Iliade, XX, v. 321i
d'un nuage ; mais le poëte s'est servi de ces deux moyens pour rendre plus sensible l'extrême rapidité de l'enlèvement que nous nommons disparition.
Les peintres se sont approprié le nuage homérique non-seulement dans le cas où Homère l'a ou Faurait employé, dans les cas d'invisibilité soudaine, dans les cas de disparition, mais partout où le spectateur doit voir dans le tableau quelque chose qui doit rester ignoré, soit de tous les personnages du tableau, soit de quelques-uns. Minerve n'était visible que pour Achille lorsqu'elle l'empêchait d'assaillir Agamemnon. Pour rendre cela, dit Caylus, je ne sais d'autre moyen que de Pentourer d'un nuage du côté du reste de l'assemblée. C'est tout à fait opposé à l'esprit du poëte. Être invisible est l'état naturel de ses dieux ; il n'était besoin ni d'aveuglement ni d'interruption des rayons lumineux, pour qu'on ne les vît pas 1 ; au contraire, il
4. Il est vrai qu'Homère cache de temps à autre ses divinités dans des nuages, mais c'est seulement lorsqu'elles ne veulent pas être vues par d'autres divinités. Par exemple, Iliade, XIX, v. 282, où Junon et le Sommeil « revêtus d'un nuage » se transportent vers l'Ida; le plus grand souci de l'artificieuse déesse était de n'être pas aperçue par Vénus, qui ne loi avait prêté sa ceinture qu'en raison du prétexte d'un tout autre voyage. Dans le même livre (v. 333), il faut qu'un nuage doré enveloppe Jupiter ivre de désirs et son épouse, pour faire cesser les pudiques refus de celle-ci :
a Que deviendrais-je donc, si l'un des dieux nous voyait reposer ensemble ? »
Elle ne craignait pas d'être vue des hommes, mais des dieux,
fallait, pour qu'on les vît, l'illumination, Pexaltation du visage mortel. Non-seulement, chez les peintres, le nuage est un signe arbitraire, et non pas naturel, mais encore ce signe arbitraire manque totalement de l'intelligibilité qu'il pourrait avoir en cette qualité, car ils en ont besoin autant pour rendre invisible le visible que pour rendre visible l'invisible.
Si les œuvres d'Homère étaient complètement perdues, qu'il ne nous restât de son Iliade et de son Odyssée rien qu'une suite de tableaux comme ceux que Caylus a proposés d'après ces poèmes, nous formerions-nous bien, d'après ces tableaux, quand même ils seraient du maître le plus accompli, nous formerions-nous, dis-je, non pas du
et quand Homère, quelques lignes plus loin, a fait dire à Jupiter :
« Junon, ne crains les regards ni des dieux ni des hommes ; je t'envelopperai d'un nuage d'or ; »
cela ne veut pas dire qu'elle se déroberait par ce nuage aux yeux des hommes, mais cela signifie seulement qu'elle sera, dans ce nuage, aussi invisible aux dieux qu'elle Test toujours aux hommes. De même quand Minerve se couvre du casque de Pluton {Iliade, V, v. 845) qui produisait le même effet que de se cacher dans un nuage, ce n'est pas pour n'être pas aperçue par les Troyens, qui ne la voyaient pas ou pour qui elle avait les traits de Sthénélus, mais uniquement afin de ne pouvoir être reconnue par Mar*
poëte tout entier, mais de son talent pittoresque, la même idée que nous en avons aujourd'hui ?
Que l'on en fasse Fessai sur le premier morceau venu; soit le tableau de la peste *. Que voyonsnous sur la toile de l'artiste ? Des cadavres, des bûchers qui brûlent, des mourants s'occupant des morts, et le dieu irrité porté sur un nuage d'où il lance ses traits. La très-grande richesse de ce tableau n'est que pauvreté pour le poète. Car s'il fallait rétablir Homère d'après ce tableau, que pourrait-on lui faire dire ? « Apollon fut courroucé et lança ses traits sur l'armée des Grecs. Beaucoup de Grecs moururent et leurs cadavres furent brûlés. » Maintenant qu'on lise Homère lui-même :
« Il descendit des hauteurs de l'Olympe, le cœur irrité, l'arc sur l'épaule, et son carquois rempli. Les flèches retentissaient sur les épaules du dieu irrité, à chaque pas qu'il faisait. Il s'assit loin des vaisseaux : il lança un trait. Terrible fut le bruit de l'arc argentin. Il atteignit d'abord les mulets et les chiens rapides : ensuite lançant une flèche meurtrière contre les hommes, il les frappa. Sur les bûchers, de nombreux cadavres brûlaient sans cesse. »
Autant la vie est au-dessus de l'image, autant le poëte est ici au-dessus du peintre. Apollon couroucé, portant son arc et son carquois, descend des sommets de l'Olympe. Non-seulement je le vois, mais je l'entends descendre. Chacun des pas du dieu irrité fait retentir ses flèches sur son épaule. Il s'avance, semblable à la nuit ; puis il s'assoit visà-vis des vaisseaux, et son arc d'argent résonnant