‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 87 sur 175 · Twysden, p · texte numérisé non relu

Twysden, p

7. DeGest. Pont.,\\wYQl. — Mathieu de Westminster donne 1074. — Dans Spelman, l'affaire de Wulstan est rapportée à deux conciles différents : en 1070, au concile de Londres, II, p. 4, et en 1078, II, p. 14.

C'est donc au moins cinq ans après la prise de possession de son siège que Lanfranc s'attaqua à l'èvêque de Worcester. Le peuple d'Angleterre devait plus tard faire un saint de Wulstan; ce n'était pas seulement la glorification de sa conduite politique : toute sa vie était un titre à cet honneur. Elevé à la dignité épiscopale par l'archevêque Aldred, en 1062, il avait montré pour défendre les privilèges de son Eglise la plus grande énergie : à la cour du roi Edouard il avait apporté la même simplicité de mœurs ; il était pour tous un sujet de surprise et un exemple. Le grief de Lanfranc contre Wulstan était son ignorance (1). On est tout d'abord surpris de la contradiction des textes sur ce point : mais cette contradiction n'est qu'apparente. Malmesbury témoigne lui-même en faveur de Wulstan : l'èvêque de Worcester ne saurait être comparé à ces clercs grossiers qui composaient en majeure partie l'Église anglaise ; il avait appris des lettres ce qu'on en enseignait en Angleterre de son temps; mais tourné de bonne heure vers les choses de la religion, il avait négligé comme indignes d'un prêtre les lettres profanes et ladialectique (2). Les Anglo-Saxons avaient, dans la dernière période de leur histoire, traité le latin comme une langue morte; leurs ouvrages ordinaires commençaient à s'écrire en langue vulgaire, et le saxon était souvent employé dans les homélies. Bien que l'ignorance de Wulstan ne fût pas réelle, il manquait de cette haute culture que donnait le commerce des lettres profanes ; aux yeux du maître du Bec il ne pouvait passer pour un lettré. On ne peut se refuser à admettre la sincérité du motif; toute autre raison manquerait de vraisemblance. Wulstan ne conspira point, et après 1075 il gagna les bonnes grâces de Guillaume et de Lanfranc. Cependant cet usage constant de la langue vulgaire auquel se plaisait Wulstan pouvait porter ombrage à Lanfranc pour d'autres motifs. Cette langue était, au début surtout (3), inconnue aux

1 . Inclamatum est in Vulstanum a Lanfranco dé litterarum inscitiâ. (Malmesb., ibid.)

2. Fabulas poetarum et tortiles syllogismos dialecticorum, quœ nec nosset nec nosse dignai-etur. (Malmesb., ibid)

3. Ingulph nous dit (p. 512, éd. 1596) que, même dans les écoles, on apprenait aux enfants la grammaire « lingud Gallicd ». Mais 0. Vital raconte que lorsqu'il fut envoyé par son père en Normandie, à l'âge de douze ans. il ne comprit pas la langue qui se parlait autour de lui : « Linguain, ut Joseph in yEgyptOy guatnnonnoveram, audivi »>. (Livre XIII, chap. dernier.

conquérants; elle avait la faveur du menu peuple, et c'est dans ce langage accessible à tous que le clergé anglo-saxon avait répandu des doctrines contraires à la foi romaine. Le souvenir des homélies d'^Elfrik la condamnait. Cet amour pour le langage de tous, était comme une forme de la résistance aux lois de Rome : la catholicité voulait, avec une même foi, une même langue. La scène de la résistance du prélat menacé et son invocation au roi Edouard est pleine de grandeur : « C'est de toi, Edouard, dit-il, que j'ai reçu ce bâton pastoral; c'est à toi seul que je veux le rendre » ; et il frappa de sa crosse la pierre tumulaire du Confesseur. Les imaginations émues par tant de fierté dans le malheur, se plurent à voir une intervention miraculeuse : la crosse s'enfonça dans le marbre et nul ne put l'en arracher avant la révocation de la sentence. Le ciel s'était prononcé; Lanfranc et Guillaume conservèrent à Wulstan sa dignité : une faute avait été épargnée au chef de l'Eglise anglaise.

Malgré ce dernier exemple, et peut-être à cause de cet exemple, il n'en reste pas moins établi que s'il y eut un parti pris, ce ne fut pas celui de la haine aveugle et de la conquête. Non qu'il faille juger de tous les nouveaux évêques et abbés par les hommes dont nous avons présenté les mérites : il y eut les avides et les ignorants, pressés de jouir et corrompus par la victoire même. C'est la triste condition des chefs de ne pouvoir refuser le prix de certains services et de voir après la victoire leur autorité méconnue. Aucun de ces choix n'est imputable à Lanfranc; son rôle consiste même à réparer la faute presque inévitable de la première heure. Si on lit attentivement les historiens qui ont présenté un tableau complet de cette époque, et dont l'impartialité est établie, 0. Vital par exemple, on voit sur le seul fait de|la composition du nouveau clergé les témoignages les plus contraires. Nous avons cité plus d'un texte d'O. Vital très-favorable aux nouveaux venus; on pourrait en opposer maint autre qui serait la négation formelle des premiers.

Le chapitre VIII du livre III est tout entier consacré à la peinture de ces cupidités insatiables des gens d'Eglise, de ce trafic des choses saintes, des dignités, évèchés, abbayes, archidiaconats, doyennés. Les éloquentes imprécations de Guitmond d'Aversaont fait durer cet affligeant souvenir. 0. Vital n'est pourtant pas en

désaccord avec lui-même ; et Guitmond n'a pas exagéré, mais il n'a vu qu'un côté des choses. Il est hors de doute qu'il y eut alors un double courant de Normandie et de France vers l'Angleterre ; d'abord ces légions de moines affamés de liberté et de jouissances, que sur le continent môme la discipline naguère rétablie contenait à peine, ces natures grossières qui ne connaissent jamais qu'une vertu de contrainte, et qui se ruèrent sur l'Angleterre comme sur une proie. Leurs excès furent inouïs et ils semblent donner raison aux historiens qui ne veulent voir dans la conquête sous ses deux formes qu'un pillage : tels ce Turold, que Guillaume, un jour de bonne humeur, envoyait dans le monastère de Peterborough, pour mettre au premier rang des frontières menacées cet abbé soldat : tel ce Toustain, pour lequel la réforme religieuse n'était que caprice et prétexte à vexer les moines saxons; ce Guérin de Lire, qui faisait jeter au vent les cendres de ses prédécesseurs : tels ces abbés qui faisaient de leur cloître une arène et portaient les armes contre leurs moines : tel ce Robert, évêque de Litchfield, dont les excès provoquèrent à deux reprises l'intervention du roi et de Lanfranc; tel enfin cet évêque qui faisait servir un banquet par des femmes à demi-vêtues et qui tournait bruyamment en ridicule l'indignation des Anglais à ce spectacle. Il y eut aussi dans la conquête politique des violences analogues. Peut-on nier pourtant qu'il soit sorti de ce sang et de ces ruines un ordre nouveau? L'arrivée des Normands en Angleterre n'a-t-elle été, comme le veulent les écrivains saxons, qu'un inutile fléau de Dieu? Dans Tordre temporel, au-dessus des violents, des despotes improvisés par la victoire et d'autant plus odieux, de ceux que la possession inespérée de biens acquis sans efforts transporta jusqu'au délire, il y eut les politiques, qui, dès le premier jour, eurent leur plan de gouvernement et le suivirent jusqu'au bout. Dans l'ordre spirituel aussi, il y eut, au-dessus des exagérés, les politiques; Lanfranc est leur chef; on doit remarquer qu'aucun des moines ou évêques que l'histoire a flétris ne fut sa créature. L'opposition ne tarda pas à éclater entre ces deux classes du clergé anglo-normand : c'est un signe grave que Guitmond ait osé tenir devant Guillaume le rude langage qu'O. Vital a conservé. Le récit d'O. Vital montre bien que le roi n'en fut pas blessé, mais que certains évêques et abbés accusés de rapacité ne pardonnèrent pas au moine sa franchise. Les hom-

mes comme Guitmond étaient les auxiliaires naturels de Guillaume. L'évèque de Litchfîeld, Robert, avait dépouillé le monastère de Coventry, forcé les coffres où les moines avaient enfermé leurs trésors et démoli leurs maisons pour se faire bâtir un palais. Nous ignorerions ces excès sans une lettre de Lanfranc qui condamne révèque et qui le somme de mettre fin à ces violences (1). Lanfranc écrivit à deux reprises : la seconde fois, il prescrit, il ordonne au nom du roi et en son propre nom (2), de rendre au couvent de Coventry tout ce qui lui a été enlevé : « l'abbé et ses moines ont « porté plainte auprès de moi : vous êtes entré de force dans le « dortoir, vous avez brisé leurs cassettes, enlevé leurs chevaux « et tous leurs biens. C'est encore peu : vous avez démoli leurs « maisons, et fait porter les matériaux dans vos fermes. Vous êtes « resté huit jours entiers au couvent, avec votre maison, vivant « aux dépens des moines. Vous oubliez que ce ne sont pas là vos « devoirs, que vous outre-passez votre puissance, qu'il vous fau- « drait veiller sur les âmes avec la sollicitude d'un pasteur et leur « fournir, en paroles et en actions, le salutaire exemple d'une « bonne vie et de bonnes mœurs. » Quel compte Robert tint-il de ces ordres? On l'ignore. Mais c'est beaucoup que la lettre ait été écrite, sous un prince qui n'aimait pas à ordonner en vain.

Les démêlés de l'abbé de Glastonbury, Toustain, et de ses moines sont souvent cités. La singularité de son despotisme qui voulait leur imposer un chant nouveau aboutit après bien des querelles (3) à une révolte (1083). L'église fut ensanglantée par la lutte des moines et des soldats de l'abbé, le crucifix fut criblé de traits, et les marches de l'autel couvertes de sang. Toustain était une créature de Guillaume (4) ; il avait été moine à Caen. Il n'en fut pas moins sacrifié sans pitié, et renvoyé à Caen en exil (5). Dans sa disgrâce, il implora Lanfranc. La réponse de l'archevêque nous est parvenue. « Priez Dieu pour qu'il se souvienne devons et qu'il

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