Lucrèce, De R. N.} lib. V, v
« Vient le Printemps, et Vénus, précédée de son messager, le Zéphir ailé. Sous leurs pas, Flore, l'antique déesse, jonche au loin la route de fleurs aux mille couleurs, d'où s'exhalent les plus doux parfums. Vient ensuite l'aride Chaleur, accompagnée de la poudreuse Gérés, et du souffle des vents étésiens. Puis paraît l'Automne, et avec lui le joyeux Bacchus. Après eux viennent les Tempêtes et les Orages; le bruyant Vulturne, et l'Auster armé de foudre. Enfin arrive le Sols* tice, ramenant avec lui les neiges, le froid engourdissant, et suivi de l'Hiver qui claque des dents. »
Spence admet ce passage comme un des plus beaux de tout le poëme de Lucrèce. Tout au moins est-ce un de ceux sur lesquels se fonde la gloire poétique de Lucrèce. Mais vraiment c'est lui diminuer cette gloire et vouloir l'en dépouiller entièrement que de dire : toute cette description paraît avoir été faite d'après une procession antique des saisons divinisées et se suivant dans leur ordre. Et pourquoi cela ? « Parce que, dit l'auteu anglais, autrefois chez les Romains, de semblables
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ments, pour qu'il faille qu'il ait dépeint les saisons d'après une procession où Ton promenait leurs statues ? Avait-il eu besoin d'apprendre de ces statues le vieil artifice poétique qui consiste à transformer ces sortes d'abstractions en des êtres réels? Le pontem indignatus Araxes de Virgile, cette excellente image poétique d'un fleuve qui déborde sur ses rives en rompant le pont qu'on y a construit, ne perd-elle pas toute sa beauté si ce n'est qu'une allusion du poète à une œuvre d'art où le dieu du fleuve est en effet représenté comme brisant un pont 1 ? Qu'avons-nous affaire de pareils commentaires qui délogent le poëte des plus beaux endroits pour faire briller un artiste à ses dépens? Je vois avec peine que cette supposition bizarre,
processions avec leurs dieux étaient tout aussi habituelles que le sont aujourd'hui, dans certains pays, les processions que l'on fait en l'honneur des saints, et parce que, d'autre part, toutes les expressions employées ici par le poëte conviennent parfaitement à une procession (corne in very aptly, if applied to a procession). » Excellentes raisons! Et combien n'y aurait-il pas à dire contre la dernière! D'abord, les épithètes que le poëte donne aux abstractions personnifiées (Calor aridus, Ceres pulverulenta, Volturnus altitonans, fulmine pollens Auster, Aigus dentibus crepitans), montrent qu'elles tiennent l'être de lui, et non de l'artiste qui les eût caractérisées tout autrement. Spence semble avoir conçu cette idée d'une procession d'après Abraham Preigern qui, dans ses remarques sur ce passage du poëte, dit : Ordo est quasi pompae cujusdam/ Ver et Venus, Zephyrus et Flora, etc. Mais Spence aurait dû s'en tenir là. Le poëte représente les saisons comme en procession, c'est bien. Mais il a appris d'une procession à nous les représenter ainsi, c'est complètement absurde.
1. Enéide, liv. VIII, v. 725 ; Polymetis, dialogue XIV, p. 230.
que les poètes anciens n'ont pas obéi à leur propre imagination, mais ont suivi une inspiration étrangère, ait fait du Polymètis, au lieu d'un livre utile, comme il aurait pu l'être, un ouvrage aussi mauvais, et bien plus préjudiciable aux auteurs classiques que ne peuvent jamais l'être les fades interprétations des plus insipides étymologistes. Je vois avec plus de peine encore que Spence ait été précédé dans cette voie par Addison qui, poussé par le louable désir de faire de la connaissance des œuvres d'art un moyen d'interprétation, a si peu su distinguer dans quel cas l'imitation de l'artiste est convenable pour le poète et dans quel cas elle l'amoindrit *,
Spence se fait la plus singulière idée de la ressemblance qu'ont ensemble la poésie et la peinture. Il croit que, chez les anciens, ces deux arts ont été si étroitement liés qu'ils ont toujours marché en se donnant la main, et que le poète n'a jamais perdu de vue le peintre, comme le peintre n'a jamais perdu de vue le poète. Que, de ces deux arts, la poésie soit le plus étendu , qu'elle dispose de beautés auxquelles la peinture ne saurait atteindre, qu'elle puisse souvent avoir des motifs pour pré-
1 . Dans divers endroits de ses Voyages et de son Entretien sur les médailles antiques.
férer à aes beautés pittoresques celles qui ne le sont pas, voilà à quoi il paraît n'avoir nullement réfléchi. Par suite , la moindre différence qu'il remarque entre les poëtes et les artistes anciens, le jette dans un embarras qui le conduit aux expédients les plus étranges du monde.
La plupart du temps, les poëtes anciens donnent des cornes à Bacchus. Il est donc étonnant, dit Spence, que Ton voie si rarement des cornes à ses statues VU en trouve un motif, il en trouve un autre : c'est l'ignorance des antiquaires, c'est la petitesse des cornes elles-mêmes, qui ont pu se cacher sous les raisins et les feuilles de lierre dont est constamment ornée la tête du Dieu. Il tourne autour du véritable motif sans le soupçonner. Les cornes de Bacchus n'étaient pas des cornes naturelles comme celles des Faunes et des Satyres. C'était une parure qu'il pouvait mettre et ôter :
« .....Quand tu parais sans cornes, tu as le visage d'une jeune fille... »
dit Ovide 2 dans l'invocation pour la fête de Bacchus. Il pouvait donc se montrer sans cornes, et il se montrait sans cornes quand il voulait apparaître dans sa beauté virginale. C'est sous cet aspect que les artistes voulaient le représenter; ils devaient donc éviter toute addition qui eût pu produire un mauvais effet. C'eût été une addition de ce genre que celle de cornes fixées au diadème, comme on