CHAPITRE II
Propriétés du Langage mimique.
Le langage mimique est une langue indépendante, qui se suffît à elle-même et qui peut satisfaire à tous les besoins de l'intelligence, comme les langues française, anglaise, allemande, italienne, etc. Elle ne demande qu'à être développée comme les idiomes et les langues ordinaires.
En effet, chaque langue a des termes pour exprimer les idées que l'on appelle générales et celles que l'on appelle particulières, en sorte qu'elles peuvent se traduire réciproquement. Il en est de même du langage mimique, il peut exprimer les idées générales et les idées particulières , être traduit par toutes les langues, et les traduire lui-même, mieux peut-être que les lanques parlées ne se traduisent réciproquement, car chaque langue parlée n'a pas un terme correspondant à chacun des siens dans toutes les langues ; au lieu que, sans briser l'harmonie et l'ordre de sa nomenclature,
le langage mimique peut avoir un signe correspondant à chacun des termes de toutes les langues.
Puis donc que le langage mimique est une lan^i,> comme les langues française, anglaise, allemande, etc., il peut, comme elles, servir à représenter la pensée, à converser et à développer l'intelligence.
Pour mieux faire saisir ces propriétés communes et contestées du langage mimique et des langues parlées, nous allons jeter un coup d'œil sur le développement progressif du parlant et du sourd-muet. D'abord l'intelligence et les sens de l'enfant sont comme assoupis et étrangers à tout ce qui se passe autour de lui*, peu à peu son organisme et son attention spontanée se développent, et lui permettent de s'initier aux faits dont il est témoin.
Tous les jours, il entend nommer les aliments, les meubles, les objets qui l'entourent, et bientôt il essaie de bégayer et de donner à chaque chose le nom par lequel il l'a toujours entendu nommer; il se trompe quelquefois, on le reprend, et peu à peu son langage se perfectionne. Tous les jours aussi il entend nommer bonne celle qui le soigne, couturière celle qui fait ses vêtements, cordonnier celui qui fait ses chaussures, menuisier, serrurier, etc., etc., ceux qui travaillent sur des objets de bois, de fer, etc., etc., el par la tendance naturelle et spontanée de son esprit à l'analogie, bientôt il demande qui a fait chaque chose, et sa bonne mère lui dit que c'est Dieu qui fait pleuvoir, neiger ; qui fait entendre le tonnerre, lever le soleil, croître les plantes, vivre les animaux, etc., etc. Ainsi commence a se développer son intelligence et son langage. Puis en jouant, sautant avec les bambins de son âge, chacun
apporte son écho au vocabulaire commun. Bientôt vient la classe, où tout se passe de la même manière, seulement au lieu d'être près du giron de sa bonne mère et d'apprendre en jouant, il écoutera le professeur sérieux, et conversera avec les livres. De là , dans les ateliers ou dans les académies, le développement se continuera toujours selon le même mode ; en observant, en écoutant, en conversant avec te nature, avec les hommes ou avec les livres.
Ainsi se développe l'intelligence chez toutes les nations et dans toutes les langues, et par conséquent dans te langage mimique, puisque c'est une langue comme les langues française, anglaise, allemande, italienne, etc. Le sourd-muet ne pourra répéter les noms des objets qu'on lui montre*, mais bientôt la nature et le besoin l'amèneront à donner un signe au lieu d'un mot aux choses dont la nécessité se fait sentir-, ainsi aidé de ceux qui l'entourent, il formera son petit vocabulaire, sans doute beaucoup plus restreint que celui du parlant. Sa pauvre mère ne pourra pas lui dire que c'est Dieu qui envoie les nuages et la pluie, qui fait gronder le tonnerre et lever le soleil, etc., etc.-, sa langue mimique à elle n'est pas assez étendue pour cela, mais d'autres y suppléeront plus tard.?
Dans tous les cas l'enfant sourd-muet est dans le même degré, pour le développement de son intelligence et deson vocabulaire, que le sauvagedont l'idiome est fort restreint-, seulement il a plus d'aptitude à la perfectibilité; etnous osons dire que, lorsque l'on envoie le sourd-muet dans une institution où le langage mimique est aussi développé que le langage de la parole dans la famille, en fort peu de temps il est au niveau de l'enfant parlant
pour les idées physiques et morales. Il est clans le même cas que le parlant auquel on n'aurait enseigné qu'un idiome fort peu étendu, et qui en arrivant en ctafefl le trouverait dans un parlait développement. C'est, en effet, ce que nous voyons se passer journellement dans toutes les institutions.
Ainsi, l'intelligence du parlant et celle du sourd-muet s® développent de la même manière, seulement que lo second , au lieu de penser et de nommer par la parole, pense et nomme par signes.
J'ai vu des sourds-muets de huit à dix ans, après quelques mois passés dans une institution où on les mettait en communication avec des élèves instruits, afin de les faire beaucoup converser, de former ainsi leur intelligence et leur vocabulaire pour les mettra en état de commencer avec plus de fruits un cours suivi, répondre presque imperturbablement aux questions élémentaires qu'on leur adressait sur l'histoire naturelle, sur l'hygiène et sur les principaux points de lu morale : et comme il est difficile aux personnes qui no sont pas compétentes de connaître si le sourd-muet ne se méprend pas, les questions étaient brisées, lourm et retournées par les professeurs. Ces mômes enfants dont l'instruction a été conduite par une excellente méthode, au bout de six mois, exprimaient par écrit, en phrases simples et uniformes, ce qu'ils avaient fait un jour quelconque. Dans l'étendue d'une page, à peine pouvait-on compter quelques fautes de grammaire et de syntaxe, et avec cela ils avaient des notions générale! d'hygiène, d'histoire sainte, d'histoire naturelle, etc., qu'ils avaient apprises en conversant avec des sourdsmuets instruits. D'autres plus âgés, de vingt, trente an
et plus, avaient appris par signes leur religion avec étendue, des notions d'hygiène, d'histoire naturelle, etc., et pouvaient passablement rendre compte des actions ordinaires, par écrit, par petites phrases, au bout de deux ans. Mais ce qui surprenait principalement les nom* breux visiteurs, c'étaient les démonstrations des principaux phénomènes d astronomie et des principes élémentaires d'arpentage par de jeunes sourds-muets.
Sans doute que ce développement intellectuel si précoce paraîtra à beaucoup étrange ou incroyable; aussi n'en parlons-nous qu'avec réserve, dans l'espérance seulement d'attirer l'attention des hommes compétents sur le vice profond qui doit exister dans la méthode d'instruction du parlant, et de les porter à la comparer avec celle des sourds-muets.
En résumé, le langage mimique peut servir au développement de l'intelligence comme une langue quelconque. La démonstration de ce principe donne comme conséquence la solution d'importants problèmes que l'on a formulés sur le sourd-muet, et la réfutation de bien des préjugés. Nous allons en rapporter quelques-uns, en passant en revue divers passages d'auteurs imposants qui ont rapport au sourd-muet, et qui serviront à jeter un nouveau jour sur le sujet qui nous occupe.