‹ LaocoonChapitre 33 sur 91 · Polymetis, dial. VII, p · texte numérisé non relu

Polymetis, dial. VII, p

l'artiste ne sont pas complètement identiques à ceux dont a besoin le poëte. Chez l'artiste, ce sont des abstractions personnifiées qui doivent garder constamment les mêmes signes caractéristiques si Ton veut qu'elles soient reconnaissables. Chez le poëte, au contraire, ce sont des êtres réels et actifs qui, outre leur caractère général, ont d'autres qualités et d'autres sentiments, que le concours des circonstances peut faire prédominer. Pour le sculpteur, Vénus n'est que l'amour; il doit donc lui donner la beauté modeste et pudique, tous les gracieux attraits qui nous charment dans les objets aimés, et que, par cette raison,, nous confondons dans l'idée abstraite de l'amour. Pour peu qu'il s'écarte de cet idéal, nous méconnaissons son image. La beauté, mais avec plus de majesté que de pudeur, n'est déjà plus une Vénus, mais une Junon. Des attraits plutôt fiers, virils, que gracieux, donnent une Minerve au lieu d'une Vénus, A plus forte raison, une Vénus furieuse, une Vénus animée par la colère et la vengeance est, pour le statuaire, un véritable contre-sens; car l'amour, en tant qu'amour, ne se met pas en fureur, ne se venge pas. Chez le poëte, au contraire, Vénus est bien aussi l'amour, mais c'est la déesse de l'amour; indépendamment de ce caractère, elle a son individualité propre, et, par suite, doit être aussi susceptible d'aversion que d'affection. Quoi d'étonnant alors, que chez le poëte elle soit enflammée de colère et de fureur, surtout quand c'est l'amour outragé qui l'y pousse ?

Il est pourtant vrai, que, dans un groupe, l'artiste peut aussi bien que le poëte présenter Vénus

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ou toute autre divinité comme un être réellement actif, indépendamment de son caractère propre. Mais alors , si les actions de cette divinité ne sont pas une suite immédiate de son caractère, du moins ne doivent-elles pas y contredire. Vénus donne à son fils les armes divines; cette action, l'artiste peut, comme le poëte, la représenter. Ici rien ne l'empêche de donner à Vénus toute la grâce et toute la beauté qui lui conviennent comme déesse de l'amour; bien plus, il la rend par là d'autant plus reconnaissable dans son œuvre. Mais lorsque Vénus veut se venger de ses contempteurs, les hommes de Lemnos, prenant une forme farouche et gigantesque , les joues livides , les cheveux en désordre, elle saisit une torche, s'enveloppe d'un vêtement noir et descend comme la tempête sur un nuage sombre. Ce n'est pas un moment favorable pour l'artiste; car dans ce moment, il ne peut la rendre reconnaissable par rien. Ce moment ne convient qu'au poëte, parce que celui-ci a le privilège d'en rapprocher, d'y joindre étroitement un autre moment où Vénus soit elle-même, de sorte que, même dans la Furie, nous ne cessons pas de voir Vénus. C'est ce que fait Flaccus :

« Elle ne se soucie plus de paraître bienfaisante ; sa chevelure n'est plus nouée d'une boucle d'or ; les larges plis d'une robe azurée ne flottent plus autour d'elle. Farouche et colossale, la figure couverte de taches livides, agitant une torche bruyante, et vêtue d'une robe noire, on la prendrait pour une furie échappée du Tartare 4. »

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