‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 91 sur 175 · Simeo Dunel., p · texte numérisé non relu

Simeo Dunel., p

odieux que les vaincus eux-mêmes : tandis que les plus grossiers s'abandonnaient contre eux à toutes les fureurs de la haine, les esprits supérieurs n'échappaient pas à ce préjugé ; Lanfranc lui-même blessa le patriotisme saxon par l'injustice de ses jugements sur le martyre de Saint-Ephége. Saint-Ephége, archevêque de Cantorbéry, était mort dans les tourments pour n'avoir pas voulu laisser payer sa rançon par son Eglise. Avec plus de tact et une âme plus généreuse, Lanfranc n'eût pas traité avec dédain son prédécesseur martyr. Mais il était sincère, comme en témoigne sa conversation avec saint Anselme, rapportée par Eadmer. — « Plus j'y réfléchis, plus la sainteté de quelques-uns de ces saints saxons me paraît contestable ». — Mais s'il commit la faute, il sut la reconnaître et la réparer : en 1079, Anselme passa le détroit et alla trouver Lanfranc à Liminge. La condition des vaincus fit plus d'une fois l'objet de leurs entretiens; et Lanfranc, comme il eut fait d'un cas de conscience, consulta lui-même son ami sur les mérites d'Elphége. Avec plus de subtilité peut-être que d'éloquence, Anselme prouva que si la cause^ et non le supplice, fait le martyre, Elphége avait mérité cet honneur : car il était mort pour la justice: — « mourir pour la justice, n'est-ce pas mourir pour Jésus- Christ »? — Lanfranc se laissa persuader; de ce jour, il rendit à Elphége les honneurs dus aux martyrs; il confia à Osbern le soin d'écrire l'histoire de sa vie et [de sa passion, et un chant pieux composé en l'honneur d'Elphége fut ajouté à la liturgie de l'Eglise honorée par son courage. L'injustice de Lanfranc était réparée.

Mais ces erreurs passionnées ne le furent point partout ; et les noms des Adhelm, des Werburge, des Swithun, etc., furent longtemps encore méprisés par les nouveaux venus. La restauration du culte de saint Cuthbert est pourtant une preuve que dans la seconde partie de son administration, Lanfranc, et avec lui Guillaume, renoncèrent à cette proscription des saints nationaux.

Ainsi s'était opérée cette substitution d'un clergé à un autre. Le changement de personnes se fit sans merci, et, sauf Vulstan, on ne citerait pas un seul évêque ou abbé qui n'ait été tôt ou tard remplacé ; la mort épargna à quelques-uns cette douleur. Il est naturel que les contemporains y aient vu un système violent de conquête et rien de plus ; il y eut système en effet, il y eut violence, et les sauvageries de la conquête se retrouvent là encore, plus

odieuses, parce qu'on souhaiterait davantage les en voir exclues ; mais ce ne fut pas une simple spoliation au profit du vainqueur. Tout ce système repose sur l'opinion arrêtée des chefs ecclésiastiques du parti normand, que le clergé anglo-saxon était inférieur en moralité, en instruction, et qu'il était plus aisé de le remplacer que de le modifier. Ajoutons à cela les nécessités politiques qui condamnèrent la plupart des hauts personnages du clergé saxon comme rebelles, et les convoitises du grand nombre qui ne vit dans les bénéfices ecclésiastiques qu'un butin : nous aurons les trois éléments de cette révolution profonde. Lanfranc ne représente à vrai dire qu'un des aspects de cette révolution : il seconde Guillaume, dont la politique a besoin de son aide ; alors, il n'est qu'agent : il fait effort pour contenir les violents et les avides ; c'est trop peu d'un homme contre une foule, il est souvent impuissant : mais Lanfranc n'obéit qu'à sa volonté propre, quand il remplace par des hommes de son choix des prélats ou des abbés que la politique eût peut-être épargnés, ceux dont la grossièreté, l'ignorance ou la résistance à l'orthodoxie romaine sont les seuls crimes. La réforme qu'il voulait accomplir, l'établissement d'une discipline et d'une hiérarchie nouvelle n'étaient possibles qu'à cette condition : il y aurait une égale erreur à se représenter Lanfranc comme ayant subi à regret ou sans y rien ajouter la volonté de Guillaume ; il fut l'agent de la révolution politique, parce que à ses yeux la révolution religieuse n'était possible qu'à ce prix; et ce plan une fois conçu, il l'appliqua avec la fermeté d'un homme à qui la vue jiette du but à atteindre permet d'aller à travers tous les obstacles sans dévier. Relever l'état des mœurs, renouveler les études, appliquer la discipline nouvelle de la cour romaine, et en même temps faire de l'Eglise de la Grande-Bretagne tout entière une unité distincte dans la Chrétienté, soumise à la primauté de Cantorbéry, tels furent ses projets; on peut dire à son honneur : telle fut son œuvre. Nous n'avons encore vu que les moyens.

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