‹ Lanfranc, archevêque de CantorbéryChapitre 92 sur 175 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Origine ,de la question de suprématie. — Pontificat d'Augustin. — Lettre du pape Grégoire le Grand. — Droits primitifs d'York et de Cantorbéry. — Décadence d'York : ses causes. — Conséquences du pontificat de Théodore. État de la question en 1070. — Le débat est exclusisivement religieux. — Intervention de Guillaume. — Le débat devient politique et religieux. — Première décision en 1070. — Concile de Winchester (1072). — Confirmation de la suprématie de Cantorbéry : ses conséquences.

A l'arrivée de Lanfranc en Angleterre, deux sièges archiépiscopaux se disputaient la suprématie. D'une antiquité presque égale, rivaux d'importance, fiers de la sainteté de leurs traditions, les deux sièges d'York et de Cantorbéry pouvaient opposer l'un à l'autre des noms de prélats également illustres par leurs vertus, leurs talents, l'éclat de leur rôle politique. Situées presque aux deux extrémités de l'Angleterre, les deux villes semblaient devoir exercer une autorité ecclésiastique presque égale sur le reste du royaume ; rien ne semblait plus naturel que ce partage de juridictions.

Ce fut pourtant une des luttes les "plus sérieuses que Lanfranc eut à soutenir.

Pour éclairer cet épisode, il faut remonter jusqu'aux premiers temps de l'établissement du christianisme en Angleterre.

Du temps du roi fabuleux Lucius, que les chroniqueurs font régner de 179 à 191 après J.-C, on comptait dans la Grande- Bretagne vingt-huit évêchés, distribués dans trois provinces ecclésiastiques. Les trois métropoles étaient : Londres, York, et la ville des Légions (Urbs legionum) (Caerleon).

Mais quelle que soit la précision toute factice apportée par les auteurs de ces chroniques dans leurs indications, l'obscurité la plus complète couvre ces premiers temps de l'histoire ecclésiastique de

la Grande-Bretagne. Quelques siècles plus tard, tout vestige du christianisme avait disparu; il y eut à l'époque de saint Grégoire le Grand comme une résurrection.

Lorsque le moine Augustin aborda dans l'île de Thanet, qui avait déjà été le point de départ de deux invasions d'un tout autre caractère, rien n'avait survécu de l'ancienne organisation, peutêtre imaginée par les moines.

Bientôt séduit par l'ascendant de l'apôtre que Rome lui envoyait, le roi de Kent, Ethelbert, le reconnut pour son père spirituel, et soutenu par le pouvoir politique, Augustin commença la conquête pacifique de l'ile entière. Après la conquête, l'organisation. De Rome, saint Grégoire conduisait tout, réglait tout. Il ordonna à Augustin d'aller en Gaule recevoir le pallium des mains de l'archevêque d'Arles: et dans une lettre souvent citée par les défenseurs de l'Eglise d'York au cours des débats, il établissait en termes précis la nouvelle division ecclésiastique de la Grande-Bretagne. La partie méridionale de l'île était seule encore convertie au christianisme : il y eut donc un archevêché à Cantorbéry. Cantorbéry, centre du royaume de Kent, berceau de la foi nouvelle, siège de la première Eglise où Augustin eût officié sur une terre encore païenne, remplaça Londres. — « Ainsi la ville de Londres, qui du « temps des Bretons avait toujours eu un archevêque, vit cette « dignité transférée à Cantorbéry, pour que s'accomplit cette pro- « phétie de Merlin : la religion sera effacée de l'île ; il y aura un « déplacement des premiers sièges épiscopaux; et Cantorbéry sera « ornée de la dignité enlevée à Londres (1) ». Il semble pourtant que dans la pensée de saint Grégoire, les deux noms de Londres et de Cantorbéry se confondent; c'est toujours au siège de Londres qu'il attribue la suprématie, rapportée par Augustin à Cantorbéry. Saint Grégoire appelle toujours l'archevêque de Cantorbéry Lundoniensem et non Cantuarensem. Guillaume deNewbridge en fait la remarque ; et dans son esprit, cette confusion tout extérieure n'enlève rien aux droits supérieurs de la capitale du royaume de Kent (2).

1. Delebitur religio in Insiilâ et transmutatio primarum sedium fiet : dignitas Londoniae adornabit Dorobernum. — Math, de Westm., anno 604.

2. Cantuarensis vero episcopus, quem beatus Gregorius Lundoniensem vocat — Guil. de Newbridge. Rerum Anglic. Liv. V, ch. X.)

Il était parfaitement établi, et hors de conteste, que le siège épiscopal d'Augustin avait toujours été Cantorbéry, et non Londres; les adversaires eux-mêmes du prélat de Cantorbéry ne songèrent jamais à abuser contre lui de cette confusion du pontife. D'après le plan de saint Grégoire, il devait y avoir dans la partie sud-est de l'Angleterre, convertie tout d'abord, et avec une sorte de rapidité miraculeuse, une Église distincte, formant un tout organisé. Quel que fût le siège métropolitain, Londres ou Cantorbéry, la métropole devait étendre sa juridiction sur douze évêcliés. Ces douze évêques ordonnés par l'archevêque métropolitain, étaient soumis à son autorité, comme le métropolitain lui-même était soumis au « Saint-Siège apostolique ». L'archevêque recevait de Rome le pallium, insigne de cette suprématie spirituelle. Les douze évêchés désignés de première inspiration, pour donner un caractère d'ordre et de fixité à ce mouvement de conversion, se trouvaient tous dans la région située au sud de l'Humber. Bientôt, du vivant même d'Augustin, Rome entreprit d'étendre son influence jusqu'aux frontières de Scotie et d'attaquer Tîle par le nord-est, comme elle avait fait d'abord par le sud-est. Des missionnaires furent envoyés dans le royaume de Northumberland; York devint rapidement un centre religieux de quelque importance; le nord ainsi conquis, saint Grégoire put concevoir un plan d'organisation qui s'appliquât, non plus à une région déterminée, mais à l'ensemble des sept royaumes barbares convertis. L'Humber servit presque toujours de limite entre les deux grandes divisions ecclésiastiques. Le nord, dans la pensée du grand pontife, devait avoir sa métropole comme le midi. Égales entre elles, également dominées par la cour de Rome, York et Cantorbéry restaient les deux villes maîtresses, dont la juridiction s'étendait sur un nombre égal d'évêché.s suffragants. Comme Cantorbéry, York devait avoir autour d'elle douze évêchés et jouir des droits et des honneurs de ville métropolitaine (1). Il paraît donc hors de doute que le pape saint Grégoire se proposait de constituer deux centres religieux indépendants, dont l'autorité raj^onnât sur une moitié du royaume. Il est vrai que le premier évêque d'York, Paulin, fut sacré par

1. Ipse qiioqiie (Eboracensis episc.) xii episcopos ordinet et Metropolitani honore perfruatur. (Lettre de S. Grégoire.)

Augustin ; mais Augustin était alors investi de l'autorité sans égale qui s'attache au premier apôtre d'un pays. Il n'était pas seulement archevêque du pays de Kent, il était surtout disciple du Christ, envoyé du pontife, presque saint lui-même. Un pareil antécédent ne créait pour le titulaire futur du siège de Cantorbéry aucun droit particulier : car si en la personne de Paulin le siège d'York semblait reconnaître la suprématie de Cantorbéry, c'était à la personne d'Augustin et non à sa dignité que ce signe de déférence était accordé. La lettre si souvent citée de saint Grégoire ne laissait aucun doute à cet égard : « Après votre mort, écrivait-il à Augustin, l'évêque d'York devra exercer sur les évêques ordonnés par lui une autorité complètement libre de toute suprématie de l'évêque de Londres (1) ». 11 devait y avoir entre les deux sièges parité complète d'influence, pour chacun indépendance absolue : pour établir le rang des deux titulaires, on aurait égard seulement à l'ancienneté de leur ordination (2).

Les prescriptions pontificales étaient claires et précises; mais à cette distance de la capitale du monde chrétien, dans un siècle encore mal éclairé sur les caractères de l'autorité papale, saint Grégoire fut obéi dans les limites où ses ordres ne contrariaient pas les vues personnelles du prélat de Cantorbéry. Le nombre de douze évêques fixé par le pape pour la province de Cantorbéry fut dépassé : Augustin s'appliqua à étendre vers le nord les limites de sa province, de manière à y comprendre les régions les plus riches et les mieux cultivées de l'Angleterre ; la province d'York se trouva insensiblement réduite aux parties incultes, à ces contrées du nord, boréales, comme disent les chroniques : elle fut entièrement séparée de la province de Cantorbéry.

La fortune des deux sièges archiépiscopaux fut d'ailleurs liée à la fortune même des deux royaumes où ils se trouvaient. Le royaume de Kent était au commencement du vu*" siècle le plus puissant des États de la Grande-Bretagne (3). Le roi Ethelbert avait alors étendu son autorité jusqu'aux rives de l'Humber; de

1. Post obitum vero tuum, ità Episcopis quosordinaverit praesit, utLunduniensis Episcopi nuUo modo ditioni subjaceat. Lettre de S. Grégoire.

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