‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 54 sur 175 · Magnum Chronicon Belgicum, anno · texte numérisé non relu

Magnum Chronicon Belgicum, anno

3. Tout au moins, Guitmond ne le connut pas à cette époque de sa vie : « Ut aiunt qui euni noverunt... » Lib. 1.

popularité qui lui échappait. Ne l'oublions pas, c'est le récit d'un adversaire et le début d'une compendîeuse réfutation. L'invraisemblance éclate à chaque ligne : comment admettre que la théologie fût restée pendant plus de quarante ans lettre close pour un homme que le désir d'éprouver sa croyance tourmentait déjà sur les bancs de l'école? Lanfranc ne semble-t-il pas contredire Guitmond, quand il représente son adversaire attentif à trouver partout des autorités contre la foi ? Cette critique a été reproduite par la plupart des auteurs qui ont parlé de Bérenger ; les Bénédictins de Saint-Maur voient dans l'écolâtre de Tours un théologien de circonstance, qui se décida par envie à ouvrir les livres saints.

C'est dans les environs de 104"^, sous le pontificat de Clément II, ou en 1048, suivant le Chronicon Belgicum, que Bérenger commença à répandre les idées nouvelles (1) qui devaient préparer tant de tourments à la seconde partie de son existence.

La lecture des écrits de Paschase Ratbert, moine de Corbie au ix" siècle, éveilla l'attention de Bérenger sur la redoutable question de l'Eucharistie. Paschase avait écrit pour l'instruction des Saxons un traité du Corps et du Sang de Notre-Seigneicr. Il y établissait le dogme de la présence réelle et, donnant à sa pensée une forme plus précise qu'on ne l'avait jamais fait jusque-là, il soutint que le corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie était le corps môme conçu dans le corps de la Vierge, et son sang, le sang qui coula dans ses veines. Les écrivains orthodoxes eux-mêmes n'hésitent pas à reconnaître que les expressions de Ratbert déplurent et que les esprits clairvoyants s'alarmèrent d'une exagération dans les termes, dangereuse par les négations qu'elle pouvait provoquer (2).

Mais la lecture du traité de Ratbert ne fut pour Bérenger que l'occasion de méditer sur le mystère. C'est ailleurs, dans les écrits du hardi penseur Scot Erigène, qu'il trouva le germe de sa doc-

1. V. Franciscus de Roye. << De vitd, lixresi et pœnitentid Berengarii. Andegavi, avril 1656, in-4o.

2. Pluquet. — Mémoires pour servir à l'histoire des égarements de V esprit humain, -par rapport à la religion chrétienne, ou Dictionnaire des hérésies. Paris, 1762, 2 vol. in-8".

— ss —

Irine (1). Bérenger enseigna que le Verbe s'unissait au pain et au vin, et que par cette union seule, sans changer leur nature ou leur essence physique, le pain et le vin devenaient le corps et le sang de Jésus-Christ. Ainsi, on ne pouvait nier la présence réelle ; toutefois, le pain et le vin restaient après la consécration ce qu'ils étaient avant : Bérenger concluait que le pain et le vin étaient devenus le corps et le sang de Jesus-Christ sans changer de nature (2).

Ces doctrines n'étaient pas sans précédents; ce n'était pas la première fois que des novateurs portaient la main sur l'arche sainte du dogme catholique. Théoduin, l'adversaire passionné de Bérenger, lui conteste jusqu'au mérite de la nouveauté (3) ; les premiers pères de l'Eglise eux-mêmes avaient émis sur le mystère les avis les plus opposés, et la propagation de l'hérésie eut d'autant plus de retentissement qu'on reconnaissait en elle un ennemi toujours prés de renaître. De Tours, où les opinions de Bérenger, se firent jour pour la première fois, elles se répandirent bientôt dans la chrétienté; la France entière s'en émut (4). Cette tentative séduisit la jeunesse de l'école de Tours, et Bérenger eut bientôt autour de lui autant de partisans que d'auditeurs. Il semble même que la plupart de ces disciples de la première heure lui soient restés fidèles jusqu'à la fin.

Bérenger n'était ni un homme d'action ni un fougueux sectaire ; mais, inoffensif par lui-même, il n'en était pas moins pour la chrétienté un danger sérieux. Dès qu'il fut instruit de ses doctrines, le pape Léon IX trembla pour la solidité de l'édifice chrétien (5). Aussi les adversaires ne manquèrent-ils pas à Bérenger. Pendant trente ans, l'extinction de cette hérésie fut la grande affaire des

1. Johannem Scotum... cujus lectione ad hanc nefariam devolutus fuerat sectam. Ex histortx Francicie fracjmento, du xii« siècle. Duchesne, IV, p. 86.

t. Dicebat panem et vinum post consecrationem, sacramentum tantùm, non autem esse verum Christi corpus et sanguinem. M. Ciispin. Vita, 3. Corpus Domini non tàm corpus esse quàm umbram et fîguram corporis. Lettre de Tliéoduin, év. de Liège. Mabillon. Analecta, IV, p. 396.

3. Antiquas haireses modernis temporibus introducendo. — Mabillon, ibid,

4. Scatebat omnis Gallia ejus doctrinâ. Malmesbury, De Gest. Rey. 'uigl., m.

ô. Solidilati catholicae timcns Lco papa. Malmesbury. {ibid.)

docteurs de l'Eglise; de 1050 à 1079, quatorze conciles furent tenus pour convaincre et confondre Bérenger : quatre à Rome, deux à Tours, un à Brionne, à Verceil, à Paris, à Florence, à Rouen, à Angers, à Poitiers, à Bordeaux, partout enfin où l'erreur semblait gagner du terrain. Bérenger avait été combattu une première fois, dans un concile réuni à Tours en 1050, avant d'entrer en relation avec Lanfranc. Le prieur du Bec, esprit d'ordre et d'autorité, s'était déjà prononcé contre Bérenger, quand il reçut de lui une lettre dans laquelle il lui demandait de ne pas le condamner sans l'entendre et de prendre garde que, s'il accusait d'hérésie Jean Scot, il lui faudrait aussi déclarer hérétiques Ambroise, Jérôme, Augustin, et bien d'autres encore (1).

Cette lettre montre quelle était déjà, presque au début de son enseignement, l'autorité de Lanfranc; au moment d'entrer en lutte avec la catholicité, Bérenger sollicitait son appui; même au prix d'un éloge (2), il cherchait à l'embaucher parmi ses partisans, tout au moins à prévenir ses premiers coups. Mais cette tentative eut un résultat tout différent; la lettre s'égara ou fut interceptée; elle ne parvint pas à Lanfranc, et fut remise au pape par un clerc de l'Eglise de Metz. Le prieur du Bec devenait suspect ; avant d'accuser, il devait se défendre lui-même (3).

C'est en effet au premier concile de Rome (1050) que Lanfranc se justifia et réfuta les deux élèves que Bérenger avait envoyés pour répondre de ses doctrines. Lanfranc, armé de textes, accabla ses adversaires sous le poids des citations des livres saints ; sa réfutation parut victorieuse (4). La papauté comprit peut-être quel auxiliaire s'offrait à elle; ou, peu rassurée, elle voulut fournir à Lanfranc l'occasion d'une nouvelle profession publique et d'un engagement plus formel : Léon IX retint le moine du Bec auprès de lui jusqu'à la réunion du concile convoqué à Yerceil pour le mois de septembre de la même année (5). A Yerceil, Lanfranc exposa sa doctrine ; elle obtint l'assentiment unanime. Les doctrines de Bérenger furent condamnées en l'absence de leur auteur,

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