CHAPITRE III
Différents préjugés relatifs au Sourd iluut.
I. « L'intelligence du sourd-muet, disait le révérend père Lacordaire, dans ses Conférences de Notre-Dame, de 1836, est en rapport seulement avec le monde visible< II peut sans doute recueillir, combiner des images, mais il ne possède pas d'idées générales, car ce n'est que par l'intermédiaire de la parole que les idées descendent de Dieu dans l'intelligence humaine. »
Nous prions l'illustre orateur de vouloir bien nous pardonner si nous n'avons pas l'honneur de parlager sa manière de voir sur le sourd-muet. Pour nous justifier sur ce point, il suffît de rappeler le raisonnement que nous avons fait dans l'étude précédente : le langage mimique peut traduire le français , l'anglais, l'allemand, l'italien, etc.; donc, l'entendement qui aura l'intelligence du langage mimique aura les mêmes idées que celui qui a l'intelligence des langues parlées.
D'ailleurs, les faits sont là, et tous en parfaite harmonie avec cette démonstration. Comme nous l'avons dit, le langage mimique est une langue indépendante, qui se suffit à elle-même, qui n'a besoin d'être précédée par aucune autre langue ; la nature en fait sentir spontanément les premières expressions; celles-ci, comme germe, servent à développer tout le reste : l'intelligence, et le vocabulaire du sourd-muet se développent comme l'intelligence et le vocabulaire du parlant, seulement qu'au lieu de penser et de s'exprimer par la parole, il pense et s'exprime par signes; le langage
mimique est porteur de la pensée comme la parole.
Voici le récit plein de naïveté que le soura-muet Massieu fait des premières années de son enfance, il donnera une idée du langage mimique dans les premiers efforts de la nature :
« Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de haut en bas pour marquer mon ignorance, je le mettais sous mon bras comme pour sortir; mais mon père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet.
» Alors je criai très haut; je pris encore les livres pour les lire, mais je ne connaissais ni les phrases ni les
périodes Alors je me désolai ; je sortis de la maison
paternelle et j'allai à l'école sans le dire à mon père ; je me présentai au maître en lui demandant par signes de m'apprendre à écrire et à lire* Il me refusa durement et me chassa de l'école. Cela me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas.
» Je pensais souvent à écrire et à lire. Alors j'avais douze ans ; j'essayais tout seul à former avec une plume des signes d'écriture (1). »
Le passage suivant de M. Degérando donne la raison du préjugé que nous combattons :
» La langue maternelle s'apprend dès le berceau , sans art, par le seul effet des circonstances au milieu desquelles l'enfant se trouve placé. Il ignore comment il l'a apprise, les spectateurs ne le remarquent guère, les philosophes ne s'en enquièrent guère davantage.
(!) Théorie des Signes, t. 11, p. (io-i et 635.
» Ce qui nous étonne le plus généralement n'e*» , . ce qui est réellement merveilleux en soi, mais ce qui sort du cercle de nos habitudes.
» Chacun se persuade donc que les choses ne peuvent se passer autrement qu'elles n'ont eu lieu en effet, disposition naturelle à tous ceux qui ne réfléchissent point, ou qui ne sont pas avertis des faits contraires à ceux desquels ils sont accoutumés.
» La parole ayant été le moyen, l'ouïe, l'instrument; on en conclut qu'il n'y a ni moyens, ni instruments même, pour un malheureux privé de l'ouïe et de la parole. Ce terrible arrêt ne semble pas pouvoir être mis en doute (1). »
C'est sans doute la cause des préjugés si étranges qui ont pesé jusqu'à ce jour et pèsent encore sur le pauvre sourd-muet, et qui se trouvent même dans des intelligences d'élite.
Dès l'antiquité, Aristote avait formulé d'une manière absolue le rigoureux arrêt qui excluait le sourd-miu l de toute participation aux connaissances (2).
Par un arrêt non moins rigoureux, saint Augustin leur ferme les portes des connaissances de foi (3).
Des théologiens^ fort respectables d'ailleurs, en se fondant sur un semblable motif, condamnèrent ouvertement l'entreprise de l'abbé de l'Épée. « Aussi, dit-il, les parents se tenaient-ils pour déshonorés d'avoir un enfant sourd muet ; ils croyaient avoir rempli toute
(1) Degérando, De V Éducation des Sourds- M ut ( », eliap. l,r. page 12.
(2) DeHist. animal., t. IV, cap- IX, Metaphvs.
(3) Quod vitium impedit fideni ; nain surdus natu huera- . quibus lectis tidem concipiat. disoere non potest.
justice à son égard, en pourvoyant à sa nourriture et à son entretien; mais on le soustrayait pour toujours aux yeux du monde, en le confinant dans le fond d'un cloître, ou dans l'obscurité de quelques pensions inconnues (1). »
11. M. Carton, bienfaiteur dévoué des sourds-muets et directeur de l'institution des Sourds-Muets de Bruges, s'exprime ainsi :
« Nous prêtons par nos langues, à la plupart des objets, une unité, une simplicité qu'ils ne possèdent pas en réalité, et ceci est un des plus grands avantages de nos langues. Ainsi, pour exprimer un lieu où il y a beaucoup de maisons, d'églises, de rues, de places, le mot de ville nous suffît. Dans la langue mimique, il faudrait nécessairement un nombre prodigieux de pantomimes. On forme facilement, à l'aide de signes, des descriptions, des tableaux, mais qui ne sont jamais des signes intellectuels (2). »
M. Carton aura sans doute confondu l'explication du signe avec le signe lui-même, car le langage mimique a des expressions collectives aussi bien que le langage parlé. Ainsi, par exemple, fleur, que le sourd-muet exprime par un seul geste naturel, a un pédoncule , un calice, une corolle, etc. ; de même ville, que M. Carton prend pour exemple, peut être exprimé parfaitement par un seul signe naturel. Mais nous accorderons sans peine que même ce qui est naturel à l'homme demande à être réveillé une première fois, ou à être
(1) Lettre 2e à M. l'abbé ***, en 1772. Instruction des Sourds- Muets, 2e partie, p. 18 et suivantes.
(2) M. l'abbé Carton, Le Sourd-Muet et l'Aveugle, p. 51.
trouvé par une réflexion attentive; et que, pour tlonnerun heureux développement aux qualités naturelles, il faut une certaine étude , un certain exercice. C'est ainsi que se développent la musique, le dessin, l'éloquence, les notions universelles de morale, etc., etc. Pour en revenir au langage mimique : avant de se servir avec l'élève d'un signe général, il faut une fois ou deux entrer dans les détails, puis résumer par le signe général , qui sert de signe de rappel : par exemple, pour ville, dont nous venons de parler, il faudra en faire voir une à Télève, sinon lui en donner l'explication, comme l'on ferait au parlant, en lui disant que c'est un assemblage de maisons, qui forment des rues, des places publiques, etc. Pour donner cette explication au sourdmuet par signe, il n'y a pas plus de difficultés que pour la donner au parlant par la parole. Si le parlant ne sait pas ce que c'est que rue, place publique, etc., notions nécessaires pour arriver à l'intelligence de ville, on est obligé de le lui expliquer ou de le lui montrer ; de même pour le sourd-muet , la comparaison peut se continuer jusque dans les plus petits détails.
Sans doute que chaque idée n'influe pas tellement sur l'organisme qu'elle fasse sentir instantanément le signe qui lui est propre , naturel et caractéristique ; cela demande de l'attention et de l'observation.
Je me rappellerai toujours les heureux moments que j'ai passés avec le savant et pieux abbé Brasier, appelé dernièrement à faire l'éducation des jeunes princes Borghèse. Doué de beaucoup de sensibilité, il avait une disposition toute particulière pour les signes. Dans nos moments de récréation, il me priait souvent de répéter quelques morceaux en langage mimique; il sentait
merveilleusement si tel signe était naturel ou non, comme le musicien sent que telle mélodie correspond ou non à tel genre de pensées ou de sentiments. Je m'étudiais quelquefois avec lui et avec d'aulresamis, à corriger ceux qui me semblaient peu naturels-, lorsque j'étais assez heureux pour réussir, j'en étais averti par une acclamation unanime : c'est cela! car si le signe est naturel, il porte la lumière jusqu'au fond de l'âme et l'émotion jusque dans les profondeurs de l'organisme. Les petits sourds-muets dont j'ai parlé avaient des gestes fort naturels; ils avaient appris un ensemble de morceaux comiques et de morceaux sérieux qui produisaient un tel effet , que ceux qui les voyaient réciter étaient obligés de subir l'influence des signes, et passaient successivement d'un excès d'hilarité aux pleurs, suivant le genre du morceau. Quede fois j'ai vu percer la ilertédu jeune homme tout surpris de se trouver sensible et de n'avoir plus assez de force pour retenir une larme qu'il n'aurait pas voulu laisser paraître. Une fois , entre autres, un jeune militaire me disait : Mais, certes, je ne sais pas ce qu'il y a de mystérieux dans ce langage; il se fait sentir et pénètre jusque dans le sang. Cette tournure martiale en dit peut-être plus sur l'origine des expressions que tous les gros volumes de nos philosophes (1).
III. Après avoir rapporté plusieurs passages de M. Carton, M. le docteur Blanchet ajoute : « De tout ce qui précède, que résulte-t-il , sinon que la mimique doit être
(1) Voir notre mémoire intitulé Nouvelle Théorie de l'origine des Connaissances et de leurs expressions, ou les numéros des 22, 24 et 26 mars de la Presse religieuse.
employée comme un moyen auxiliaire propre à développer l'état moral et intellectuel-, mais si l'éducation se bornait là, le but serait manqué.
« L'éducation du sourd-muet ne saurait, en effet , avoir uniquement pour, objet le développement de son intelligence: il faut encore qu'elle se propose de lui assurer dans l'avenir des rapports avec la société. Comment obtenir ces derniers résultats, si ce n'est en créant des moyens de communication faciles entre le parlant et le sourd-muet, eten dotant ce dernier de la parole, toutes les fois que cela est possible. J'ajouterai que c'est un acte de cruauté aussi inexcusable de priver le sourdmuet de la parole et de l'ouïe, quand on peut les lui donner, que de ne pas rendre la vue à un aveugle lorsqu3 son affection est susceptible d'être guérie (1). » Bien souventnousavionslu, et maintes fois nous avions entendu dire par des personnes compétentes, que les fruits que l'on obtenait dans l'enseignement de la parole ne correspondaient pas, n'étaient pas proportionnels aux peines qu'il réclamait. Un peu incrédule, nous avons voulu faire l'essai, et bientôt nous avons vu qu'elles avaient raison. Ce qui a fini par nous dégoûter de cet enseignement, c'est la visite qucnous avons faite à un établissement si fort vanté par les feuilles publiques, que nous pensions presque que l'habile professeur avait le don de dire : Eppheta, et d'être obéi. Mais, hélas! quel désappointement! Srur une dizaine d'enfants, à peine un ou deux étaient-ils intelligibles-, les autres, avec des contorsions affreuses et qui faisaient mal à voir, ne produisaient que des sons rauques cl indéchiffrables. Nous
(1) De la Surdi-mutité, etc., p. 142.
nenommons pas cet établissement, de crainte de nuire au dévoué directeur qui nous l'a ouvert avec bienveillance, et dont les efforts ne peuvent que perfectionner l'art pour le petit nombre d'élèves capables de la parole.
Le besoin de la parole se fait fort peu sentir au sourdmuet ; il peut facilement coin prendre les personnes avec lesquelles il vit et en être compris; il suffit pour cela de quelques jours. Cependant, comme sur le grand nombre il s'en trouve toujours quelques-uns qui ont des dispositions spéciales pour la parole, il serait dommage alors de ne pas la cultiver. Nous sommes heureux sur ce point d'être d'accord avec M. le docteur Blanchet, chirurgien de l'institution nationale de Paris, si jaloux d'améliorer le sort des sourds -muets.
On comprendra facilement combien il est difficile d'enseigner la parole au sourd-muet, quand le degré de surdité ne leur permet pas de percevoir les sons forts, et combien elle impose de peines et de contorsions à ces pauvres enfants, lorsque Ton remarquera qu'ils ne peuvent parvenir à prononcer qu'en observant les positions et les mouvements physiologiques de lalangue, desjoues, du larynx, de la poitrine, etc., du parlant, pour s'efforcer de les imiter. Ce n'est qu'a force de faire observer, et de répéter cet exercice que le professeur peut parvenir à modifier leurs sons rauques, à les rapprocher plus ou moins de la parole : celle-cid'ailleurs s'oubliera bien vite lorsque le sourd-muet ne sera plus avec le professeur ou n'aura personne pour le reprendre; car, n'ayant pas l'ouïe, il ne peut s'apercevoir que sa voix s'écarte de la justesse, ni par conséquent revenir à des sons corrects.