Valérius Flaccus, liv. II, Argonaut., v
« Elle couvre de guirlandes la tête de son père, lui donne la chevelure et les habits du jeune Bacchus, le place au milieu d'un char, et met autour de lui les cymbales, les tambours et les corbeilles mystérieuses. Elle entoure elle-même du lierre sacré sa robe et ses bras, agite un thyrse bruyant dans les airs, et regarde de quelle manière, sous ce déguisement, il tient les
LAOGOON
son Bacchus pour un temple, laissait de côté ce symbole, et si, parmi celles de ces statues qui nous restent encore, nous n'en trouvons aucune ayant des cornes *, peut-être est-ce une preuve que nous n'avons aucune de celles qui étaient consacrées et sous l'image desquelles il était réellement adoré. Il est d'ailleurs très-probable que, dans les premiers siècles du christianisme, c'est sur ces derniers qu'est tombée principalement la rage des pieux destructeurs et qu'ils n'ont ménagé çà et là quelrênes verdoyantes, si ses cornes sont bien saillantes sous son blanc diadème, et s'il présente bien la coupe sacrée comme le dieu. »
Le mot tumeant à l'avant-dernier vers semble d'ailleurs indiquer qu'on n'avait pas fait les cornes de Bacchus aussi petites que Spence se l'imagine.
1. La statue connue sous le nom de Bacchus dans le jardin Médicis à Rome (Monfaucon, Suppl. aux Ant., t. I, p. 254) a de petites cornes qui lui sortent du front, mais il y a des connaisseurs qui, précisément à cause de cela, veulent en faire un faune. Dans le fait, des cornes naturelles, comme celles-là, sont une dépravation de la forme humaine et ne peuvent convenir qu'à des êtres auxquels on attribuait une sorte de forme moyenne entre l'homme et la bête. La pose elle-même, le regard de convoitise qu'il jette sur les raisins suspendus audessus de lui, convient plutôt à un disciple du dieu du vin, qu'au dieu lui-même. Je me rappelle à ce propos ce que Clément d'Alexandrie dit d'Alexandre le Grand (Protrept., p. 48, édit. Pott.) : « Alexandre voulait aussi qu'on le prît pour le fils de Jupiter Ammon, et que les statuaires le représentassent avec des cornes, ne craignant pas de profaner ainsi la beauté humaine. » C'était la volonté expresse d'Alexandre que les statuaires le représentassent avec des cornes. Il consentait à ce que la beauté humaine fût profanée en lui par des cornes, pourvu qu'on le ciût d'une origine divine.
que chef-d'œuvre que lorsqu'il n'était pas souillé par l'adoration.
Puisque, parmi les antiques que l'on trouve enfouis, il y a des morceaux d'une et d'autre sorte, je voudrais qu'on n'appliquât le nom d'œuvres d'art qu'à ceux dans lesquels l'artiste a pu se montrer véritablement artiste, qu'à ceux dans lesquels la beauté a été son premier et son dernier but, Toute autre oeuvre, dans laquelle se montrent des traits trop marqués de convenances religieuses, ne mérite pas le nom d'oeuvre d'art, parce qu'ici l'art n'a pas agi dans toute sa liberté, mais n'a été qu'un auxiliaire de la religion. Celle-ci, dans les données matérielles qu'elle lui imposait, se préoccupait plus du symbole que de la beauté. Je ne veux pas dire par là que la religion n'ait pas souvent fait consister le symbole dans le beau lui-même, ou que, par condescendance pour l'art ou pour le goût raffiné du siècle, elle ne se soit pas écartée du symbole assez pour que le beau ait pu paraître régner seul.
Si l'on ne fait pas cette distinction, le connaisseur et l'antiquaire se trouvent continuellement en opposition, parce qu'ils ne se comprennent pas. Si le connaisseur, d'après ses idées sur le but de l'art, soutient que l'artiste ancien n'a jamais fait telle ou telle œuvre, c'est-à-dire en tant qu'artiste, de sa libre volonté, l'antiquaire entendra par là que ni la religion ni aucun motif, pris en dehors du domaine de l'art, n'a pu porter l'artiste à le faire, l'artiste en tant que manouvrier. Il croira donc pouvoir réfuter le connaisseur au moyen de la première statue venue que celui-ci aura, sans scrupule, mais
au grand scandale du monde savant, condamnée a rentrer au milieu des décombres d'où on l'avait tirée *.
Par contre, on peut aussi s'exagérer l'influence de la religion sur l'art. Spence en fournit un exemple étrange. Il a trouvé dans Ovide que Vesta,
1. Lorsque j'ai avancé plus haut que les artistes anciens n'avaient jamais représenté de Furies, il ne m'avait pas échappé que les Furies avaient eu plus d'un temple, où certainement devaient se trouver leurs statues. Pausanias en a trouvé de bois dans le temple de Cérynée; elles n'étaient ni grandes ni remarquables, à aucun autre égard ; il semble que l'art, qui ne pouvait se montrer à propos d'elles, avait voulu se rattraper sur les statues de leurs prêtresses placées dans l'intérieur du temple, car elles étaient de pierre et d'un très-beau travail (Pausanias Achaic, ch. xxv, p. 587, édit. Kuhn). J'avais tout aussi peu oublié que l'on croyait voir des têtes de Furies sur un Abraxas que Chiffletius a fait connaître, et sur une lampe qui se trouve dans Licetus (Dissert, sur les Furies, par Bannier, Mémoires de VAcad. des Inscript., t. V, p. 48). De même l'urne, de travail étrusque, figurée dans Gorius (tab. 151, Musei etrusci), et sur laquelle sont représentés Oesle et Pylade, que deux Furies poursuivent avec des torches, ne m'était pas inconnue. Mais je parlais d'oeuvres d'art du nombre desquelles je pensais pouvoir exclure tous ces morceaux. Si le dernier ne pouvait pas en être exclu comme les autres, il servirait encore, sous un autre rapport, plutôt à fortifier qu'à infirmer mon opinion. Pour si peu que les artistes étrusques se sont préoccupés du beau dans leur travail, ils semblent pourtant avoir représenté les Furies moins par des traits menaçants que par leur costume et leurs attributs. Elles secouent leurs torches sous les yeux d'Oreste et de Pylade avec un visage si tranquille, qu'elles semblent ne vouloir les effrayer que par jeu. L'impression produite sur Oresle et Pylade se voit d'après la terreur qu'ils expriment, et nullement d'après la manière dont les Furies sont représentées. Ce sont donc des Furies et ce ne sont pas des Furies. Elles font
dans son temple , n'était pas adorée sous une image personnelle, et cela lui a suffi pour conclure d'une manière générale qu'il n'y a pas eu de statue de cette déesse et que tout ce que l'on a jusqu'à présent considéré comme tel représente, non pas Vesta, mais une vestale J. Singulière
l'office de Furies, mais non pat l'apparence de fureur et de rage que nous sommes habitués à atlacher à leur nom ; non par un front « annonçant la colère qu'elles respirent, » comme le dit Catulle. — 11 y a peu de temps encore, M. Winckelmann croyait avoir trouvé sur une cornaline du cabinet de Stoss une Furie courant avec les vêlements et les cheveux flottants et tenant un poignard à la main (Bibliothèque des beaux-arts). M. de Hagedorn, à ce propos, conseilla aux artistes de profiter de cette indication et de représenter les Furies de cette manière. (Réflexions sur la peinture, p. 222.) Mais, depuis, M. Winckelmann a lui-même rendu sa découverte incertaine, parce qu'il n'a pas trouvé que les Furies fussent jamais armées par les anciens de poignards au lieu de torches. (Description de pierres gravées, p. 84.) Il n'est donc pas douteux que les figures des médailles des villes de Lyrba et Massaura, que Spanheim donne pour des Furies (Les Césars de Julien, p. 44), ne lui semblent pas des Furies, mais qu'il les prend pour des images de Hécate triformis, car autrement il se trouverait ici une Furie portant un poignard de chaque main; il est d'ailleurs étonnant aussi que celle-ci soit représentée avec les cheveux épars, tandis que, chez les autres, ils sont couverts d'un voile. Mais en admettant même qu'il en soit comme il avait semblé d'abord à M. Winckelmann, la question serait toujours au même point pour celte pierre gravée et pour l'urne étrusque; la petitesse du travail ne permettant pas de distinguer les traits du visage. De plus, les pierres gravées appartiennent généralement, par leur emploi comme sceau, au genre symbolique, et les images qu'elles présentent peuvent bien plus souvent être le symbole particulier de leur possesseur que l'œuvre spontanée des artistes. 1. Polymctis, dial. VII, p. 81.
conclusion ! L'artiste a-t-il pour cela perdu le droit de personnifier un être auquel les poètes ont donné une personnalité déterminée, dont ils ont fait la fille de Saturne et de Cybèle; qu'ils ont mis en danger de subir les outrages de Priape et dont ils racontent encore bien d'autres choses; l'artiste, dis-je, a-t-il perdu le droit de personnifier à sa manière un tel être, parce que, dans un temple, cet être n'était adoré que sous le symbole du feu? Spence commet, en outre, cette faute d'étendre à tous les temples de Vesta indistinctement, et à son culte en général, ce qu'Ovide dit d'un certain temple, à savoir de celui qui était à Rome 1 . Elle n'était pas adorée partout comme dans son temple de Rome, elle ne l'était même pas ainsi en Italie, avant que Numa bâtit ce temple. Numa ne voulait voir représenter aucune divinité sous une forme humaine ou animale, et, sans doute, l'amélioration qu'il apporta dans le culte de Vesta fut qu'il en bannit toute représentation personnelle de la déesse. Ovide lui-même nous apprend que, avant le temps de Numa, il y a eu dans le temple de Vesta des statues de la déesse qui, de honte, se voilèrent les