Iliade, XXI, V
nant, si Minerve lance contre Mars une pierre que, non pas un homme, mais des hommes du temps de la jeunesse de Nestor, avaient dressée pour en faire une borne, je demande de quelle stature doit être la déesse ? Si sa stature est proportionnée à la pierre, le merveilleux disparaît. Un homme, qui est trois fois plus grand que moi, doit naturellement lancer une pierre trois fois plus grosse. Mais si la stature de la déesse n'est pas proportionnée à la grosseur de la pierre, il se produit dans le tableau une évidente invraisemblance, dont l'impression choquante ne disparaîtra pas devant cette froide réflexion qu'une déesse doit avoir une force surhumaine. Où je vois un plus grand effet, je veux apercevoir aussi de plus grands moyens d'action.
Et Mars, renversé par cette énorme pierre, « couvrit sept arpents ». Il est impossible pour le peintre de donner au dieu cette extraordinaire grandeur. Mais s'il ne la lui donne pas, ce n'est plus Mars qui est par terre, ce n'est plus le Mars homérique, c'est un guerrier ordinaire *.
1. Ce combat invisible des dieux a été imité par Quintus Calaher dans son douzième livre (v. 158-185), avec le dessein évident de surpasser son modèle. Il semble entre autres choses que le grammairien ait trouvé insoutenable qu'un dieu fût jeté à terre par une pierre. Il représente donc, il est vrai, les dieux se lançant les uns aux autres de gros quartiers de roches qu'ils arrachent du mont Ida, mais ces roches se brisent sur les membres immortels des dieux et se dispersent en poassière autour d'eux.
« De leurs mains ils déracinaient les roches du sol de l'Ida et se les lançaient; mais pareilles à des poignées de sable, elles
LAOGOON
Longin dit qu'il lui semble souvent qu'Homère veuille élever ses hommes à la hauteur des dieux et rabaisser ses dieux au niveau des hommes. La peinture accomplit cet abaissement. Chez elle disparaît complètement ce qui maintenait encore les dieux au-dessus des hommes divins. La grandeur, la force, la rapidité qu'Homère réserve toujours à ses dieux, à un degré bien plus élevé et bien plus merveilleux que celui qu'il attribue à ses héros les plus remarquables *, s'abaissent dans un tableau
se dispersaient et volaient en miettes autour des membres indomplables des dieux. »
Artifice qui détruit l'effet principal. Il augmente l'idée que nous nous formons du corps des dieux, et rend ridicules les armes dont ils se servent les uns contre les autres. Si les dieux se jettent des pierres, il faut que ces pierres puissent blesser les dieux, ou bien nous croyons voir des gamins s'amusant à se jeter des mottes de terre. Ainsi le vieil Homère reste toujours le plus ^age, et tout reproche que lui fait un froid critique, toute lutte qu'engagent avec lui des génies inférieurs, ne sert qu'à mettre sa sagesse dans son meilleur jour. Je ne prétends pourtant pas nier que dans l'imitation de Quintus il n'y ait d'excellents traits qui lui sont propres. Toutefois, ce sont des traits qui feraient honneur à la fougue ardente d'un poëte moderne plutôt qu'ils ne conviennent à la calme grandeur d'Homère. G'ect selon moi une invention fort heureuse, que le cri des dieux, qui retentit jusqu'au haut du ciel et jusque dans les piofondeurs de l'abîme, qui ébranle la montagne, la ville et la flotte, ne soit pas entendu des hommes. Ce cri était trop grand pour que les faibles organes de l'oreille humaine pussent le saisir.
1. A l'égard de la force et de la rapidité, il n'est personne qui, ayant parcouru Homère une seule fois, même très-légèrement, contredise cette assertion. Mais on ne se rappellera peutêtre pas aussi bien les exemples qui montrent clairement que le poëte a donné aussi à ses dieux une grandeur qui dépasse
jusqu'à la mesure ordinaire de l'humanité. Jupiter et Agamemnon, Apollon et Achille, Ajax et Mars, deviennent des êtres complètement identiques qui ne sont reconnaissables que par des signes extérieurs de convention.
Le moyen dont la peinture se sert pour donner à entendre que, dans ses compositions, cet être-ci ou celui-là doit être considéré comme invisible, c'est un nuage léger dans lequel elle l'enveloppe du côté des personnages auxquels il a affaire. Ce
de beaucoup la grandeur naturelle. Je signalerai dans le passage cité, Mars qui, renversé à terre, couvre sept arpents; le casque de Minerve (Ruvéyjv ixarov noiicov npvXizac' à^a^utav, Iliade, V, v. 744) sous lequel pouvaient s'abriter autant de combattants que cent villes en pouvaient mettre en campagne ; les pas de Neptune (Iliade, XIII, v. 20), et surtout les vers de la description du bouclier de Minerve où Mars et Minerve conduisent les troupes de la ville assiégée (Iliade, XVIII, v. 516-519) :
a A leur tête s'avancent Mars et Minerve, couverts d'or tcus deux et revêtus de tuniques d'or, tous deux superbes et imposants avec leurs armes, comme il convient à des divinités, et visibles à tous les regards ; les guerriers sont moins grands que les dieux. »
Les commentateurs d'Homère eux-mêmes, tant anciens que modernes, paraissent ne s'être pas toujours suffisamment souvenus de cette étonnante stature de ses dieux ; ce qui se voit par les commentaires atténuants qu'ils croient devoir donner à propos du casque énorme de Minerve. (Voir l'édition d'Homère de Ernesti au passage cité.) On perd pourtant immensément au point de vue de la majesté si Ton se représente toujours les dieux d'Homère n'ayant que la grandeur ordinaire qu'on a l'habitude de leur voir sur la toile, en compagnie des mortels. Si pourtant il n'est pas permis à la peinture de les représenter avec ces dimensions excessives, la sculpture pouvait certainement le faire ; et je suis convaincu que les anciens
nuage paraît emprunté à Homère lui-même. Car lorsque, dans la mêlée, un des héros les plus importants se trouve exposé à un danger dont une puissance divine peut seule le tirer, alors le poëte le sauve de ce danger ea le faisant envelopper dans un nuage épais ou dans l'obscurité de la nuit, par sa divinité protectrice : ainsi Paris par Vénus *, Idée par Neptune 2, Hector par Apollon 3. Et Caylus de ne pas manquer de recommander instamment cette nuée, ce nuage, à l'artiste, lorsqu'il lui esquisse le modèle d'un tableau représentant de semblables événements. Mais qui ne voit que, chez le poëte, envelopper dans un nuage et dans la nuit, n'est qu'une manière de parler poétique pour signifier rendre invisible ? Aussi m'a-t-il toujours paru étrange de voir cette expression poétique réalisée, et de trouver exécuté dans le tableau un véritable nuage derrière lequel le héros est caché aux regards de son ennemi comme derrière un paravent. Telle n'était pas l'idée du poëte. C'est sortir des bornes de la peinture, car ce nuage est ici un véritable hiéroglyphe, un simple signe symbolique qui ne rend pas invisible le héros délivré, maïs
maîtres ont emprunté d'Homère tant la représentation des dieux en général que le caractère colossal qu'ils ont souvent donné à leurs statues. (Hérodot., liv. II, p. 130, édit. Wessel.) Je réserve pour un autre lieu diverses remarques sur ce colossal en particulier, et sur les raisons qui le rendent d'un si grand effet en sculpture, tandis qu'il n'en produit aucun en peinture.