Chron. de S. Berlin (ibid
5. « Hœresim... nec tamen postea dimisit ». Berlold, moine de Coûta nces. Bouquet, XI, '25.
Profondément versé dans la connaissance des auteurs de l'antiquité profane, nourri de Cicéron, de Quintilien, de Sénéque, familiarisé avec les écrivains latins de Rome autant peut-être qu'avec les pères de l'Eglise, il eût mérité d'arriver à la renommée comme professeur, quand môme son destin ne l'eût pas condamné à un renom plus éclatant et plus dangereux.
Tel était l'adversaire de Lanfranc (1). Quelle fut dans cette lutte l'attitude du moine lombard ? Par quelles qualités méritat-il de vaincre ? L'examen de son traité De Corpore et Sanguine va nous l'apprendre.
Avant la publication de son traité principal, Lanfranc avait déjà écrit quelques lettres de polémique contre l'ennemi commun de la chrétienté. Ces Epistolœ invectiviœ (2) ne nous sont pas parvenues ; et leur perte mérite peut-être de médiocres regrets ; il semble que le Liber de Corpore nous apprenne de Lanfranc tout ce que nous pouvons souhaiter en connaître.
Des vingt-trois chapitres qui composent le traité, le premier est sans contredit l'un des plus intéressants ; c'est là que se dessine de la façon la plus vive le caractère des deux adversaires. Lanfranc est avant tout un homme d'autorité et de gouvernement ; il accepte le dogme établi, sans chercher à le discuter ; il s'appuie pour le prouver sur les autorités sacrées bien plus que sur le raisonnement ; comme il le dit lui-même, c'est le caractère particulier de sa réfutation (3). Il accepte le dogme parce qu'il le croit vrai ; il est bon d'ailleurs qu'il en soit ainsi ; en homme qui comprend combien de pareilles querelles troublent l'Eglise, il est peu sensible au talent que peut déployer l'adversaire dans la défense d'une erreur. Il sort de son silence parce que ces doctrines ébranlent la solidité de l'Église et troublent l'antique paix du peuple de Dieu ; mais la vérité est tellement au-dessus de pareilles attaques que ce sont bagatelles autant que crimes : il déplore de se voir réduit à
1. Voy. Bach. Dogmen Geschichte des Mittelalters, \o\.l, ch. VIL Wien, 1873.
2. Sigebert parle des EpistoUc Invectiviœ. V. Fabricius. Bibliotheca latina medix et infimx latinitatis. Editio a P. J. D. Mansi correcta... Patavii, 1754, 6 vol. in-4o.
3. Expositam fidem plus sacris auctoritatibus quàm argumentis. Lib. de Corpore, 4 .
consacrer à ces erreurs un temps que réclament les affaires humaines : c'est contraint et forcé qu'il descend dans l'arène (1).
Aussi bien jugeait-il son adversaire aussi méprisable que dangereux. Il n'était guère fait pour comprendre cette nature mobile, hésitante, irrésolue, timide devant le danger, hardie seulement dans ses doctrines. Lanfranc, qui était surtout un caractère, pouvait-il trouver quelque indulgence pour un homme auquel le caractère manqua toujours? Aussi de quel ton fait-il le récit rapide de ses rétractations, de ses parjures ? Avant de le saisir corps à corps et de l'embarrasser dans les textes, il affaiblit son courage en faisant douter de sa sincérité ou de sa fermeté. « Il n'y a qu'un homme passionné pour le mal ou un ignorant pour se jouer des textes sacrés (2). » Quel est ce novateur assez osé pour abuser, au profit de théories dangereuses, du nom des docteurs que l'Eglise a placés dans la citadelle de l'autorité : « in arce auctoritatis », assez perfide pour distribuer clandestinement le venin de ses doctrines à des ignorants (3), pour refuser de s'expliquer ouvertement devant un concile ? Pressé de se rétracter, Bérenger courbe son corps, mais n'humilie pas son cœur (4) : âme superbe qui s'élève contre la foi des conciles, contre la vérité catholique, contre l'opinion de toutes les églises; qui refuse de croire ce que croient même les Grecs et les Arméniens ; qui ne reconnaît pas cette consécration divine des siècles . L'Eglise catholique a toujours eu la foi à la Présence réelle ; elle vit depuis des siècles : comment une religion fondée sur une erreur aurait-elle vécu si longtemps ? Rien ne tue plus rapidement les âmes que le faux (5).
On sent à chaque ligne de Lanfranc l'assurance d'un esprit que le doute n'a jamais effleuré, pour lequel les mystères de la foi ont une certitude absolue, au même titre que les vérités de raison, qui dédaigne, comme venant de l'homme, ces misérables atteintes
1. In tahbus nœniis nollem vitam deterere, si populum Dei antiquam permitteres pacem habere. Lib. de Corp.^ I.
2. Seu studio nocendi, seu ignorantiâ veri. Lib. de Corp., I.