‹ LaocoonChapitre 20 sur 91 · Châteaubrun · texte numérisé non relu

Châteaubrun

anciens Grecs, le fait de crier par suite du ressentiment de la douleur corporelle, ne soit pas incompatible avec la grandeur d'âme, le besoin d'exprimer cette grandeur d'âme ne peut être le motif pour lequel l'artiste n'a pas voulu que son marbre reproduisît l'action de crier ; il a dû avoir une autre raison de s'éloigner ici de son rival le poète, qui, le mieux du monde, exprime ces cris,

Je ne sais si c'est la vérité ou la fiction qui nous montre l'amour comme l'instigateur des premiers essais dans les arts plastiques, mais il est certain qu'il ne s'est jamais lassé de diriger la main des grands maîtres anciens. Car si la peinture est aujourd'hui généralement cultivée, dans tous ses différents genres, comme l'art, représentant les corps sur des surfaces planes, la sagesse des Grecs lui avait assigné des bornes bien plus étroites et ils la limitaient à la représentation des corps doués de beauté. L'artiste grec ne peignait rien que le beau; et même, le beau vulgaire, le beau des genres inférieurs n'était pour lui qu'un sujet accidentel, un exercice, une récréation. Ce qui devait charmer, dans son œuvre, c'était la perfection de l'objet luimême ; il était trop grand pour vouloir que le spectateur se contentât du froid plaisir qui naît de la ressemblance, de la réflexion sur l'habileté de l'exécution ; rien dans son art ne lui était plus cher, rien

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ne lui paraissait plus noble que le but final de Fart.

« Qui voudra te peindre puisque personne ne veut te voir? » dit un ancien épigrammatiste l, à propos d'un homme très-difforme. Plus d'un artiste moderne dirait : « Sois aussi difforme que possible, cela ne m'empêchera pas de te peindre. Si personne ne veut te voir, on voudra pourtant voir mon tableau, non pas parce qu'il te représente, mais parce qu'il est une preuve de mon talent qui a pu rendre si exactement un tel monstre. »

Sans doute, la propension à se vanter insolemment d'un déplorable savoir-faire, que n'ennoblit pas le mérite de son objet, est trop naturelle pour que les Grecs n'aient pas eu leur Pauson et leur Pyréicus. Ils les ont eus, mais leur ont rendu une rigoureuse justice. Pauson, qui se tint même au-dessous du beau de la nature vulgaire, dont le goût ignoble aimait surtout à peindre le difforme et le laid dans la structure humaine 23 vécut dans la misère la plus

1. Antiochus (AnthoTog., nu. îï, cîiap. iv). — Hardouin (Re-* marques sur Pline, livre XXXV, sect. 36, p. m. 698) attribue cette épigramme à un certain Pison. Mais parmi les épigrammatistes grecs il n'y en a pas de ce nom.

2. Aristote recommande qu'on ne laisse pas voir ses tableaux aux jeunes gens afin de garder, autant que possible, leur ima^ gination pure de toute image du laid (Polit. , livre VII, chnp. v, page 526, édition Conring). M. Boden veut, il est vrai, qu'on lise à cet endroit Pausanias au lieu de Pauson, parce qu'on sait qu'il a peint des images obscènes (de Timbra poetica, corn* mentaire î, page 13), comme si l'on avait besoin d'un législateur philosophe pour apprendre qu'il faut éloigner la jeunesse de pareils aiguillons de volupté. Il n'aurait eu qu'à rapprocher de ce passage l'autre si connu de la Poétique (chap. n) pour abandonner sa conjecture. Certains commentateurs (par exemple

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abjecte. Pyréicus1, qui peignait, avec tout le soin d'un peintre hollandais, des étuves de barbier, de sales boutiques, des ânes et des légumes, comme si de telles choses avaient tant de charme dans la nature, et étaient si rares à voir, Pyréicus, dis-je, reçut le surnom de Rhyparographe 2, peintre d'ordures, bien que les riches voluptueux achetassent ses œuvres au poids de For pour venir, par ce mérite imaginaire,, en aide à leur insignifiance.

L'autorité elle-même ne regarda pas comme indigne de son attention de retenir par force l'artiste dans sa véritable sphère. On connaît la loi des Thébains qui lui ordonnait l'imitation en beau et lui défendait sous une peine l'imitation en laid. Cette loi n'était pas faite contre le malhabile auquel elle est appliquée généralement, et par Junius luimême3. Elle condamnait les Ghezzi grecs, le triste

Kûhn, sur Elien, Var. hist.y liv. VI, chap. ni) font consister ïa différence indiquée par Aristote entre Polygnotus, Dionyslus et Pauson, en ce que Polygnotus aurait peint des dieux et des héros, Dionysius des homme?, et Pauson des animaux. Ils peignaient tous des figures humaines ; de ce que Pauson a peint une fois un cheval, ceia ne prouve pas qu'il ait été un peintre d'animaux comme le veut M. Boden. Leur rang est indiqué par le degré du beau qu'ils donnaient à leurs figures humaines. La seule raison pour laquelle Dionysius ne pouvait peindre que des hommes et qui le faisait, préférablement aux autres, nommer a l'anthropographe, » c'est qu'il suivait trop servilement la nature et ne pouvait s'élever jusqu'à l'idéal, auquel il eût fallu atteindre pour représenter sans sacrilège des dieux et des héros.

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