : en cas de conflit entre l'évêque et l'abbé, si l'abbé en appelle au Saint-Siège, il ne pourra être mis en cause par personne, avant que le pape ne se soit prononcé sur l'objet de la contestation par un jugement définitif. Pour tout ce qui regarde la discipline ou les mœurs, l'évêque a le droit d'intervenir, mais en conseiller affectueux, plutôt qu'en censeur ; c'est dans un entretien secret et amical (1) qu'il avertira l'abbé de réformer sa conduite ou de corriger celle des moines (2). Si l'abbé