Sanctissimè observabatur. (Guil. de Poitou
lequel il trouvait plus de vertu, plus de science, une constitution mieux entendue, un instrument plus puissant de gouvernement. Il était prêt à soutenir de son autorité les réformes morales que rêvait Hildebrand et, par instinct, il les avait en partie devancées dans sa province : tant il est vrai qu'il y avait entre ces deux puissants esprits comme une parenté intellectuelle. Ces réformes n'avaient pas seulement un caractère politique, et peut-être a-t-on méconnu en partie l'œuvre d'Hildebrand en laissant dans l'ombre le côté moral. Sans doute en réclamant de soq clergé le célibat, Grégoire VII devait constituer une force politique nouvelle, telle que le monde n'en connut jamais de pareille. Le prêtre, détaché de tous liens avec la société, n'en fait plus partie que pour mieux apprendre à la gouverner ; au-dessus, tout au moins en dehors de l'homme, par un sacrifice qui n'est pas humain, il rompt toute attache avec la famille du sang ; il entre dans la famille d'élection où la papauté lui indique et sa place et son rôle. Désormais une parenté nouvelle s'établit entre ces hommes dont un chef suprême dirige les volontés : c'est une milice pour laquelle aucun intérêt ne prévaudra sur le besoin de défendre à la fois ses privilèges et ses croyances, auxquelles ses privilèges sont habilement associés. Mais n'y avait-il dans la pensée du réform.ateur qu'une pensée de gouvernement et un dessein politique? Le sacerdoce est-il possible, si le prêtre ne s'élève pas par la dignité de sa vie au-dessus des êtres médiocres dont il doit soutenir la faiblesse? Dans un siècle éclairé, où la moralité est la règle, il peut sans doute rester dans la condition commune, et, sans faire violence à la nature, garder l'autorité dont il a besoin ; mais dans ces temps dont nous nous imaginons mal la grossièreté et les scandales, peut-être n'était-ce pas assez pour se faire écouter que de rester dans la moyenne de la vertu ; il fallait être plus qu'un homme ; et Hildebrand songea à relever le prêtre au-dessus du niveau de l'humanité pour lui donner le droit de parler en maître, au nom des lois d'un ordre, supérieur qu'il représente. Quant à la réforme du cloître, elle n'admet aucune des critiques auxquelles la réforme du clergé séculier est exposée. Le cloître ne mérite d'être respecté que s'il abrite des convictions vraies et des existences sans tache. A une époque où les mœurs étaient barbares, c'était un bien que le cloître offrît à la société l'image de l'exagération même dans la vertu et jusqu'aux
bizarreries de l'austérité. Protestation et exemple, la vie du moine mérita d'être pendant quelque temps l'idéal d'une société où les passions étaient souveraines ; c'est là que le monde cherchait alors ses modèles. Ainsi faire observer la règle, rendre les mœurs plus pures, proscrire jusqu'à la pensée du vice, ce n'était pas seulement protéger contre la ruine une institution humaine, prompte à devenir inutile ; c'était porter plus haut l'idéal d'une société, élever ses espérances et ses vœux, et par là servir, comme le temps le permettait, la cause même du progrés humain.
Le sentiment confus de cette vérité engageait dans le parti de l'Église tout ce qu'il y avait d'esprits au-dessus du commun ; souvent chez les princes du xf siècle, ce respect dégénéra en faiblesse : chez Guillaume, il ne porta jamais atteinte à son indépendance comme souverain temporel : ce fut en partie sa force et, de son temps, son originalité.
Guillaume favorisa le clergé régulier : par là, il secondait, sans le chercher, les desseins de la cour de Rome. On ne saurait dire avec précision la date des premières relations de Guillaume et de Lanfranc; on peut suivre le texte de Crispin et attribuer au prieur un crédit déjà considérable avant l'incident qui faillit les séparer, ou dater de ce jour leurs rapports. A quelque système que l'on s'en tienne, le fait d'une faveur signalée sept ou huit ans avant la conquête n'est pas douteux. Nous avons parlé du voyage à Rome de 1059. Après le service que l'entremise du moine avait rendu aux deux parties, le crédit de Lanfranc fut définitivement établi à Rome et à la cour de Guillaume : Hildebrand et Lanfranc avaient sans aucun doute traité ensemble la question de l'indulgence et de son prix. Le moine put étudier de près l'homme qui allait personnifier la réforme de l'Eglise, s'inspirer de ses doctrines; il laissa peut-être voir en même temps qu'il était prêt à marcher dans sa voie. Soit sympathie personnelle, soit secret instinct politique, le duc n'eut pas, dés ce jour, de conseiller plus souvent consulté ; même en faisant la part de la rhétorique de l'archidiacre de Lisieux, on voit que Lanfranc fut admis dans l'intimité même du duc : « Guillaume le vénérait comme un père, le respectait comme un maître, l'aimait comme un frère ou un fils... ». Lanfranc reçut de lui comme un ministère de surveillance sur toutes les affaires
ecclésiastiques de la Normandie (1), et en matière religieuse, le duc ne prit plus un avis sans le consulter. On peut en conclure que pendant toute cette période, Lanfranc est le lien entre le duc et le pape : leur accord n'est pas troublé un instant. La lettre du pape Alexandre à Lanfranc en 1063 en est une preuve.
Ainsi, depuis quinze ans environ, les rapports étaient fréquents entre le duc Guillaume et le Saint-Siège; en Normandie plus qu'en aucune autre province de l'Europe, la vie religieuse était digne de son but; il y avait eu un changement notable. Ce changement était l'œuvre des trente dernières années.
La vie religieuse en Angleterre n'avait pas suivi un développement parallèle ; les rapports du roi Edouard et de la cour romaine ne furent jamais troublés, et plus tard, un pape, Alexandre III, devait canoniser l' avant-dernier roi saxon. Mais il n'y avait pas entre eux le lien, plus puissant que les sympathies de personnes, d'une politique commune. Il serait facile d'établir que pendant de longs siècles, l'Angleterre avait pris plaisir à se faire une place à part dans la chrétienté et à se dérobera l'influence romaine ; mais dans ces époques reculées, l'Angleterre n'était pas la seule à contester e 2yi"'i''»i'Mtus mal établi de Rome, et depuis, elle avait fait oublier son indocilité par une soumission sans réserve en la personne de ses rois. Une faut donc pas chercher dans les siècles antérieurs la raison de l'hostilité secrète de la cour romaine. Sur ce sol tant de fois bouleversé par les invasions, depuis un siècle aucun établissement durable n'avait pu subsister; et la vie religieuse avait subi la loi commune. Néanmoins, si l'on compare l'état du clergé des deux ordres en Angleterre et en Normandie vers le premier quart du xf siècle, on aura quelque peine à constater une différence. Mais tandis qu'un changement s'opérait en Normandie, l'Angleterre restait immobile : les vices communs des clercs et des moines ne furent pas combattus, tandis qu'en Normandie la réaction s'opérait énergique contre les abus de toute nature. Trente ans après, la différence était grande, et la supériorité morale du clergé normand incontestable. Il n'était pas encore arrivé au bien; mais une main puissante l'avait poussé résolument dans la voie
1. Illi speculam quamdam, iinde ordinibus Ecclesiasticis per omnem Normanniam prospiceretur, cominisit... (Guil. de Poit.)
qui y conduit. Nous montrerons en son lieu la grossièreté, l'ignorance du clergé anglo-saxon. Tandis que l'activité de la vie religieuse se manifestait en Normandie par de fréquents synodes, l'usage en avait été oublié depuis longues années de l'autre côté de la Manche (1). Le dernier concile général delà période saxonne doit être placé entre lOOG et 1013 (2). Elphége, de Cantorbéry, et Yulstan, d'York, en prirent l'initiative et le roi Ethelred convoqua tout le clergé anglo-saxon. — Depuis cette date, une nouvelle invasion danoise avait jeté le désordre dans les rangs ecclésiastiques, et la piété de Canut et d'Edouard ne suffit pas à corriger ses efï'ets. Les lois ecclésiastiques d'Ethelred et de Canut n'ont qu'à un trés-faible degré le caractère religieux qu'on leur attribue (3) ; et les petits synodes tenus sous le régne d'Edouard sont relatifs à la confirmation des privilèges de telle ou telle abbaj-e : on ne saurait y voir de véritables conciles. C'est en 1049 que pour la dernière fois avant la conquête, le clergé anglais est représenté dans une assemblée générale de l'Eglise : au concile de Reims, tenu par le pape Léon IX, on vit figurer l'évêque de Wells et deux abbés, dont celui de Saint- Augustin (4). En 1050, au concile de Verceil, l'évêque de Dorcester parut, mais en plaignant ; c'était le Normand Ulfus, dépossédé de son siège lors de laréaction saxonne. L'ignorance et la sottise de cet homme éclatèrent à un tel point qu'on faillit « briser son bâton pastoral (5) ». L'évêque échappa à ce danger par d'habiles distributions d'argent : il fut maintenu dans sa dignité. Ce maintien impliquait le désaveu de la révolution nationale accomplie en Angleterre.
Ajoutons que les taxes pieuses, établies autrefois par des princes tout entiers à la dévotion du Saint-Siège, ne se payaient plus avec la même régularité ; et bien qu'on voie, en 1060, Edouard faire parvenir à Rome l'argent levé sur l'Angleterre (6), de fréquents re-
L Quùd multis rétro annis in Anghco rcgno usus conciliorumobsoleverat. — Guil. de Malmesb. De Gest. Pontif., liv. I.