CHAPITRE y
Comment se concilient les divers témoignages sur le clergé anglo-saxon. — Cansos de désaccord inévitable entre le clergé anglo-saxon et le haut clergé normand, personnifié par Lanfranc. — Unité de la politique de Guillaume envers le clergé des deux côtés de la Manche. — Premières mesures de rigueur en 1070. — Les premiers choix faits par Guillaume. — Lanfranc est appelé au siège de Gantorbéry. — Dispositions d'esprit du nouveau prélat : ses préjugés, ses prétentions légitimes. Les choix de Lanfranc. — Affaire de Wulstan de Worcester. — Contradiction apparente des textes relatifs au clergé normand appelé en Angleterre : Guitmond d'A versa. — Distinction à établir entre ce que fit Lanfranc et ce qu'il ne put empêcher. — Ce qu'il faut penser de la proscription des saints nationaux : saint Cutbbert, saint Elphége.
L*année 1070 est la date fatale pour le clergé anglo-saxon. Des mesures violentes en marquèrent les premiers mois; provoquées par l'attitude nouvelle du clergé et par l'opposition dont le cloître était devenu l'asile, elles furent un avertissement, même pour ceux qu'elles n'atteignirent pas. Sur l'avis de Guillaume, fils d'Osbern, le conquérant avait fait opérer des perquisitions dans tous les monastères, enlever l'argent que les vaincus avaient espéré soustraire à la cupidité normande et les chartes qui conservaient le souvenir des garanties accordées au lendemain de la victoire. Moitié prudence, moitié cupidité, cette mesure préparait les esprits à des nouveautés plus grandes encore.
Les historiens de la conquête, frappés du caractère d'exclusion systématique des actes postérieurs à 1070, n'ont mis en lumière qu'un des côtés de la politique de Guillaume vis-à-vis du clergé. La question est plus complexe qu'il ne paraît , à suivre leurs traces. Sans doute il est impossible de ne pas voir dans la plupart des changements de personnes qui vont être faits autant de mesures administratives. Il serait erroné de n'y rien voir de plus. Les actes que nous allons étudier s'offrent tous à nous avec un double caractère : de révolution politique et de révolution reli-
gieuse. Le clergé du temps du roi Edouard va être frappé pour deux raisons : il est Saxon, il est indigne. Quelques exceptions faciles à expliquer par d'autres causes ne sauraient démentir ce jugement.
Il est difficile de parler avec équité du vaincu; le prestige du succès ou la sympathie qui s'attache au malheur, même mérité, ne manquent jamais de lui attirer d'iniques condamnations ou de le défendre même contre la justice. Un examen attentif des témoignages permet cependant d'établir que Guillaume, et à sa suite Lanfranc, furent autre chose que des persécuteurs, et les prélats saxons des victimes.
Le clergé anglo-saxon était resté en 1070 ce qu'était le clergé normand trente ans auparavant, avec un caractère de grossièreté plus marqué peut-être, effet des invasions multipliées.
Les auteurs qui sont le plus sensibles aux violences de la conquête ne peuvent s'empêcher de laisser éclater la vérité. 0. Vital n'épargne pas aux «intrus » la sévérité de ses jugements; il est forcé de reconnaître cependant que depuis longtemps la vie monastique avait disparu en Angleterre; la fréquence des invasions avait ruiné tout institut régulier, et comme le reconnaît le moine de Saint-Evroul, fils d'un Normand, mais né en Angleterre et sympathique au vaincu, l'existence des moines différait peu de celle des séculiers (1). Adonnés à la débauche, à l'usure, aux plus honteuses prévarications, ils avaient perdu tout souvenir de la règle. Les couvents eux-mêmes, détruits en partie, n'offraient plus un asile à la piété; et jusqu'à l'arrivée des Normands la sévérité de la règle ne fut jamais rétablie (2). Il s'en faut pourtant qu'O. Vital refuse à l'Angleterre l'honneur d'avoir connu la perfection de la vie monastique; il consacre plusieurs pages au résumé de l'histoire des ordres religieux depuis Augustin ; et il reconnaît avec une sorte d'orgueil qu'à différentes époques « de glorieux bataillons de moi- « nés, munis des armes de la vertu, avaient soutenu contre Satan « de rudes combats. » Comment expliquer cet abaissement après ce haut degré d'honneur? Les Danois, « race qui n'a pas la crainte de
1. Habitu fallebant ac professionis vocabulo, dediti ganeae, pecuhis innumeris, fœdisque prœvaricationibus. (0. Vital, IV, 6.)
2. Destructis monasteriis monastica religio debilitata est, et canonicus rigor usque ad Normannorum tempora reparatus non est. (0. Vital, IV, 6.)
Dieu, » ont tout renversé et tout rendu à la barbarie. Il fut un temps où le clergé anglais se distinguait par sa profonde connaissance des lettres grecques et latines. Tout a été oublié; et après tant de révolutions, les Normands trouvent les Anglais barbares et presque complètement illettrés (1). 0. Vital n'est pourtant pas hostile au vaincu; nul n'a de jugement plus sévère pour l'avidité de cette partie du clergé, normand qui courut à la curée : c'est lui qui nous a conservé les imprécations de Guitmond d'Aversa, dont nous aurons à nous occuper.
Le continuateur inconnu de l'histoire ecclésiastique de Bédé explique, comme Vital, par les bouleversements politiques le changement profond qui se fit dans les mœurs des différentes classes de la société : comme il est naturel, le clergé seul ne fut pas atteint, mais chez lui le changement parut plus sensible. Le XIP chapitre du livre III présente des mœurs des Anglais une peinture pleine d'intérêt. Quand l'anonyme parle des temps lointains, Téloge est sans réserve; le ton change tout à coup, dès qu'il touche aux temps voisins de la conquête. Le contraste est sensible, et l'excès est peut-être dans le blâme comme il a été dans l'éloge (2). Mais son témoignage est en tout point conforme à celui d'O. Vital, quand il dit que, quelques années avant la conquête, les clercs se contentaient d'une littérature toute mondaine et de hasard, balbutiaient à peine les formules sacramentelles : un clerc sachant la grammaire était un prodige et un sujet d'étonnement : les moines s'habillaient de tissus délicats et n'observaient plus aucune règle dans le choix de leurs aliments (3). Le même auteur oppose à l'organisation religieuse de l'Angleterre la régularité nouvelle du clergé
1. Cur Anglos agrestes et penè illitteratos invenerint Normanni. (Ibld.)
2. Optimales gulee et veneri dediti... in cibis urgentes crapulam, in potibus irritantes vomicam. De Gest. Atiglor.^ Hv. 2, cli. XII, dans le : Reruni Britannic... scriptores vetustiores ac praecipui. (In-fol. Heldeiberg).
Aucun manuscrit ne donne le nom du continuateur de Bède. (3n sait par son histoire même qu'il était originaii'e de la Grande-Bretagne. 11 semble établi qu'il vécut à l'époque de Guillaume le Conquérant ou de son fils. Guitmond d'Aversa parle de lui comme d'un contemporain. La continuation de Bède va jusqu'en 1100 environ.
3. Clerici tulmutuariâ litteraturâ contenti, vix Sacramentorum verba balbutiebant. Stupori erat et miraculo cœteiis qui grammaticam nôsset. [Ibid.)
normand : « La vie religieuse et la régie étaient presque mortes en « Angleterre; les Normands les ressuscitèrent par leur arri- « vée (1). » Mathieu Paris reprend, dans le môme esprit et dans les mêmes termes, l'accusation portée par le continuateur de Bédé contre le clergé anglo-saxon (2). Dans les temps qui ont suivi la conquête, cette double infériorité du clergé anglais, au point de vue de la discipline et des connaissances, semble un fait incontesté : si c'eût été une calomnie du vainqueur, le temps en eût fait justice; on n'en trouverait pas la trace dans des écrivains du xiv* siècle; ou tout au moins, dans ce long intervalle, le vaincu aurait pu faire entendre sa voix et déposer contre le vainqueur. Nulle part on ne trouve un témoignage favorable au vaincu : et Knyghton qui écrivait vers la fin du xiv'' siècle, parlant de Stigand, le représente comme un prêtre ignorant, semblable sur ce point à la plupart des évêques anglais (3). 11 copie Malmesbury, mais il y ajoute, et son témoignage est plus grave encore : nous le citons en entier, malgré sa date, car il n'est que la confirmation et le développement de textes 'contemporains de la conquête : « C'était alors une vérité « banale qu'on ne méritait pas d'être évêque si l'on ne savait user « largement (4) des pompes du siècle, de la chasse en plein bois, « des recherches de la table, du luxe des habits, de grands équi- « pages de chevaux : quant au salut des âmes, c'était le dernier de « leurs soucis. Si on leur reprochait de sacrifier la religion et les « lettres pour l'intrigue et l'argent : autres temps, autres mœurs, « répondaient-ils ; paroles légères qui atténuaient mal l'indignité de « de leur conduite. » Knyghton nous laisse voir quelle était, trois siècles après, l'opinion de l'Angleterre ; son jugement est conforme à celui des écrivains du xi- et du xii^ siècle. La Chronique saxonne, qui n'est pas suspecte, nous montre la simonie ouvertement pratiquée et comme de droit commun avant 1066; c'est par hasard que ce précieux témoignage nous est fourni. En 1043, l'archevêque Edwig renonça à la dignité épiscopale à cause de ses infirmités ;
1. Religionis normam, usquequâque in Angliâ emortuam, adventu suo suscitârunt. (Ibid.)